TRIOMPHE DES CHIRURGIENS
Mort de Richelieu. — Le cancer d’Anne d’Autriche. — Mort de Mazarin. — La chirurgie enseignée au Jardin des Plantes. — Les barbiers-barbants. — Les enseignes des chirurgiens. — Les hémorrhoïdes. — La fistule de Louis XIV. — Premiers remèdes employés. — L’opération. — La fistule maladie à la mode. — Honoraires payés par Louis XIV. — Félix anobli. — Humiliations subies par la Faculté de médecine. — Cours faits malgré elle à Saint-Côme. — Agrandissement du collège des chirurgiens. Construction d’un amphithéâtre. — Statuts de 1699.— Condition des chirurgiens. — Ils sont réputés exercer un art libéral. — Soumis au premier chirurgien du roi. — Prévôts et apprentis. — Examens et chefd’œuvre.— Frais d’études.—Armoiries de la corporation. — Les garçons chirurgiens. — Le médecin F.-J. Hunault. — Les gagnant-maîtrise.
Le terrible arrêt de 1660 qui, aux yeux de la Faculté, devait consommer la ruine des chirurgiens, fut en réalité un premier avantage remporté par eux sur leur arrogante rivale.
D’abord, la fusion des chirurgiens avec les barbiers étant complète, absolue, la Faculté avait perdu la ressource d’opposer les deux corps l’un à l’autre. Elle se trouvait donc avoir devant elle un parti plus nombreux, plus fort, plus riche qu’auparavant. Il venait d’en fournir la preuve, et désormais c’est contre le premier chirurgien du roi qu’allait avoir à lutter la tracassière Faculté. Enfin, le préjugé qui déprisait tout travail manuel commençait à s’affaiblir, et ce progrès était dû surtout à l’influence des hommes habiles qu’avait produits la corporation des barbiers. Celle-ci rencontrera bientôt un appui tout-puissant dans la royauté, restée jusque-là spectatrice indifférente de la lutte.
La chirurgie, il faut le dire, n’avait jamais obtenu à la Cour un de ces succès éclatants qui imposent le respect ou commandent l’admiration .
Richelieu, soigné par son chirurgien Jean Juif 1 et par ses médecins François Citoys 2 et François Vautier 3 , avait longtemps souffert
1 Jean Devaux, Index funereus, p. 44.
2 II publia en 1639 un Advis sur la nature de la peste, où il prend le titre de « médecin du Roy près monseigneur le Cardinal duc de Richelieu. »
3 Gui Patin, Lettre du 10 mai 1646.
d’hémorrhoïdes internes compliquées d’un énorme fie. Suivant les uns, la gangrène s’y mit et emporta le malade 1 . Suivant d’autres, et Patin est du nombre, il mourut d’un abcès du thorax 2 .
Louis XIII et Anne d’Autriche étaient également tourmentés par des hémorrhoïdes 3 .
Pierre Séguin, Gendron et Alliot furent médecins d’Anne d’Autriche, qui avait pour chirurgiens Gabriel Bertrand 4 et Jean Biennaise.
Atteinte d’un cancer au sein gauche, elle endura un long martyre dont le souvenir nous a été conservé par mademoiselle de Montpensier et par madame de Motteville. Sur la fin, dit celle-ci, « quand on la pansoit, on lui tenoit des sachets de senteur auprès du nez, pour la
1 « Le cardinal de Richelieu mourut d’une horrible gangrène qu’il avoit à l’anus, étant au bassin,. » Le tableau de la vie et du gouvernement de messieurs les cardinaux Richelieu, etc., p. 136.
« Richelieu avoit abcessus insignis in parte infima thoracis... Le quatrième jour de Sa maladie, desperantibus medicis, on lui amena une femme qui lui fit avaler de la fiente de cheval dans du vin blanc, et trois heures après un charlatan qui lui donna une pilule de laudanum. » Patin, Lettre du 12 décembre 1643.
3 Vittorio Siri, Mercure, traduit en français par J.-R. Requier, t. VIII, p. 25. — Gui Patin, Lettre du 30 décembre 1650.
4 Patin, Lettre du 11 septembre 1665.
soulager de la mauvaise odeur qui sortoit de sa plaie 1 . »
Mazarin l’avait précédée dans la tombe.
Patin écrivait le 7 mars 1661 : « Il y a plus de quatre jours que le diable auroit emporté le Mazarin, mais il ne sait par où le prendre, tant il pue... Il a peur que le Mazarin lui donne la peste par la puanteur de son corps, s’il le touche. » Mazarin mourut d’une hydropisie de poitrine, consécutive d’une affection goutteuse chronique. Sur la fin, ses pieds enflèrent à tel point qu’on dut les entourer de fiente de cheval 2 , et sa faiblesse était si grande que l’on songeait à le mettre au lait de femme 3 . La chirurgie n’avait d’ailleurs rien à voir en tout ceci. Louis XIV, au contraire, fut forcé de recourir à elle, et nous verrons qu’il sut lui témoigner sa gratitude.
La botanique, la chimie et l’histoire naturelle étaient enseignées au Jardin des Plantes par des professeurs dont le roi s’était réservé
1 Mémoires , édit. Petitot, II e série, t. XL, p. 287. —
« Quoiqu’elle tînt toujours dans ses mains un éventail de peau d’Espagne, cela n’empêchoit pas que l’on ne sentit sa plaie jusqu’à faire manquer le cœur. «Mlle de Montpensier, Mémoires, édit. Micliaud, t. XXVIII, p. 393.
3 Gui Patin, Lettre du 22 février 1661.
3 Gui Patin, Lettre du 25 février 1661.
la nomination. En 1672, Louis XIV y créa une chaire de chirurgie, et la confia au chirurgien Dionis l . La Faculté dut dissimuler son mécontentement. En revanche, elle eut la satisfaction de voir réunis aux chirurgiens et placer sous l’autorité du premier chirurgien du roi les barbiers-harbants ou perruquiers, créés par Louis XIII et dont Louis XIV avait fort augmenté le nombre. L’article 4 des statuts de 1674 veut cependant qu’une distinction subsiste entre les deux corps. Les perruquiers sont tenus d’avoir « des boutiques peintes en bleu, fermées de châssis à grands carreaux de verre, et de mettre à leurs enseignes des bassins blancs pour marque de leur profession, et pour faire différence de ceux
1 Voy. P. Dionis, Cours d'opérations de chirurgie démontrées au Jardin royal, dédicace au roi. Elle commence ainsi : « Le cours d’opérations de chirurgie que j’ose présenter aujourd’hui à Vôtre Majesté est un hommage qui lui est dû, puisque c’est en exécution de ses Ordres qu’elles ont été démontrées dans son Jardin Royal. Vôtre Majesté, toujours attentive au bien de ses sujets et sur ce qui peut contribuer à la perfection des sciences et des arts, n’a pas seulement ordonné par une Déclaration particulière que les anatomies s’y fissent publiquement, Elle a voulu encore que les opérations de chirurgie y fussent démontrées à portes ouvertes et gratuitement.... Je fus choisi^ Sire, en 1672, pour démontrer les véritez anatomiques et les opérations chirurgicales ; j’ay tâché de m’en acquiter avec toute l’ardeur etl exactitude qui sont dues aux ordres de Vôtre Majesté. »
des chirurgiens qui en ont des jaunes. » Leur enseigne devait en outre être ainsi conçue :
X, barbier, perruquier, baigneur, étuviste l . Céans, on fait le poil et on tient bains et étuves 2 .
Les enseignes des chirurgiens étaient plus variées. Mauriceau, dont le Traité des maladies des femmes grosses eut quatre éditions de 1668 à 1681, donnait ainsi son adresse sur le titre :
« A Paris, chez l’auteur, au milieu de la rue des Petits-Champs Saint-Honoré, à l’enseigne du bon médecin 8 . » Un autre chirurgien, logé près de l’église Saint-Martial, avait choisi pour enseigne : La charité de saint Louis, représentée sur un beau tableau, où se lisaient ces deux vers composés par Santeul 4 :
Ne medicas adhibere manus dubitaveris ægro, Adrnonet hæc pietas regia, teque docet.
En ce temps-là, la couronne de France reposait sur la tête d’un auguste souverain à qui l’histoire a décerné le titre de Grand.
1 Sur l’histoire de cette corporation, voy. Les soins de toilette.
2 Ces prescriptions furent reproduites dans les statuts de 1718, art. 42.
3 On lit sur l’édition latine : « Apud auctorem, in medio viæ dictæ des Petits-Champs, sub signo boni medici. »
* Sur un tableau de la charité de saint Louis, à la boutique d'un chirurgien, proche S. Martial. Dans les Santolii opéra, 2 e édit. (1698), p. 178.
Maître absolu de son peuple, il se voyait redouté de ses ennemis parce qu’il était fort, aimé des femmes parce qu’il était beau et roi, adoré des hommes parce qu’il était le dispensateur de toutes les grâces et de toutes les faveurs. Servi et encensé plus qu’un dieu 1 , aucune gloire humaine ne semblait avoir jamais égalé la sienne. Si, comme le prétend Bossuet, celui qui règne dans les cieux se glorifie de faire la loi aux rois, il ne pouvait en vérité rencontrer une meilleure occasion de prouver sa puissance. Il céda à la tentation.
Au commencement de l’année 1686, Louis XIV fut forcé de s’aliter. Depuis plusieurs jours, il ressentait de vives douleurs, où? à l’anus.,Décidément la Providence ne ménageait pas l’humiliation à son favori.
Grand émoi à la Cour. On pensa d’abord qu’il s’agissait d’hémorrhoïdes, maladie alors très répandue. « Ce mal, dont l’excès étoit autrefois inconnu, dit le marquis de Sourches 2 , étoit devenu si commun que l’on ne parloit d’autre chose que de gens qui s’étoient fait faire la grande opération. Les uns attribuoient la
1 On devroit servir Dieu comme on sert le roi, écrit Mine de Sévigné. Lettre du 2 août 1689.
2 Mémoires, 10 avril 1685, t. I, p. 206.
cause de ce mal nouveau à la plume dont on se servoit dans les chaises, les carrosses et les autres choses qui servoient à la commodité, au lieu du crin dont on se servoit autrefois. Les autres l’attribuoient à la grande quantité de ragoûts que l’on mangeoit alors... »
Ce mal n’était pas si nouveau que le pensait le marquis de Sourches. Au quatorzième siècle, on professait déjà avec raison que « c’est péril de guérir les vieilles émorroïdes 1 . » Les bons chirurgiens, Dionis entre autres, étaient encore de cet avis 2 3 , seulement, on ne les écoutait pas, et tout le monde voulait être opéré.
La Cour sut bientôt que Louis XIV souffrait d’une maladie plus grave. On avait reconnu l’existence d’une fistule.
Le premier chirurgien du roi était alors Charles-François Félix, qui avait succédé en 1676 à son père François Félix ; il préconisa l’incision comme le seul remède efficace. Mais opérer le roi ! Nul ne pouvait envisager une pareille éventualité sans frémir. Il fut donc décidé que l’on tenterait d’abord d’autres procédés.
1 J. Corbichon, Le propriétaire de toutes choses, édit, de
1496, liv. VII. Le volume n’a pas de pagination.
3 Dionis, p. 337 et suiv.
Mille gens proposoient des remèdes qu’ils disoient infaillibles, et l’on éprouva une partie de ceux qu’on jugeoit les meilleurs, mais pas un ne réussit.
On dit à sa Majesté que les eaux de Barège étoient excellentes pour ces maladies, le bruit même courut qu’Elle iroit à ces eaux; mais avant que de faire ce voyage, on trouva à propos de les éprouver sur divers sujets. On chercha quatre personnes qui avoient le même mal, et on les envoya à Barège aux dépens du Roy, sous la conduite de M. Gervais, chirurgien ordinaire de sa Majesté. Il fit des injections de ces eaux dans leurs fistules pendant un teins considérable; il les y traita de la manière qu’il crut convenable pour leur rendre la santé, et il les ramena tout aussi avancez dans leur guérison que quand ils étoient partis pour y aller.
Une femme vint dire à la Cour qu’étant allée aux eaux de Bourbon pour une maladie particulière, elle s’étoit trouvé guérie par leur usage d’une fistule qu’elle avoit avant que d’y aller. On envoya à Bourbon un des chirurgiens du Roy, avec quatre autres malades qui revinrent dans le même état qu’ils étoient quand ils partirent.
Un Jacobin s’adressa à Monsieur de Louvois, et luy dit qu’il avoit une eau avec laquelle il guérissoit toutes sortes de fistules. Un autre se van toit d’avoir un onguent qui n’en manquoit aucune. Il y en eut d’autres qui proposèrent des remèdes différens, et qui choient même des cures qu’ils prétendoient avoir faites. Ce ministre, qui ne vouloit rien ménager pour une santé aussi précieuse que
celle du Roy, fit meubler plusieurs chambres à la surintendance, où on mit des malades qui avoient des fistules, et on les fit traiter en présence de Monsieur Félix par ceux qui se vantoient de les pouvoir guérir. Une année s’écoula pendant toutes ces différentes épreuves sans qu’il y en eût un seul de guéri.
M. Bessières, qui avoit examiné le mal, étant interrogé par sa Majesté sur ce qu’il en pensoit, répondit librement au Roy que tous les remèdes du monde ne feroient rien sans l’opération '.
C’était parler en homme sage, et il y avait longtemps que Félix avait sur ce point son opinion faite. Bien qu’il s’agît d’une opération simple, déjà familière à plusieurs chirurgiens de l’antiquité 2 , il s’y exerçait sans cesse, et l’on avait soin de lui réserver tous les fistuleux qui entraient dans les hôpitaux. Il daignait opérer lui-même, ce dont chacun s’émerveillait grandement : « Les jeunes chirurgiens, écrit l’abbé de Ghoisy 3 , avoient redoublé leur
( application en voyant leur chef travailler de la main comme un autre. »
Louis XIV comprit qu’il lui fallait s’aban-
1 Dionis, p. 352.
s Voy. Sprengel, Histoire de la médecine, trad. Jourdan, t. VII, p. 264.
3 Mémoires, édit. Michaud, t. XXX, p. 620.
donner à ses chirurgiens, et une fois cette résolution prise, il montra un courage, un sang-froid, une fermeté vraiment admirables.
La veille du jour fixé pour l’opération, il voulut encore monter à cheval, alla visiter ses jardins, soupa avec la famille royale, parut fort tranquille et fort gai 1 . Le lendemain, vers cinq heures du matin, entrèrent au palais par des portes différentes afin de n’éveiller aucun soupçon, toutes les personnes qui devaient assister ou prendre part à l’opération 2 . C’étaient madame de Maintenon; Louvois; le père La Chaise, confesseur du roi; d’Aquin, premier médecin; Fagon, médecin ordinaire; les quatre apothicaires; Félix; Bessières; et Laraye, apprenti de Félix. La salle dite de l’œil-de-bœuf était alors coupée en deux ; Louis XIV couchait dans la pièce la plus rapprochée de la chambre à coucher actuelle 3 . L’autre, moins grande et décorée de tableaux du Bassan, était appelée cabinet des Bassan. C’est là que l’on se réunit et que tout fut préparé pour l’opération. Vers sept
1 Journal de Dangeau, 18 novembre 1686, t. 1, p. 417.
2 Mercure galant, n° de novembre 1686, p. 327.
3 II ne s’installa dans celle-ci qu’en 1701. Voy. Dussieux, Le château de Versailles, t. I, p. 230.
heures, on pénétra chez le roi qui était très calme. Il se fit expliquer par Félix l’usage des instruments apportés et se livra à lui avec confiance. Il fut placé sur le bord de son lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées et maintenues par deux apothicaires. Félix se mit à l’œuvre, et même lorsque huit coups de ciseaux enlevèrent les callosités de la fistule, le roi ne laissa échapper ni une plainte ni un mot l . Après que Félix eut terminé le dernier pansement, on replaça le roi dans son lit, et aussitôt « la porte fut ouverte à ce qu’on appelle la première entrée, c’est-à-dire aux personnes qui ont le droit d’entrer les premières au lever... Ayant remarqué qu’on ne faisoit aucun bruit, le roi ordonna que toutes choses se fissent à l’ordinaire, tint conseil dès le jour mesme, et permit dès le lendemain aux ministres étrangers de le salüer 2 . »
L’effet à la Cour fut immense. L’année 1686 devint Vannée de la fistule, et aucun courtisan n’eût osé l’appeler autrement. Bien plus, la fistule eut l’honneur de passer maladie à la mode. Tout le monde se flattait d’en avoir, et les gens assez heureux pour en posséder
1 Journal de Dangeau.
s Mercure galant, p. 329 et 330.
réellement une, laissaient éclater leur orgueil et leur joie. Ils couraient chez les chirurgiens, demandant avec hauteur qu’on leur fît la même opération qu au roi.
Écoutez Dionis : « Il semble que cette maladie soit plus fréquente à présent qu’elle n’étoit autrefois. On entend parler tous les jours des opérations qu’on en fait à des personnes qui n’en paroissoient pas incommodées. Plusieurs de ceux qui la cachoient avec soin n’ont plus eu honte de la rendre publique ; il y a même eu des courtisans qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, parce que le Roy s’informoit de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux qui avoient quelque petit suintement ou de simples bémorrhoïdes ne différoient pas à présenter leur derrière au chirurgien pour y faire des incisions. J’en ay vu plus de trente qui vouloient qu’on leur fist l’opération, et dont la folie étoit si grande qu’ils paroissoient fâchez lorsqu’on les assuroit qu’il n’y avoit point nécessité de la faire 1 . »
Louis XIV paya en roi le service qu’on venait de lui rendre, et l’on peut estimer que la
1 Page 342.
grande opération, comme on l’appela, coûta à la France au moins un million de notre monnaie. D’Aquin reçut cent mille livres; Fagon, quatre-vingt mille livres; Bessières, quarante mille livres ; les quatre apothicaires eurent chacun douze mille livres; Laraye toucha quatre cents pistoles 1 . Félix eut trois cent mille livres et la terre des Moulineaux. Il eut plus encore, l’affection et la reconnaissance du roi, qui lui avait déjà donné cent mille livres deux ans auparavant 2 et qui l’anoblit quatre ans après, l’autorisa à s’appeler, au lieu de Félix Tassy, Félix tout court, à y joindre le titre d’écuyer. Les lettres patentes 3 ont,
1 Dionis, p. 354.
2 Journal de Dangeau, 24 juillet 1684.
3 Elles ont été publiées à la suite de YIndex funereus de Jean Devaux, édit, de 1714, p. 100. On y lit : « ... A ces causes, de notre grâce spéciale, pleine puissance et authorité royale, nous avons ledit sieur Félix anobli et anoblissons par ces présentes signées de notre main, et du titre et qualité de noble et de gentilhomme décoré et décorons, ensemblement ses enfans et descendans, mâles et femelles, nez et à naître en loyal mariage. Voulons et nous plaît que, tant lui que sesdits enfans et descendans soient tenus, censez et réputez nobles, qu’ils prennent la qualité d’écuyers en tous actes et endroits, tant en jugement que hors, et puissent parvenir à tous degrez de chevalerie, gendarmerie et autres réservez à notre noblesse ; acquérir, tenir et posséder toutes sortes de fiefs, terres, seigneuries et héritages nobles, de quelque titre et qualité qu’ils soient ; jouir et
d’ailleurs, bien soin de stipuler que cette faveur lui est accordée « à la charge de vivre noblement, sans néanmoins que l’exercice de notre premier chirurgien que nous voulons être continué par ledit sieur Félix, lui puisse être imputé à dérogeance. »
J’ai insisté sur tous les faits qui se rattachent à la fistule du roi, parce qu’ils jouent un rôle important dans l’histoire des chirurgiens. D’Aquin et Fagon ont suivi l’opération à peu
user de tous honneurs, authoritez, prérogatives, prééminences, privilèges, franchises, libertez, exemptions et irnmunitez dont jouissent et ont coutume de jouir les autres nobles de notre royaume, tout ainsi que si ledit sieur Félix étoit issu de noble et ancienne race. Lui permettons et à sesdits enfans et descendans de porter les armoiries timbrées telles qu’elles seront réglées par notre premier bérault d’armes et seront ci-empreintes ; icelles faire mettre et graver en leurs maisons et autres biens à eux appartenans. Sans que, pour raison du premier établissement, ledit sieur Félix et ses descendans soient tenus de nous payer aucune finance. A la charge de vivre... Et sur ce qui nous a été représenté que le nom propre de ses père et ayeuls étoit celui de Tassy, lequel nom son père auroit cessé de porter plusieurs années avant son décès... »
Au désir de ces lettres patentes, d’Hozier composa pour Félix les armoiries suivantes : D’azur et de gueules, l’azur chargé d’un lion naissant d’or, et le gueules chargé d'une rose d’argent, a une fasce d’or brochant sur le tout.
En 1696, Louis XIV eut un anthrax, que Félix lui ouvrit. Il mourut en mai 1703. Voy. le Journal de Dangeau, 25 août 1696 et 24 mai 1703, t. V, p. 458, et t. IX, p. 199.
près au même titre que Louvois ou Mme de Maintenon, en spectateurs. Tout l’honneur de la guérison revient à Félix. Ce vil artisan, ce paria de l’art médical, ce méprisable chirurgien-barbier que la Faculté met au rang des , vulgaires manoeuvres a reçu du roi trois fois ! plus que les médecins. Puis, le voilà anobli, il est seigneur de Stains, il a le droit de se dire « noble et gentilhomme, tout ainsi que s’il étoit issu de noble et ancienne race; » ce sont les propres termes employés par les lettres patentes. Et il en sera de même de Georges Maréchal, son successeur 1 ; il en sera de même de Julien Clément, accoucheur de la Cour. Bien plus, celui-ci pourra ajouter à ses armoiries « une fleur de lis d’or sur champ d’azur. 55 Ces faveurs sont autant d’offenses faites à la Faculté, mais force lui est bien de dissimuler sa haine pour ceux qui les obtiennent. Elle courbe la tête, guette en silence une occasion d’intervenir, occasion qu’elle appelle de tous ses vœux et qui ne se présentera pas.
Le fameux arrêt de 1660, resté toujours en vigueur, avait interdit aux chirurgiens de faire
1 Lettres patentes d’août 1711, dans Devaux, p. 111. Je les reproduis ci-dessous, p. 286i
des leçons publiques; comme on l’a vu, il leur permettait seulement « des exercices particuliers pour l’examen des aspirans. » La Faculté interpréta cette clause en sa faveur, et à deux reprises elle envoya un de ses docteurs pour ouvrir des cours dans les bâtiments de Saint- Gôme. Ils furent accueillis de manière à leur enlever toute envie d’y revenir, et la Faculté dut dévorer cet affront.
Ce n’est pas tout. En 1681, JeanBiennaise, qui avait été chirurgien d’Anne d’Autriche, légua à ses confrères une somme de douze mille livres, afin de fonder deux chaires, l’une d’anatomie, l’autre d’opérations. Dix ans après, Louis Roberdeau, chirurgien de Gaston d’Orléans, fit un nouveau legs à Saint-Côme ; il entendait ainsi permettre l’ouverture d’un cours d’ostéologie et concourir à l’érection d’un amphithéâtre. C’étaient là deux projets depuis longtemps caressés par la communauté.
Une Déclaration du 10 janvier 1577 avait autorisé les chirurgiens à faire des cours publics 1 , mais le Parlement refusa de l’enregistrer. Elle fut renouvelée le 10 juillet 1609 par un arrêt du Parlement portant que le col-
1 Elle est dans Quesnay, p. 483, et dans Félibien, Preuves, t. III, p. 5.
lège de Dainville, situé en face de Saint-Côme, serait tenu de louer une salle au chirurgien Pineau 1 « pour y faire les leçons et démonstrations de chirurgie, anatomies et instructions pour l’extraction du calcul 2 . » Cette salle était occupée par la veuve La Noue, libraire, qui refusa d’abord de la livrer. Un arrêt du ^janvier 1610 l’ayant menacée de poursuites, elle demanda du temps, « à cause, disait-elle à l’huissier Laupin, qu’elle n’a point de magazin arresté pour retirer les librairies qui sont en ladicte salle, joint l’incommodité du temps, qui n’est propre pour transporter lesdits livres. » En réalité, la veuve La Noue se bornait à suivre les instructions que lui donnaient les adversaires des chirurgiens. Ils finirent même par se démasquer.
Fait notable, le Parlement tint bon. L’arrêt du 27 mars 1710 ordonna que « sans avoir égard aux oppositions tant des principal, procureur et boursiers du collège' de Dainville, que des chanoines et chapitres des Églises cathédrales de Noyon et Arras 3 , et veuve
1 Voy. Quesnay, p. 485.
2 Severin Pineau s’était fait une spécialité de la taille, et il avait pris vis-à-vis de Henri IV l’engagement de former des élèves.
Le college de Dainville avait été fondé pour douze
La Noue, et à l'intervention des recteur, doyens et suppôts de l’Université de Paris, » l’arrêt du 15 janvier serait exécuté « selon sa forme et teneur. » En conséquence, « la veuve La Noue délaissera audit Pineau ladicte salle dans trois jours pour tout délay ; et faute de ce faire, ledict temps passé, ses livres et meubles seront mis sur le carreau, nonobstant oppositions ou appellations quelconques 1 . « On put alors commencer les appropriations, mais c’est en 1616 seulement que Pineau prit possession de sa salle de cours.
La donation de Roberdeau permit enfin aux chirurgiens d’avoir un logis digne d’eux. On a vu que l’emplacement occupé par le collège tenait d’un côté à l’église Saint-Gôme, de l’autre au couvent des Cordeliers; le 16 juin 1691, la corporation acheta à ces derniers un terrain ayant onze toises de façade sur sept toises et demie de profondeur, et le 2 août suivant fut posée la première pierre de l’élégant amphithéâtre qui appartient aujourd’hui a l’école gratuite de dessin. La lanterne placée au-dessus du dôme, et qui a été démolie, était
boursiers, dont six appartenant au diocèse de Noyon et six au diocèse d’Arras.
1 L’arrêt est dans Quesnay, p. 488.
surmontée d’une immense couronne royale.
Sur la porte d’entrée, on lisait et on lit encore ces deux vers composés par Santeul :
Ad cædes hominum prisca amphitheatra patebant,
Ut discant longum vivere nostra patent ’.
Voyons maintenant, par le menu, comment était alors organisé le corps des chirurgiens. Nous avons à cet égard un guide sûr dans les nouveaux statuts 1 2 qui lui furent accordés au mois de septembre 1699 3 .
« Ceux qui exerceront purement et simplement l’art de la chirurgie, dit l’article 24, seront réputez exercer un art libéral, et jouiront de tous les privilèges attribuez à tous les arts libéraux. » En dépit de cette solennelle déclaration, la communauté, qui comprend à la luis les chirurgiens, les anciens barbiers et les barbiers-barbants ou perru-
1 Le docteur Bosquillon les a ainsi traduits :
Si dans les siècles idolâtres,
Ces superbes amphithéâtres,
Où l’on admire encor la grandeur des Romains, S’ouvroient pour avancer le trépas des humains,
Cette aveugle fureur ne se voit plus suivie :
Les nôtres sont ouverts pour conserver la vie.
s Statuts pour la communauté des maîtres chirurgiens jurez, de Paris. Paris, 1701 et 1732, in-4°.
3 Enregistrés le 3 février 1701.
D’après le Calendrier à l'usage de l’Ecole de dessin. 1790, in-8°.
quierL. est régie dans la forme adoptée pour toutes les autres corporations ouvrières.
Le premier chirurgien du roi, « chef et garde des chartes et privilèges de la chirurgie et harberie du royaume, a toute juridiction sur les maîtres chirurgiens jurez de Paris, barbiers, perruquiers, sages-femmes, et tous autres exerçans l’art et profession de la chirurgie ou partie d’icelle *. «
La communauté était composée du premier chirurgien du roi, de son lieutenant qui le représentait, de quatre prévôts ou gardes, d’un receveur, d’un greffier et de l’ensemble des maîtres. Ceux-ci étaient répartis en quatre classes, égales en nombre et ayant chacune à sa tête un prévôt 1 2 .
Les prévôts étaient élus à la pluralité des voix par l’assemblée générale de la communauté 3 , et pris parmi les maîtres comptant au moins douze ans de maîtrise. Ils étaient nommés pour deux années 4 et leur mandat ne pouvait être renouvelé qu’une fois 5 .
1 Article 1
2 Article 5
3 Article 7
* Article 8
5 Article 9
Les maîtres pouvaient seuls exercer l’art de chirurgie : « Défences seront faites à tous autres, ecclésiastiques séculiers ou réguliers, religieux et autres de faire aucunes incisions, opérations, ni pansemens 1 . »
Chaque maître ne pouvait avoir en même temps qu’un seul apprenti 2 .
Nul, s’il n’était fils de maître, ne pouvait être reçu maître avant d’avoir été soumis à l’épreuve du grand chef-d'œuvre. Pour s’y présenter, il fallait avoir servi un maître pendant un an au moins comme apprenti 3 4 ou pendant six ans comme garçon .
Le grand chef-d’œuvre comprenait :
1 ° L’immatricule.
1 Article 32.
* Article 37.
8 J’ai trouvé sur un ouvrage classique de chirurgie imprimé en 1681, les inscriptions suivantes :
« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen. — Sancti Cosma et Damiane, ora pro nobis.
« Ce présent livre, intitulé : Les fleurs de Guidon [par le chirurgien Lazare Meyssonnier. — Guidon désigne le chirurgien Gui de Chauliac], apartient à moy Jean Touzon. Dieu me face la grâce de les bien apprendre par usages. Ainsi soit-il.
« Le douzième du mois de décembre mil six cens quatrevingt-trois, l’entrée de mon apprentissage en chirurgie.
« Touzon. »
(Bibliothèque Mazarine, Réserve, n° 53,869.)
4 Articles 36 et 39.
2° La tentative.
3° Le premier examen.
4° Les quatre semaines.
5° Le dernier examen et le serment.
On nommait immatricule un examen sommaire à la suite duquel le candidat, reconnu capable d’être admis au grand chef-d’œuvre, était inscrit sur les registres de la communauté comme aspirant à la maîtrise.
« Tous les aspirans à la maîtrise seront obligez d’assister en habit décent aux cérémonies funèbres des maîtres et de se trouver tous les premiers lundys de chaque mois, à dix heures du matin, en l’église de S. Gosme. pour entendre le service divin que la communauté fait célébrer; et ensuite estre présens à la visite des pauvres malades, à l’effet d’écrire les avis et consultations des maîtres 1 . »
L’examen dit tentative avait lieu en présence de vingt-cinq maîtres 2 .
« Le doyen de la Faculté de médecine et deux médecins par luy choisis seront mandés à la tentative, au premier et au dernier examen et à la prestation de serment 3 . «
1 Article 47.
2 Article 6ï.
3 Article 61.
Neuf maîtres, désignés parle premier chirurgien du roi,' faisaient subir à l’aspirant le premier examen 1 .
Commençait alors l’épreuve dite des quatre semaines.
Première semaine, dite d’ostéologie. L’aspirant subissait, en deux jours, deux examens. Le premier « sur la démonstration du squelette, » le second « sur toutes les opérations nécessaires pour guérir les maladies des os 2 3 . »
Deuxième semaine, dite d’anatomie. Pendant six jours et demi consécutifs, l’aspirant travaillait «soir et matin sur un cadavre humain, » quand on avait pu s’en procurer un. Le matin était consacré aux opérations chirurgicales, le soir « à toutes les parties de l’anatomie s . »
Troisième semaine, dite des saignées. Chaque aspirant était interrogé pendant deux jours « sur la théorie et sur la pratique des saignées 4 . »
Quatrième semaine, dite des médicaments.
L’examen durait également deux jours 5
1 Article 65.
a Article 72.
3 Articles 73, 74 et 75.
4 Article 76.
5 Article 77.
Dernier examen, dit de réception. Le candidat devait faire un rapport écrit sur une ou plusieurs maladies. Il prêtait ensuite le serment accoutumé entre les mains du premier chirurgien du roi, de son lieutenant ou de l’un des prévôts h
Les maîtres chirurgiens des autres villes, ainsi que les garçons attachés aux hôpitaux et ayant au moins six ans de service, étaient reçus maîtres sans passer par le chef-d’œuvre, et en subissant une épreuve courte et facile, appelée expérience*.
Les droits à payer pour les différents examens étaient très élevés. Je calcule qu’ils se montaient à six cent quarante-sept livres, sans compter une somme de deux ou trois livres qui, lors de chaque examen, était payée à chacun des maîtres. Je n’y comprends pas non plus les droits de réception, assez difficiles à évaluer. Voici en quoi ils consistaient :
Au premier chirurgien ou à son lieutenant, pour les billets de convocation, 6 livres.
Audit premier chirurgien, à son lieutenant, aux quatre prévosts, au receveur et au greffier, 8 jettons
s Article 81.
d’argent pour chacun, deux paires de gands, l’une simple et l’autre garnie.
Au doyen de la Faculté de médecine et aux deux autres médecins, 3 livres pour chacun et deux paires de gands, l’une simple et l’autre garnie.
Pour les droits de la Faculté de médecine, 3 livres 12 sols 6 deniers.
A chacun des maîtres, deux jettons d’argent 1 .
Une discipline sévère réglait les rapports des maîtres avec leurs confrères et leurs obligations vis-à-vis de l’État.
Un maître ne peut lever l’appareil posé par un autre, « si ce n’est après sommation bien et dûëment faite 2 . »
Nul ne doit « faire imprimer, afficher ou distribuer aucuns remèdes » sans la permission du lieutenant général de police, qui l’accordera sur le vu d’un certificat signé par le premier médecin du roi, le doyen de la Faculté de médecine, le premier chirurgien du roi, son lieutenant et les quatre prévôts en charge 8 .
« Les maîtres seront obligés d’avertir incessamment les commissaires de leur quartier
1 Article 121.
s Article 132.
* Article 148.
des blessez qu’ils auront pansés en premier appareil 1 . »
« Il sera enjoint à tous maîtres chirurgiens qui seront appeliez pour visiter les blessez ou malades, d’en donner avis aux curez des paroisses dans lesquelles ils demeureront, ou aux prestres par eux préposez, aussi-tost que leurs maladies ou blessures leurs paroîtront dangereuses 2 . »
L’article 32 est accompagné d’une jolie taille-douce qui représente les armoiries concédées à la corporation :
« Elle sera confirmée, dit le roi, dans la possession immémoriale où elle est, et il luy sera concédé de nouveau et en tant que besoin le droit de porter pour armoiries : D’azur à trois boëttes d’or, deux en chef et une en pointe, avec une fleur de lys d’or en abisme 3 , conformément à l’écusson peint en cet endroit 4 . »
1 Article 130. — Voy. ci-dessus, p. 13 et 103.
2 Article 134. — Voy. dans cette collection : Les médecins et Les médicaments.
3 Au centre de l’écu.
4 Les statuts de 1768 disent seulement : « Le collège de chirurgie continuera de porter pour armoiries..., mais ils y ajoutent la devise : Consilioque manuque » (art. 6.) Toutes les communautés possédaient ainsi des armoiries. Voy. A. F., Les armoiries des corporations ouvrières de Paris, 1884, in-8°. — Seuls, les chirurgiens ordinaires du roi pouvaient
J’ai déjà dit que cette fleur de lis était un don de Louis XIII qui, né le jour de Saint- Côme et Saint-Damien, avait été reçu membre de la confrérie *.
Comme dans toutes les autres communautés ouvrières :
Les prévôts ou gardes devaient souvent visiter les boutiques des chirurgiens, même celles qui étaient établies dans les lieux privilégiés 2 .
Les veuves de chirurgien pouvaient continuer à tenir la boutique de leur mari, à charge par elles d’y entretenir un garçon reconnu « suffisant et capable 8 . »
Aucun garçon ne pouvait quitter le service d’un maître sans avoir obtenu de lui « un congé par écrit 4 . »
Le sort de ces garçons, appelés aussi fratres ( frater au singulier), était celui de tous les apprentis, celui des clercs chez les procureurs, de tous les jeunes gens appelés à faire leur
mettre, à la porte de leur boutique, les armes royales. Voy. Trabouillet, État de la France pour 1712, t. III, p. 140.
1 Quesnay, p. 75.
2 Article 129. — Sur les lieux privilégiés, voy. Comment on devenait patron, p. 230 et suiv.
3 Article 135.
4 Article 140.
noviciat chez un maître. La vie qu’ils menaient avait sans doute ses côtés pénibles, et elle est moins dure aujourd’hui dans le même milieu, j’en conviens, mais je crois que l’on a beaucoup exagéré ses amertumes. On possède sur ce sujet deux documents curieux, auxquels il ne faut toutefois se fier qu’à moitié. Le premier est une petite brochure populaire, imprimée à Troyes en 1715, et qui est intitulée :
La peine et la misère des garçons chirurgiens, autrement appelés fratres, représentez dans un entretien joyeux et spirituel d’un garçon chirurgien et d’un clerc. L’autre a pour auteur un médecin, par conséquent un homme disposé à dire tout le mal possible des chirurgiens 1 .
L’entretien entre le clerc et le frater n’est, à vrai dire, ni très joyeux ni très spirituel. Le garçon chirurgien se plaint d’abord qu’on l’éveille « dès le poitron Jacquet, » pour ouvrir la boutique. Le maître est toute la journée dehors, occupé à panser des plaies ou à pratiquer des saignées; il faut du matin au soir garder le logis, faire le poil à tout venant,
1 Pour être juste, il faut reconnaître que les chirurgiens le leur rendaient bien. Dans La tontine, de Lesage, le docteur Trousse-Galant dit à Frosine : « Retirez-vous, impertinente, 11 vous sied bien de parler contre les docteurs en médecine ! Laissez ce soin-lik aux chirurgiens. » (Scène II.)
gourmande par la patronne, encore plus dure et plus avare que le patron. Notre jeune homme a « craché du latin » tout comme un autre, car il a passé par le collège. Faute d’argent, ses parents l’en ont retiré; et, raconte-t-il, « comme j’entendois dire à tout le monde qu’un homme qui avoit une parfaite connoissance de toutes les parties du corps humain, qui savoit saigner, faire le poil proprement et panser les playes étoit capable de passer par tout, de gagner sa vie en temps de paix ou de guerre, dans son pays ou dans les terres étrangères, je vous avoue que j’ai plutôt choisi cette condition qu’une autre, sans faire réflexion si elle étoit douce ou pénible. »
Ce qui la rend surtout difficile à supporter, c’est qu’au logis du maître la cuisine n’est pas assez soignée. Il y a aussi le chapitre des abstinences, des jeûnes commandés par l’Église, et qu’en bonne chrétienne la patronne fait observer avec rigueur. Ne peut-on donc sauver l’âme sans tant maltraiter le corps? Mais je laisse notre frater conter lui-même ses peines :
A dix heures une servante
Vient nos maux un peu terminer,
Nous appelant pour déjeûner Avec une mine riante.
Mais ce qui nous rend mécontens C’est qu’aux jeûnes des Quatre-Temps Et tous ceux qu’observe l’Église Ce repas nous est interdit.
Après ce petit déjeûner Nous n’aspirons plus qu’au dîner Que toujours long-temps on diffère Jusques à trois heures du soir,
Sans qu’aucune importante affaire Les ait contraint à le surseoir.
Pressez d’un appétit extrême,
Plus pâles et plus desséchez Que les vieux hermites cachés Qui font en tous temps le carême, N’ayant presque plus rien d’humain Qu’un simulacre de la faim,
On nous dresse à part une table Couverte de mets capricieux, Semblables aux mets de la Fable Qui trompent la bouche et les yeux.
L’on compose notre potage Dans une écuelle à fond étroit, Qu’on présente toujours froid,
Afin qu’il enfle davantage,
Et sur-tout l’on n’épargne pas Le reste du dernier repas.
Chacun prend sa croûte flottante Sur du bouillon venant du sceau,
Qui de sa nature excellente Est toujours clair comme de l’eau.
Après la soupe notre viande,
Reste des enfans et du chat,
Remplit à peine un demi-plat Pour notre ordinaire prébande.
L’aîle d’un poulet étouffé,
Un morceau de bœuf réchauffé,
Plein de vers et de moisissure,
Qui produit de puantes odeurs Est la meilleure nourriture Des misérables serviteurs.
Il faut finir en diligence Le plaisir de ce bon repas,
Car Monsieur ne manquera pas De nous prêcher sur l’abstinence.
Même bien souvent ils nous lit Le livre où Hypocrate dit,
Pour précepte de médecine,
Qu’en notre puberté Il faut peu chérir la cuisine Pour nous conserver la santé.
Quelquefois, qu’il pleuve ou qu’il vente, Lorsque nous allons nous coucher,
Un laquais nous viendra chercher Pour voir au lit quelque servante Qui se plaint d’un mal de côté.
Après qu’il a longtemps heurté,
Il faut que notre corps essuie Les injures de la saison,
La neige, la grêle et la pluie,
En le suivant à la maison.
Étant revenu sans chandelle,
Nous n’aspirons plus qu’au repos,
Cherchant notre lit les yeux clos Au bout des degrez d’une échelle.
Si-tôt que nous sommes dedans Le froid nous fait claquer des dents,
Plus transis que les pâles ombres Quand pour augurer les malheurs,
Du creux de leurs sépulchres sombres Elles sortent toutes en pleurs.
Quand l’on relève la moustache A quelque grave crocheteur,
Monsieur tance le serviteur
S’il voit qu’un seul poil se détache,
Si ce rustre a senti le fer
Pour quelques cheveux échauffez,
Et que d’abord il se retire.
Le frater a beau s’excuser,
Le maître ne cesse de dire Qu’il a raison de l’accuser.
En dépit de ces doléances et de si justes sujets de plaintes, les garçons chirurgiens ne passaient pas pour engendrer la mélancolie.
Ils avaient, il est vrai, ce qui vaut tous les
biens de ce monde, la jeunesse, un trésor dont les plus pauvres disposent comme les plus riches, mais dont on ne comprend la valeur qu’après qu’il est dépensé. Aurais-je moi-même écrit cette phrase il y a vingt ans !
François-Joseph Hunauld jouit jadis comme médecin d’une réputation que le temps n’a i point respectée. Il fut professeur d’anatomie au Jardin du roi, et accompagna le maréchal de Richelieu lors de son ambassade à Vienne.
Tant de science et tant de gloire s’alliaient à un assez mauvais caractère, et Hunauld avait voué une haine terrible aux chirurgiens, qu’il accusait, non sans quelque raison, d’exercer la médecine. Il exhala sa colère dans un petit volume devenu rare, ce qu’il n’y a guère lieu i de regretter. Gomme il s’agissait surtout pour la Faculté d’attirer à ses cours les élèves en chirurgie, c’est à ceux-ci qu’il fait des avances :
A peine le coq a-t-il chanté que le garçon se lève pour balayer la boutique et l’ouvrir, afin de ne pas perdre la petite rétribution que quelque manoeuvre qui va à son travail lui donne pour se faire faire la barbe en passant. Depuis ce temps jusqu’à deux heures de l’après-midi, il va chez cinquante particuliers peigner des perruques, attendre dans l’antichambre ou sur l’escalier la commodité des pra-
tiques, mettre les cheveux des uns en papillotes, passer les autres au fer, et leur faire le poil à tous. Vers le soir, s’il est de ceux qui ont envie de s’instruire, il prendra un livre. Mais la fatigue et le dégoût que cause nécessairement l’étude à ceux qui n’y sont point accoutumés lui procurent bientôt un profond Sommeil, qu’interrompt quelquefois le bruit d’une petite cloche suspendue à la porte, qui l’avertit de faire le poil à un paysan qui entre...
Jamais homme n’a exigé tant de respect d’un domestique, et jamais dans les îles un blanc n’a cherché plus avidement à profiter de l’argent que lui coûte un nègre, qu’un maître chirurgien à profiter du pain et de l’eau qu’il donne à ses garçons. Une autre après-midi que celles où ils ont congé, il ne leur permettra pas de sortir pour aller aux leçons publiques, de peur de perdre l’argent d’une barbe qui ne viendra peut-être pas. C’est pourquoi les médecins, poussés par un esprit de charité, faisoient à ces pauvres jeunes gens des leçons de chirurgie dès quatre heures du matin l .
1 Le chirurgien médecin, ou lettre contre les chirurgiens gui exercent la médecine. 1726, in-12, p. 27 et 30.
Georges Maréchal.— Liste des chirurgiens en 1714.— Cinq nouveaux cours créés à Saint-Côme. — Colère de la Faculté. — Elle veut s’emparer de Saint-Côme. — Cours de chirurgie fait à la Faculté. — Testament de François de La Peyronie. — L’Académie de chirurgie. — Nombre des cours doublés à Saint-Côme. — Déclaration de 1743. Triomphe des chirurgiens; ils sont reconnus comme constituant un corps savant. — Résistance de la Faculté. — Extraits des écrits publiés par les deux partis. — Chicoyneau et la réaction de 1749. — Revanche prise par La Martinière. — Immixtion de la Faculté dans les examens subis à Saint-Côme. — Statuts de 1768. — Cadavres accordés à Saint-Côme. — Chaque élève reçu maître n’a pu disséquer que deux ou trois corps. — Vols de cadavres. — Autopsies des rois. — Responsabilité des chirurgiens en cas d’impéritie. — La Société royale de médecine. — Défaite de la Faculté. — Construction de l’École de chirurgie. — La Faculté de médecine reconstituée y est installée. — Conclusion.
Félix était mort en 1703. Il avait été remplacé par Georges Maréchal, homme excellent, opérateur fort habile, et aussi instruit que modeste. On raconte qu’appelé en consultation à Versailles, lors de l’anthrax dont souffrait le roi, il n’osa donner son avis tout haut en présence de Félix, et indiqua par un signe de la main que le seul remède efficace était l’incision cruciale. Il était arrivé très jeune à Paris et les circonstances l’avaient bien servi.
Devenu le gendre d’un gagnant-maîtrise 1 à J’Hôtel-Dieu, il fut choisi pour succéder à son beau-père 2 . Ces débuts ne lui avaient pas fait
1 J’ai expliqué ailleurs ce que l’on appelait dans les corporations ouvrières compagnon gagnant-maîtrise. (Voy. Comment on devenait patron , p. 239 et suiv.) Celui qui avait conquis ce titre à l’Hôtel-Dieu était reçu maître après un stage de six ans, sans avoir ni à produire le diplôme de maître ès arts, ni à soutenir une thèse. A l’hôpital, il remplissait les fonctions de chef de clinique et prenait rang audessous du chirurgien en chef.
2 L’almanach royal publie pour la première fois, en 1714, ( la Liste de Messieurs les Chirurgiens de Paris. On en
compte 246, dont les plus connus sont :
Georges Mareschal, conseiller, premier chirurgien du Roy, chef et garde des chartes et privilèges de la chirurgie et barberie du Royaume. Au Louvre.
Louis-Georges Mareschal, conseiller, premier chirurgien du Roy, reçu en survivance. Au Louvre.
Antoine Turssan, lieutenant, prévôt perpétuel. Rue Saint- Benoît.
Dionis. En Cour.
Poignant. Rue Saint-Jean-de-Beauvais.
Dalibour. Rue de la Harpe.
Le Dran. Rue Jacob, derrière la Charité.
J. Méry. Au parvis Notre-Dame.
Martinencq. Rue du Monceau-Saint-Gervais.
Lieutaud. Rue des Vieux-Augustins.
Léaulté. Rue Saint-Antoine.
Gilles. Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.
Fr. Dionis. En Cour.
Gendrot. Rue du Cocq, près le Saint-Esprit.
De Leurye. Rue Montorgueil.
Charcot. Rue Saint-Honoré, devant les Jacobins. Barbaut. Quay de Bourbon.
Guérin. Grande rue Taranne.
oublier les difficultés auxquelles s’étaient heurtés autour de lui des confrères moins heureux, et au mois de septembre 1724, il obtint de Louis XV des lettres patentes qui opérèrent une véritable révolution dans l’étude de la chirurgie. Le roi créait à Saint-Gôme cinq places de professeurs doritles titulaires devaient être nommés par lui sur la proposition de son premier chirurgien. Il ouvrait ainsi cinq cours publics, constituant un enseignement complet, savoir :
1° Principes de chirurgie, plaies, ulcères, apostumes.
2° Ostéologie.
3° Anatomie.
4° Maladies chirurgicales.
5° Saignée, application des bandages, des cautères, des ventouses, des sangsues, des vésicatoires, etc. 1 .
A cette nouvelle, les colères de la Faculté depuis si longtemps contenues firent explosion. L’esprit de corps, dans ce qu’il a de plus
Puzos. Rue Saint-Antoine.
Belissant. Place Baudoyer.
Duvernet. Rue Galande.
Thibault. A l’Hôtel-Dieu.
1 Lettres patentes en forme d'édit, etc. Dans Quesnay, p. 514.
exclusif et de plus mesquin, lui donna le courage de braver jusqu’aux ordres du roi. Puisqu’elle prétendait concentrer dans son sein l’enseignement de tout ce qui touchait à l’art médical, ces cinq chaires ne pouvaient avoir été élevées qu’à son profit, et elle résolut de s’en emparer, fut-ce de vive force. Louis XV inspirait un moindre respect que son prédécesseur. Puis les chirurgiens, vile et lâche engeance, n’oseraient résister à une solennelle démarche de la Faculté, et celle-ci ferait facilement sanctionner ensuite une prise de possession devenue fait accompli. Ainsi fut résolu le burlesque assaut que les docteurs livrèrent aux portes de Saint-Côme.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
De la rue de la Bûcherie, où siège encore la Faculté de médecine, sort une longue procession. Elle est composée des docteurs, graves et imposants dans leurs longues robes de satin rouge. Leurs écoliers les suivent et la foule les entoure. En tête marche le doyen, escorté d’un docteur qui tient à la main un squelette. Le cortège défile lentement à travers les étroites rues du pays latin. Partout on se découvre à son approche ; on se demande avec
inquiétude si cette procession n’a pas pour objet d’apaiser le courroux céleste, de détourner quelque épidémie dont la ville serait menacée. Arrivés près de Saint-Côme, les docteurs s’arrêtent, tiennent conseil, s’excitent les uns les autres. Puis le doyen, pâle mais résolu, s’avance vers l’école de chirurgie et frappe à la porte; en même temps, un huissier élève la voix et ordonne qu’on ouvre, au nom de la très salubre Faculté de médecine, reine et maîtresse absolue dans tout le domaine médical. La porte ne s’ouvre point, et des fenêtres de l’amphithéâtre on répond à cette sommation par des éclats de rire. La populace, qui a enfin compris de quoi il s’agit, prend parti pour les assiégés, et accable de huées les infortunés docteurs. Honteux, confus, furieux, ils relèvent leurs robes, et dans un ordre fort peu solennel regagnent au plus vite la rue de la Bûcherie.
Dès le lendemain, ils s’adressent au Parlement, le supplient de décider :
1° Que les chirurgiens doivent suivre les cours de l’École de médecine.
2° Que les élèves chirurgiens doivent tous se faire inscrire sur les registres de l’École de médecine.
3° Que les médecins doivent présider aux examens des chirurgiens.
4° Que les chirurgiens ne doivent apprendre à leurs élèves que la partie pratique de leur art.
5° Qu’un médecin doit assister aux dissections anatomiques et professer tandis que le chirurgien tient le scalpel l .
La Faculté n’avait donc abdiqué aucune de ses prétentions. Elle tenait encore et surtout à ce que les chirurgiens ne suivissent d’autres cours que les siens. De tous les moyens qu’elle avait jusque-là employés pour entraver les progrès de la chirurgie, le plus efficace qu’elle put trouver était en effet de prétendre enseigner cet art qu’elle ne connaissait pas et ne voulait pas connaître. La chaire de chirurgie, créée à l’École au dix-septième siècle, existait toujours; et, sauf que le professeur ne daignait point toucher au cadavre, il n’en faisait pas moins consciencieusement son cours, comme le prouvaient les affiches apposées chaque année sur les murs de la Faculté. Je copie dans les Commentaires 2 le texte de celle qui y figurait en 1741 :
1 Voy. Quesnay, p. 358.
s Tome XX.