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ÉCRASEMENT DES CHIRURGIENS

Assassinat de Henri IV. — État de sa santé à ce moment.

— Indiscrétions du chirurgien G. Loiseau. — Les maladies des organes génitaux et les médecins. — Louis XIII rasé pour la première fois. — Querelle de la Faculté avec les barbiers. — Définition de la chirurgie. — Querelle des chirurgiens avec les barbiers. — Les chirurgiens s’humilient devant les barbiers. — Désespoir que témoignent à cette occasion tous les historiens de la chirurgie. — Comment cet acte doit être envisagé. — Les barbiersbarbants. — Condition des chirurgiens et des barbiers.

— Le collège de chirurgie. — Procès entre la Faculté et les chirurgiens. — Gui Patin. — Arrêt de 1660 rendu contre les chirurgiens. — Triomphe de la Faculté. — Les# chirurgiens sont assimilés aux barbiers. — La Faculté va remercier ses juges. — Appel des chirurgiens. — Burlesque engagement pris par la Faculté vis-à-vis de l’avocat général Talon. — Querelle des chirurgiens avec les barbiers. — La corporation réclame pour chef le premier barbier du roi. — Ordonnance de décembre 1666.

Le 14 mai 1610, Henri IV mourait assassiné. Ravaillac l’avait frappé deux fois. Le

premier coup porta entre la deuxième et la troisième côte ; blessure légère, car le poumon ne fut pas atteint. L’assassin avait mieux calculé la seconde fois. Son arme, pénétrant obliquement entre la cinquième et la sixième côte, avait perforé le poumon et atteint le cœur ; l’artère pulmonaire était coupée un peu au-dessus de l’oreillette gauche. Le procèsverbal d’autopsie, qui me fournit ces renseignements *, ajoute : « Toutes les autres parties du corps se sont trouvées fort entières et saines, comme tout le corps estoit de très bonne température et de très belle structure. »

Ce document, signé par dix-huit médecins et douze chirurgiens, pourrait donner à penser que le roi mourut en pleine et parfaite santé, ce qui est inexact. D’abord, Henri IY avait de fréquents accès de goutte, qui inquiétaient son entourage 1 2 3 . Puis, fait beaucoup plus grave, l’appareil urinaire chez lui était depuis fort longtemps lésé. Des maladies, contractées à l’époque de sa jeunesse et mal soignées, avaient altéré sa constitution. Peut-être

1 II a été publié par Guillemeau, OEuvres de chirurgie ,

p. 855. — Voy. ci-dessous aux Éclaircissements, p. 271.

3 Voy. le Journal d’Héroard, t. I, p. 62, 134, 154, 268, etc.

n’étaient-elles pas étrangères aux défaillances que madame de Verneuil lui reprochait si durement 1 ; mais ce dont on ne peut douter, c’est qu elles avaient déterminé un rétrécissement de l’urètre, et que le moindre excès, le plus léger écart de régime suffisaient dès lors pour provoquer de très redoutables rétentions d’urine. J’en trouve la preuve dans un curieux et rare volume, qui intéresse l’histoire des mœurs au moins autant que celle de la chirurgie.

C’est un petit in-12 qui a pour titre : Observations médicinales et chirurgicales, avec histoires, noms, pays, saisons et tesmoignages. Par M. G. Loyseau, médecin et chirurgien ordinaire du Roy 2 . En tête, figure une longue dédicace au roi Louis XIII. Sans se soucier de ce que nous appelons aujourd’hui le secret professionnel, Loyseau raconte à ce jeune homme de seize ans les soins qu’il a donnés à son père, «feu le Roy Henry le Grand, d’heureuse mémoire; » et cela, dans des termes tels qu’aucun lecteur ne me pardonnerait de reproduire ici son récit. Voici, à titre de curio-

1 Voy. Tallemant des Réaux, Historiettes, t. I, p. 8.

s « A Bourdeaux, par Gilbert Vernoy, 1617. Avec privilège du Roy. »

sité, les seules lignes qui se puissent citer :

« Étant de service auprès du roi, votre père, et sa Majesté se trouvant mal d une difficulté d’urine, elle me fit l’honneur de m’appeler seul et me communiquer sa maladie. L’ayant sondé, je reconnus qu’il avoit une carnosité 1 au méat urinai, près des parastates 2 , de laquelle je le traittay; et moyennant la faveur et assistance de Dieu l’en guéris entièrement. » Ceci est extrait de la dédicace. Quant à l’analyse du traitement, elle débute ainsi : « L’an mil cinq cens nonante huict, servant mon quartier 3 au voyage de la Franche-Comté, le Roy Henry quatriesme estoittellement travaillé d’une difficulté d’urine, à cause d’une carnosité de long temps engendrée d’une gonorrhée 4 , qu’en marchant il me falloit souvent

1 On dirait aujourd’hui un rétrécissement.

s Ce que Loyseau nomme ici méat urinai ne peut être que le col de la vessie. Gomme A. Paré (p. 224) et comme Dulaurens (édit. Gelée, p. 338), je crois qu’il désigne sous le nom de parastates les extrémités des canaux déférents. Dionis appelait ainsi les épididymes. (Voy. son Traité des accouchemens , p. 15).

3 Les chirurgiens ordinaires servaient par quartier.

4 Tallemant des Réaux (t. I, p. 111) parle aussi d’une « gonorrhée » contractée par Henri IV, et qui fut soignée, dit-il, par le premier médecin d’Alibour. Mais c’était là office de chirurgien, non de médecin. Ceux-ci -ne voulaient pas s’abaisser jusqu’à soigner les maladies des organes géni-

mettre pied à terre pour le faire uriner par le moyen d’une bougie, et le plus souvent par une sonde ou canule d’argent... » Impossible de poursuivre. Je dirai seulement que le roi guérit très rapidement, à ce qu’assure son chirurgien, bien que la méthode employée et la nature de l’affection permettent d’en douter. Au moyen d’une « canule, » Loyseau portait sur l’obstacle un onguent dont il ne nous a pas révélé la composition 1 . Il employa aussi les sondes à demeure, et il se vante d’avoir ainsi « consumé ladite carnosité dans dix ou douze jours, » résultat qu’aucun chirurgien ne se chargerait d’obtenir aujourd’hui, surtout si l’on songe qu’au cours du traitement le roi

taux. Ils ne commencèrent à y prétendre que vers la fin du dix-huitième siècle. Voy. H.-T. Baron (doyen de la Faculté en 1730) : Question de médecine, dans laquelle on examine si c’est aux médecins qu’il appartient de traiter les maladies vénériennes, 1735, in-4°. — Voy. encore : Mémoire pour les chirurgiens, où l’qn résout le problème proposé par la Faculté de médecine ; sçavoir : si c’est aux médecins qu’il appartient de traiter les maladies vénériennes, et si la sûreté publique exige que ce soient les médecins que l’on charge de la cure de ces maladies. L’auteur conclut ainsi : « Les médecins sont dans une incapacité totale de traiter ces maux, lorsqu’au contraire on ne peut refuser aux chirurgiens d’avoir toute l’habileté qu’il est possible d’avoir pour en entreprendre la cure avec succès, puisqu’ils ont pour eux l’avantage d’une expérience consommée. »

1 Voy. Dionis, Cours d’opérations de chirurgie, p. 227.

commit une imprudence qui aggrava son état.

Louis XIII était né le 27 septembre 1601 l , f jour où l’on fête saint Côme et saint Damien 2 . Si la double corporation placée sous leur patronage en conçut d’ambitieuses espérances, son attente fut trompée. Elle n’en obtint guère que la platonique faveur de loger une fleur de lys au milieu de ses armoiries. Le jeune roi fut rasé pour la première fois le 24 août 1624 3 , et le barbier François Despaux, chargé de l’opération, ne paraît pas avoir profité de cette circonstance pour avancer les affaires de ses confrères. Ils n’avaient d’ailleurs pas trop à se plaindre, et un léger échec subi par eux en 1607 avait été presque aussitôt suivi d’un important succès.

Le médecin chargé de les instruire s’était permis de leur faire une leçon sur la respiration. La Faculté déféra le fait au Parlement. Un tel sujet, disait-elle, « excède la science des barbiers, » et l’avocat général Servin, fidèle aux bons principes, plaidait aussi « que

1 Voy. le Journal de Lestoile, à cette date.

s « Nous avons une singulière dévotion à saint Cosme et saint Damian, ayant pieu à Dieu Nous faire naistre le jour que leur feste est célébrée dans l’Église. » Lettres patentes de juillet 1611, dans Quesnay, p. 508.

3 Journal d’Héroard, t. II, p. 297.

( la science n’est pour ceux qui n’ont que la main. » Les barbiers soutenaient de leur côté « que le traité de la respiration est anatomique et chirurgical. » Le Parlement reconnut son incompétence ; il enjoignit à la Faculté de s’ « assembler au premier jour pour résoudre quæ sint chirurgica 1 , » ordre qui ne l’embarrassa guère. Elle répondit par cette aimable définition : « La chirurgie est un art manuel, borné à la diérèse 2 , la synthèse 3 et l’exérèse 4 . »

C’était encore un champ trop vaste pour la plupart des chirurgiens, aussi continuaient-ils à s’associer les barbiers qui se distinguaient par leur habileté. « Bien plus occupés de leurs intrigues que de la science, reconnaît M. Malgaigne 5 , ils n’avaient, pour soutenir l’hofineur de leur collège, que la triste ressource d’y agréger ceux d’entre les barbiers qui s’élevaient au-dessus des autres par leur savoir. »

1 Extrait des registres du Parlement. Dans Arrests, sentences et contracts d’entre la Faculté de médecine de Paris et le premier barbier du Roy, et la communauté des maistres chirurgiens-barbiers et jurez de Paris. 1672, in-4°, p. 21.

2 Division, séparation des parties.

3 Réunion des parties divisées.

* Extraction, amputation.

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En 1611, ils recrutèrent ainsi trois sujets distingués, Nicolas Habicot *, Jacques de Marque et Isaac d’Allemagne. Seulement, il arriva que les nouveaux venus ne voulurent pas renier leur corporation. Ils revêtirent bien la robe longue et le bonnet carré, mais continuèrent à exploiter leur boutique de barbier, se bornant à arborer sur leurs enseignes les tèois boîtes au lieu des trois bassins. Les chirurgiens portent plainte, en appellent au Parlement qui réunit les deux communautés en une seule, supprime entre elles toute distinction. Dès lors les enseignes des barbiers portent à la fois les trois boîtes et les trois bassins. Gela ne dura guère : le 23 janvier 1614, les chirurgiens obtinrent un arrêt qui leur restituait leurs droits 2 .

Ces querelles sans cesse renaissantes et ayant toutes le même objet, ces arrêts contradictoires arrachés au Parlement par de basses rancunes ou d’inavouables influences, tout cela constitue un récit qui manque à la fois de variété et d’intérêt. Je passe donc sous silence une foule d’arrêts semblables, de sentences

1 Mort en 1624. Il est le premier qui ait pratiqué à Paris l’opération de la bronchotomie.

a Ét. Pasquier, t. I, p. 974.

rendues par le prévôt de Paris et de pactes conclus entre les compagnies rivales 1 . D’ailleurs, durant cette période, la Faculté était fort occupée ailleurs. Elle se couvrait de ridicule en repoussant contre l’évidence la doctrine d’Harwey sur la circulation du sang, et en proscrivant l’antimoine avec une puérile obstination. Le premier de ces débats dura de 1649 à 1663, le second dura un siècle. En 1566, un arrêt solennel du Parlement, toujours docile, avait condamné l’antimoine, en 1666, un arrêt non moins solennel le réhabilita.

Dans l’intervalle, un événement important s’était produit au sein du petit monde qui nous occupe. En 1655, le glorieux corps des chirurgiens s’avoua vaincu, terrassé, fini, et se décida à une soumission complète, non plus devant l’omnipotente Faculté, mais devant les barbiers. Modestes, résignés, ils vinrent avec humilité, la tête basse et le bonnet à la main, solliciter de ces ennemis jusque-là si méprisés l’honneur d’être accueillis par eux,

1 Je mentionnerai seulement le contrat passé en 1644 entre la Faculté et les barbiers. C’est la reproduction presque textuelle de celui de 1577, mais tous deux sont cités plus loin dans l’arrêt rendu en 1660.

de ne plus former avec eux qu’une seule et.

même corporation, de faire comme eux, dans une même boutique plus ou moins propre, le double office de chirurgien et de barbier.

Quand il leur faut constater ce honteux accouplement, les historiens de la chirurgie ne peuvent dissimuler leur douleur et leur indignation. Les « auteurs de cette union bizarre, dit Quesnay, dégradoient la chirurgie. Ils cédèrent au torrent qui confondoit des gens de lettres avec des artisans si indignes d’eux. Les chirurgiens se chargèrent de la honte des barbiers et les barbiers entrèrent dans les droits et les privilèges des chirurgiens ; de deux corps si opposés il ne s’en forma qu’un 1 . » M. Malgaigne, de son côté, est si ému qu’il renonce à poursuivre son intéressante étude historique. Il s’arrête sur cette ignominie, après l’avoir flétrie en termes indignés : « Turpitude sans exemple, s’écrie-t-il, et qui couronnait dignement trois siècles de pitoyables intrigues, de profonde ignorance et d’étroit égoïsme 2 ! »

Il m’est impossible, je l’avoue, non seulement de partager ce désespoir, mais encore

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de le comprendre. Gomment Quesnay, Malgaigne et les écrivains qui les ont copiés n’ontils pas vu que la Faculté avait été mal servie par sa haine, et que cette alliance, en apparence si fatale aux chirurgiens, allait au contraire assurer leur triomphe? On en trouvera la preuve dans le chapitre suivant. Mais ce n’est pas tout. Quesnay etMalgaigne se fussent certainement montrés beaucoup plus calmes s’ils avaient eu connaissance d’un édit qui fit peu de bruit lors de son apparition, mais qui suffit très bien pour expliquer le parti fort sage qu’adoptèrent les chirurgiens. En décembre 1637, Louis XIII avait autorisé l’établissement d’une nouvelle corporation de barbiers, celle des barbier s-barbants, à laquelle toute pratique chirurgicale était interdite et qui n’avait dans ses attributions que les bains et la coiffure. Les barbiers protestèrent d’abord et s’efforcèrent d’écarter ces concurrents, ancêtres directs de nos coiffeurs actuels. Ils comprirent vite que c’était faire fausse route. Ces nouveaux venus pouvaient bien, dans une certaine mesure, diminuer leur gain de chaque jour, mais en même temps ils assuraient le succès de la cause pour laquelle leur vieille communauté luttait depuis si longtemps. Gréer

les barbiers-barbants n’était-ce pas, en effet, reconnaître les anciens barbiers comme chirurgiens? Mesure fort utile, d’ailleurs, et qui vraiment s’imposait.

Les chirurgiens-barbiers savaient le latin et dès lors croyaient tout savoir. Ils avaient un centre de réunion, un véritable collège.

Leur berceau, la petite église Saint-Côme, était situé à l’angle de la rue de la Harpe 1 et de la rue des Cordeliers 2 , à l’endroit où commence aujourd’hui la rue Racine. J’ai dit

qu’ils avaient d’abord été autorisés à élever près de là un petit bâtiment, à charge par eux d’y donner aux indigents des consultations gratuites. Peu à peu ils s’étaient agrandis,

1 Auj. boulevard Saint-Michel.

2 Auj. rue de l’École-de-Médecine. — Le petit plan placé ici est extrait du plan de J. Gomboust, dressé vers 1647.

avaient construit une vaste demeure, sur l’entrée de laquelle on lisait cette inscription aussi superbe que menteuse :

COLLEGIUM

M. M. D. D. 1 Chirurgorum Parisiis juratorum,

A SANCTO LuDOVICO, ANNO M.CG.LXVI INSTITUTUM.

Gradatim a Philippis, Ludovicis, Carolis,

ÏOANNE, FrANCISCIS ET HeNRICIS, ReGIBUS ChRIS- TIANISS. CONSF.RVATUM.

Modo, sub auspiciis Christianissimi, justi,

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