PII QUE REGIS LUDOVICI XIII, OB EJUS NATALIS JVIE- MORIAM, RENOVATUM
Anno Salutis M.DC.XV.
Ils étaient là chez eux, ils y faisaient passer des examens, y conféraient des grades. Ils avaient une confrérie florissante où Louis XIII s était fait inscrire, et tout le monde connaissait le vieux dicton :
Servez saint Cosme et saint Damien,
Vous vous porterez toujours bien.
On ne sait trop, il est vrai, de quelle ma-
1 « L’inscription de la chambre de Saint-Cosuie est une pièce bien hardie. Le mot COLLEGIUM est seul, et audessous, la ligne commence par quatre majusculesM.M.D.D., c’est-à-dire Magistrorum Doctorum. » (Extrait de l’arrêt du 7 février 1660. Voy. plus loin.)
nière se faisait chez eux l’enseignement. Il est probable que les apprentis accompagnaient leurs maîtres chez les malades et à l’Hôtel- Dieu. Tout comme le licencié en médecine avait droit d’exercer, le licencié en chirurgie était admis à ouvrir boutique et à pendre audessus de la porte l’enseigne distinctive des chirurgiens : trois boîtes à onguent 1 . Pour la réception des maîtres, les chirurgiens s’efforcaient encore de copier la Faculté. La remise dubonnet de maître à un licencié était une cérémonie solennelle qui avait pour théâtre la salle du Chapitre à l’Hôtel-Dieu. Suivant l’usage adopté par la Facul té, le candidat était tenu d’offrir à chacun des maîtres un bonnet teint en écarlate et des gants violets ornés d’une houppe de soie, une paire de gants aussi à chaque bachelier, puis, en quittant l’Hôtel-Dieu, un bon repas à la compagnie 2 * 4 .
Dans toutes les corporations ouvrières, l’apprenti qui se présentait à la maîtrise était examiné par les jurés du métier, et devait prouver
1 « Les maistres chirurgiens, pour marque distinctive de
ceux qui n’ont l’expérience et la science, ont ou peuvent avoir au-devant de leurs maisons l’enseigne S. Cosme.et S. Damian, avec trois boüettes au-dessous. » J. Dubreul,
Théâtre des antiquitez de Paris, édit, de 1639, p. 274.
4 Ét. Pasquier, t. I, p. 960.
devant eux sa capacité professionnelle, exigence qui fut remplacée au quinzième siècle par l’obligation d’exécuter un chef-d’œuvre 1 . Comme on le voit, les chirurgiens s’étaient donné une constitution plus compliquée, qu’eux seuls, il est vrai, prenaient au sérieux, mais qui les rapprochait de l’Université. Puis, ils portaient le bonnet et la robe longue, affectaient de belles manières; leurs fils étaient « vestus en jeunes muguets, habits de satin, chapeau de castor et bas de soie 2 . »
Les barbiers-chirurgiens n’avaient ni école ni robe. Ils prêtaient serment à la Faculté et lui payaient une redevance. Ils ne parlaient point latin, et trois bassins peints au-dessus de leur porte rappelaient leur humble origine. Mais en revanche, ils ne craignaient pas de se salir les doigts, ne rougissaient pas de leur métier et en connaissaient tout ce qu’on en pouvait connaître de leur temps. Aussi étaitce dans leurs rangs que se recrutaient leurs fiers adversaires, à eux que ceux-ci avaient recours quand ils éprouvaient le besoin d’infuser un peu de sang nouveau dans leur corporation momifiée. Le petit sacrifice d’amour-
1 Voy. Comment on devenait patron.
s Les caquets de Vaccouchée , édit, elzévir., p. 105.
propre auquel ils venaient de se résigner était donc largement compensé. Quant aux barbiers, ils gagnaient surtout en considération, puisqu’ils devenaient les égaux, les confrères de personnages parlant latin et qui, par conséquent, auraient pu être regardés comme des savants, s’il eût été permis de donner ce titre à des gens faisant œuvre de leurs mains.
Le Parlement ratifia le contrat d’union, espérant ainsi terminer une querelle qui durait depuis trois siècles. Il se trompait. La Faculté de médecine intervint. Toujours grincheuse, pétrifiée dans son immobilité et exigeant de tout le monde une déférence à laquelle elle n’avait aucun droit, elle ne vit pas sans crainte se réconcilier deux corps qu’elle ne cessait d’opposer l’un à l’autre, Elle leur tint donc à peu près ce langage : Chirui'giens ou barbiers, vous êtes tous des manœuvres que nous, docteurs en médecine, nous méprisons profondément. Nous ne daignons jeter les regards sur vous que pour vous rappeler à l’obéissance. Votre accord ne nous importe guère ; mais il vous était interdit de le conclure sans notre assentiment, car nous sommes vos maîtres et seigneurs, et tous ceux qui de près ou de loin
touchent à l’art médical relèvent de nous. Qu’avez-vous fait d’ailleurs? Vous, chirurgiens, vous ne pouviez transmettre à autrui des privilèges dont nous avions daigné vous gratifier. Vous croyiez élever jusqu’à vous les barbiers, vous vous êtes au contraire rabaissés jusqu’à eux. Vous n’aurez plus ni collège, ni élèves, ni bonnet, ni robe longue, vous n’êtes plus que de vils barbiers qui doivent à la Faculté honneur, respect et soumission.
De là un procès qui va durer jusqu’en 1660, et dont on peut suivre les différentes phases dans la curieuse correspondance de Gui Patin :
13 juillet 1657. Nous sommes ici en procès avec nos chirurgiens-barbiers qui ont voulu faire une union avec les chirurgiens de Saint-Côme, nos anciens ennemis. Cosmiani illi étoient de misérables coquins, presque tous arracheurs de dents et fort ignorans, qui ont attiré les chirurgiens-barbiers à leur cordelle, en les faisant participans de leurs maisons et de leurs prétendus privilèges, et entre autres d’avoir dans leur salle en leurs examens une longue robe noire et un bonnet carré. Et, en ce cas-là, ils nous demandent que nous assistions à leurs
1 Patin désigne toujours les barbiers sous le nom de chirurgiens-barbiers, par opposition aux chirurgiens de Saint-Côme. Il espérait ainsi être désagréable à ces derniers.
actes : j’entends notre doyen, qui y va accompagné de deux docteurs. Ils parlent des degrés de bacheliers et de licences et autres telles cérémonies et vanités tout à fait indécentes à de tels laquais bottés.
La cause s’en plaidera pendant un mois, et je crois que les desseins audacieux de cette superbe racaille seront bridés et réglés. Et, en attendant, notre doyen n’assiste à aucun de leurs actes.
Ces chirurgiens de Saint-Côme ne sont-ils pas plaisans? Us ont une permission du roi, d’environ trois cents ans, dans laquelle il leur est fait licence de s’assembler. Ils prétendent, ce disent-ils, de ce mot de licence, qu’il leur est permis de faire des licenciés en chirurgie, ce qu’ils n’ont pourtant jamais entrepris par ci-devant 1 ; quod si illis concederetur, statim convolarent ad doctoratum, et nous feroient des docteurs pas latins 2 qui ne sauraient ni lire ni écrire.
Nous ne prétendons pas empêcher qu’il y ait à Saint-Côme des chirurgiens, ni que les autres s’unissent avec eux ; mais seulement nous voulons avoir une compagnie de chirurgiens - barbiers comme nous avons eu jusqu’ici, laquelle relève de notre Faculté, qui prête tous les ans serment de fidélité dans nos écoles et nous paie tous les ans une certaine somme de redevance, sans 3 les droits
1 Patin ignorait-il donc ou feignait-il d’ignorer que les chirurgiens l’avaient, et depuis bien longtemps, entrepris? Voy. ci-dessus, p. 29.
s Des docteurs ignorant le latin.
Sans compter.
que nous avons sur leurs actes. Mais nous ne voulons ni robes, ni bonnets, ni licences, ni tels autres abus : ils sont déjà assez glorieux et assez sots sans se fournir de tel apparat.
23 novembre 1657. Les carabins de Saint-Côme n’ont osé venir à la preuve de leurs prétendus privilèges au Parlement, combien qu’on a eu le crédit de faire appeler la cause, à laquelle ils n’ont osé comparoitre. Ils ont parlé de s’accorder, c’est pourquoi nous avons été assemblés; mais toutes leurs demandes ont été ridicules. Ce sera pour le carême prochain que nous les ferons venir, si avant ce temps-là ils ne deviennent plus sages. C’est une race de méchants coquins bien extravagans, qui ont des moustaches et des rasoirs.
9 janvier 1659. Aujourd’hui au matin, nos avocats 1 * ont continué de plaider contre nos chirurgiens-barbiers. Le nôtre, nommé Chenuot a , a tout à fait achevé par une fort belle récapitulation de tous nos droits et nos griefs contre cette misérable engeance. L’avocat de l’Université, nommé M. Marescliaux, intervenant pour nous, a aussi parlé et achevé. D’aujourd’hui en huit jours, Pucelle 3 parlera pour les chirurgiens-barbiers; il s’est vanté qu’il dira qu’autrefois à Rome il n’y avoit pas de
1 Chenuot pour la Faculté, Mareschaux pour l’Université et Danez pour quelques chirurgiens qui avaient refusé de s’unir aux barbiers.
* Il faut bien lire Chenuot et non Chenvot.
3 Claude Pucelle, qui mourut en mai 1660 (voy. la lettre de Patin du 11 mai). Il avait épousé Françoise de Catinat, sœur du maréchal.
médecins. Il est vrai que l’on en chassa un certain grec Archagatus, à ce que dit Pline, propter sævitiam urendi et secandi 1 ; mais, en ce cas-là, il ressembloit bien mieux à un chirurgien qu’à un médecin. Néanmoins il a dit à quelques-uns de ces chirurgiens qu’ils perdroient leur procès. Tout ce que nous demandons n’est qu’un règlement de police pour contenir ces glorieux officiers de la médecine, et qu’ils se souviennent qu’ils sont ininistri artis, obligés à reconnoitre une supériorité de la part de nôtre Faculté, qui les a élevés, enseignés et conservés. Mais la fréquente saignée et la dive Syphilis de Fracastor s les a rendus glorieux, insolens et insupportables.
13 janvier 1659. Il y a encore deux audiences pour le fait des chirurgiens. Tout le monde dit qu’ils perdront; même leur avocat le leur a prophétisé. Ils disent que nous ne demandons qu’un règlement sur certains désordres, et qu’ils ne demandent que la même chose, si bien que ceux qui auront perdu auront pareillement gagné.
5 décembre 1659. Je pense que la semaine prochaine on commencera à plaider contre les chirurgiens. Pour le fond de l’affaire, ils sont entre eux en grand désordre, ne sachant comment sortir de leur méchante affaire, puisqu’ils voient bien qu’ils
1 Patin cite de mémoire. 11 y a dans le texte : « A sævitia secandi urendique. » Lib. XXIX, cap. vi.
s Le nédecin Jérome Fracastor est l’auteur d’un poème célèbre intitulé : Syphilidis, sive de morbo gallico, libri très. J’ai déjà dit que la Faculté abandonnait aux chirurgiens la cure des maladies vénériennes.
perdront. O les ingrats ! nous en viendrons à bout d’une façon ou d’autre.
Ingrats ! Le mot est joli, appliqué à clés confrères que la Faculté depuis quatre siècles ne cessait de persécuter.
L’arrêt fut rendu le 7 février 1660 et inscrit sous ce titre dans les registres de la Faculté 1 :
Arrêt confirmatif de Cunion des chirurgiens-jurés et barbiers-chirurgiens, à la charge de soumission à la Faculté de médecine; avec défense de prendre qualité de bacheliers, docteurs et collège, faire lectures ni actes publics, porter robes ni bonnets.
.La Cour a mis et met les parties hors de Cour
et de procez, à la charge que les deux communautez des chirurgiens et barbiers unies demeureront soumises à la Faculté de médecine, suivant les contractz des années 1577 et 1644.
Et faisant droit sur la requeste des parties de Chenuot, ayant égard à l’intervention du recteur de l’Université, faict inhibitions et défenses ausdictz chirurgiens-barbiers de prendre la qualité de bacheliers, licentiez, docteurs et collège, mais seulement celle d’aspirans, maistres et communauté.
Comme aussi leur faict défense de faire aucune lecture et actes publics. Et pourront seulement faire des exercices particuliers pour l’examen des aspirans, mesmes des démonstrations anatomiques à portes ouvertes.