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DIEU AIDANT

M. François Méra ’, docteur régent de la Faculté de médecine en l’Université de Paris, et ancien professeur de chirurgie en langue françoise.

Expliquera publiquement, en faveur des étudians en chirurgie, tout ce qui concerne les opérations chirurgicales, et les fera exécuter sur le cadavre d’un homme par maître Antoine-François Barbault, habile chirurgien juré à Saint-Gôme 1 2 .

Il commencera son cours samedy, deuxième décembre 1741, à deux heures précises après midy.

Le Parlement jugea sans doute cet enseignement insuffisant, car la Faculté fut déboutée de toutes ses demandes. Elle vit seulement confirmer son droit d’exiger le serment que lui prêtaient les quatre prévôts des chirurgiens et la redevance d’un écu d’or qu’ils lui payaient tous les ans, le lendemain de la Saint-Luc 3 .

Un coup plus rude encore allait frapper la Faculté. Ses indignes adversaires, méprisables

1 Fils de Jean Méry, qui fut premier chirurgien de l’Hôtel-Dieu, et mourut en 1722.

s II est mort en 1784, après avoir publié plusieurs ouvrages estimés.

3 Parmi les actes de subordination imposés aux chirurgiens vis-à-vis de la Faculté, il faut noter encore le serment que le premier chirurgien du roi était tenu de prêter entre les mains du premier médecin. Voy. ci-dessous, p. 188.

artisans voués à un métier manuel, elle allait les voir officiellement constitués en académie. Maréchal et François de La Peyronie, son successeur désigné, furent les promoteurs de cette société l , qui tint sa première séance le dix-huit décembre 1731, sous la présidence de Maréchal. Il lut une lettre du ministre Maurepas promettant à l’assemblée l’appui du souverain et fixant à soixante le nombre des membres résidants. Un bureau provisoire fut nommé, et l’on mit au concours une question pour laquelle un prix devait être décerné l’année suivante.

La Faculté n’osa pas protester. Elle espéra que ses railleries, ses sarcasmes et ceux de ses amis flétriraient assez l’outrecuidance des chirurgiens. Elle se trompait, et l’on en eut bientôt la preuve. La question mise au concours excita l’émulation d’un grand nombre de concurrents ; cent treize mémoires furent

1 « L’affection paternelle que Nous avons pour nos sujets, et le désir de faire fleurir de plus en plus dans notre royaume les arts et les sciences, et surtout celle de la chirurgie dont la perfection est nécessaire pour la conservation de la vie humaine, Nous porta, en l’année 1731, à approuver l’établissement d’une académie de chirurgie... » Lettres patentes portant confirmation de Vétablissement de l’Académie royale de chirurgie. Paris, 1748, in-4°.

176 LA VIE PlllVÉE D’AUTREFOIS.

envoyés à l’académie qui, le 8 juin 1732, décerna le prix à un médecin 1 de Paris nommé Médalon et un accessit à Claude Lecat, alors chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen.

Nouvelle déconvenue en 1739. L’affluence des élèves à Saint-Côme était telle qu’il fallut doubler les cours fondés en 1724. L’on donna un adjoint à chaque professeur.

Enfin, le 23 avril 1743, parut une Déclaration royale qui restituait aux chirurgiens tous les droits que leur avait enlevés l’arrêt de 1660 2 .

Les barbiers-perruquiers ou barbiers-barbants cessent dès lors d’appartenir à la corporation 3 , qui est placée sous l’autorité

1 II est désigné ainsi dans le testament de La Peyronie, qui lui légua cinq actions de la Compagnie des Indes.

2 Déclaration du Roy concernant la communauté des maîtres chirurgiens de la ville de Paris. Paris, 1743, in-4°.

3 « Voulant expliquer nos intentions, ordonnons que tous ceux des chirurgiens de notre bonne ville de Paris qui voudront renoncer au droit d’exercer la barberie seront tenus d’en faire la déclaration par écrit et signée d’eux, en présence de notre premier chirurgien ou de son lieutenant. Après quoi, il ne leur sera plus permis de faire l’exercice de la barberie, à peine contre les contrevenans d’être déchus des lettres de maîtrise par eux obtenues. » (Art. 4.)

« N’entendons empêcher que ceux qui n’auront pas fait ladite déclaration ne continuent d’exercer la chirurgie et la barberie conjointement pendant leur vie. Voulons qu’après la mort du dernier desdits chirurgiens, il ne puisse

exclusive du premier chirurgien du roi l .

Nul ne pourra être reçu maître chirurgien s’il ne possède le diplôme de maître ès arts 2 .

Les chirurgiens seront donc désormais membres de l’Université et jouiront de tous les privilèges attachés à ce titre. Aussi devrontils exercer désormais leur profession « sans mélange d’aucun art non libéral, commerce ou profession étrangère audit art 3 . »

En somme, l’association des chirurgiens

y avoir dans notre dite ville de Paris aucun barbier-chirurgien. » (Art. 5.)

« Après que la profession des barbiers-chirurgiens aura été ainsi totalement éteinte, ordonnons que l’exercice de la barherie appartienne exclusivement à la communauté des maîtres Barbiers -Perruquiers- Baigneurs -Étuvistes établie dans notre dite ville*; lesquels ne pourront exercer aucune partie de la chirurgie, à peine de privation de leur charge et de telle amende qu’il appartiendra. » (Art. 6.)

2 « Aucun de ceux qui se destinent à la profession de la chirurgie ne pourra à l’avenir être reçu maître en chirurgie, dans notre bonne ville et fauxbourgs de Paris, s’il n’a obtenu le grade de maître ès arts dans quelqu’une des universités approuvées de notre royaume, et s’il ne justifie préalablement de cette qualité par la représentation de ses lettres expédiées en bonne forme, auxquelles seront annexées ses attestations de teins d’étude. Voulons qu’il soit fait mention tant desdites lettres de maître ès arts que desdites attestations dans les lettres de maître chirurgien qui lui seront accordées. Le tout, à peine de nullité de sa réception et des lettres obtenues en conséquence. » (Art. 1.)

3 Article 3.

était reconnue comme un corps savant, tous les liens qui les rattachaient à la Faculté étaient brisés, ils étaient déclarés les égaux des médecins, aussi bien dans le domaine de la science que dans les relations sociales.

L’argent manquait à ce nouveau corps savant, La Peyronie lui en légua. Établissement de prix annuels, fondation d’une bibliothèque, création de cours, honoraires de bibliothécaires, de professeurs, de secrétaire, jetons de présence aux séances de l’académie, il n’oublie dans son testament 1 rien de ce qui peut servir l’oeuvre à laquelle il avait voué sa vie. Son successeur Pichaut de La Martinière mit également au service de ses confrères un

1 Ce testament commence ainsi :

« Aujourd’huy dix-huitième d’avril mil sept cens quarante sept, sur les dix heures du matin, Nous Jacques-Raux Rauland et Pierre-Nicolas Alain, notaires au bailliage royal de Versailles, soussignés. Au mandement de François de La Peyronie, écuyer, conseiller du Roi, premier chirurgien et médecin consultant de sa Majesté, Nous sommes transportés en l’appartement qu’il occupe au château de Versailles, troisième étage, en montant par la cour des Princes. Et l’ayant trouvé gissant au lit malade, en une chambre ayant vûe sur la cour de la Rouche du Roi, Nous lui aurions demandé ce qu’il désiroit de Nous. Sur sa réponse qu’il vouloit faire son testament. Nous avons conversé avec lui. Et Nous ayant paru sain d’esprit, mémoire et entendement, il Nous a dicté sondit testament comme il suit. » Testament de Monsieur de La Peyronie. 1747, in-4°.

dévouement et un zèle que ne purent lasser ni les attaques ni les invectives.

Celles-ci venaient de la Faculté. Dans cette lutte, la dernière quelle eut à soutenir contre les chirurgiens, elle combattit en désespérée, et de 1743 à 1749 des flots d’encre coulèrent, divisant de plus en plus les deux partis. J’ai sous les yeux les innombrables mémoires, répliques, lettres, réponses, réfutations, représentations, précis, plaintes, sommaires, observations, factums, expositions, requêtes, remarques, consultations , réflexions, pamphlets même 1 publiés durant cette période, et il m’a fallu un réel courage pour achever cette lecture aussi stérile que fastidieuse. C’est en vain que j’ai cherché dans ce fatras une conception neuve ou ingénieuse; présentée sous une forme originale ou saisissante. Médecins, chirurgiens, recteur, avocats y ressassent sans cesse les mêmes arguments, et la passion qui les anime ne leur inspire ni une noble pensée ni un élan d’éloquence.

Que disaient les chirurgiens?

Ce mémoire est établi sur ce principe faux et

1 La Peyronie aux enfers .— Le procès du contrebandier. — Thémis et le malade. — Le chirurgien converti, etc., etc.

absurde que la profession de chirurgien se réduit à l’opération de la main, et que la science de la chirurgie et la conduite des maladies chirurgicales appartiennent aux médecins. D’où ils concluent ique les chirurgiens n’étant que des artistes >, qui leur sont subordonnés, ne doivent avoir ni le droit d’enseigner la chirurgie, ni de promouvoir leurs aspirans aux degrés de bachelier, de licencié... a .

La Faculté demande :

1° Que son doyen et deux docteurs soient appelés et assistent aux examens et actes de réception des maîtres en chirurgie.

2° Le droit d’en marquer le jour et l’heure.

3° De signer les premiers à tous ces actes.

4° D’avoir la préséance aux assemblées où ces actes sont faits.

Enfin, qu’aucunes lettres de maîtrise n’y soient expédiées qu’avec la mention expresse de l’approbation du doyen et des deux docteurs qui l’auront assisté.

En sorte que, depuis la Déclaration de 1743, les médecins veulent plus exiger des chirurgiens lettrés et gradués qu’ils ne pouvoient prétendre auparavant... 8 »

1 Artisans.

a Second mémoire pour le sieur de La Martiniere, écuyer, premier chirurgien du Boy..., servant de réponse au troisième mémoire des médecins et aux observations de V Université de Paris.

8 Représentations pour le sieur de La Martiniere... pour sei'vir de réponse aux Représentations de M. Chicoyneau, premier médecin du Roy.

Mais quoi, Sire, n’est-il point de gloire pour les médecins sans l’avilissement de la chirurgie? Faut-il que cet art si utile soit couvert d’ignominie pour relever l’éclat des honneurs de la Faculté ? Mais si ces docteurs sont touchés de l’amour de la gloire, pourquoi n’en recherchent-ils pas une plus solide par la culture de leur art, dont l’Europe entière leur reproche la décadence?... Car, si la médecine, malgré les distinctions dont on l’a comblée, n’a fait aucun progrès, si elle a langui dans une espèce de léthargie honteuse, tandis que tous les autres arts se sont perfectionnés à l’envi, c’est, Sire, que dans une profession aussi impénétrable que la médecine, il fallait quelque chose de plus que les honneurs pour ne pas laisser tomber les médecins dans la sécurité pernicieuse qui a éteint leur zèle. On pouvoit le soutenir, ce zèle, en leur donnant des émules redoutables dont la concurrence les engageât aux plus pénibles travaux... 1 .

Pendant que la Faculté tâche d’humilier, autant qu’il lui est possible, les chirurgiens, en leur objectant leur prétendue ignorance, elle ne fait point mystère d’avouer que son intention est de les entretenir et de les plonger plus que jamais dans les ténèbres de cette profonde ignorance qu’elle leur reproche si amèrement. Quel étrange système, et quelle entreprise plus étrange encore, que celle de vouloir persuader au public qu’il est de son intérêt

1 Mémoire présenté au Roy par son premier chirurgien pour répondre a celui qui a été présenté à Sa Majesté par son premier médecin.

que les chirurgiens restent ignorans! Ainsi, moins les chirurgiens seront en état de connoitre le caractère des maladies et la vertu des remèdes, moins ils seront à portée d’observer juste et de raisonner conséquemment ; en un mot, moins ils seront instruits, plus ils opéreront sûrement, plus ils perfectionneront leur art, plus la vie des citoyens confiés à leurs soins sera en sûreté. C’est-à-dire, suivant la Faculté, qu’un homme sera d’autant meilleur chirurgien qu’il sera plus ignorant.

Pour établir une hypothèse si révoltante, la Faculté employé plusieurs moyens. Et, en effet, combien n’en faut-il pas pour donner au moins un air de vraisemblance à des propositions si absurdes? Elle soutient donc : 1° que la science est de plein droit interdite aux chirurgiens; 2° qu’il leur est difficile et même presque impossible de l’acquérir ; 3° qu’elle leur est inutile ; 4° qu’elle leur est dangereuse. De là, on conclut que les chirurgiens ne sçauroient enseigner la chirurgie dans leurs écoles ; qu’ils ne doivent pas conférer à leurs écoliers les degrés de bachelier et de licentié ; qu’il ne faut pas leur confier les examens des étudians en chirurgie ; qu’en un mot, ils ne doivent jouir ni des privilèges, ni des marques de distinction dont les sciences et les arts libéraux sont honorés. Voilà à quoi se peuvent réduire tous les raisonnemens épars dans le mémoire des médecins... l .

1 Observations sur l’e'cr : t intitulé : Réflexions sur la Déclaration du roi du 23 jril 1743, concernant les chirurgiens de la ville de Paris.

Gomment les médecins auroient-ils pu contribuer aux progrès de notre art, eux qui ne l’exercent pas, et qui renoncent même par serment à son exercice? Il est bien singulier que, tandis que les habiles médecins étrangers reprochent à nos docteurs le dépérissement de leur art, >jf ils prétendent avoir perfectionné le nôtre. Mais quoi ! ne seroit-ce pas l’ignorance profonde où ils sont sur les matières chirurgicales qui seroit la cause de leur peu de progrès en médecine? Les deux arts peuvent s’éclairer mutuellement 1 ...

Les médecins répondaient :

La supériorité de la Faculté de médecine sur les chirurgiens est si ancienne et si légitime qu’elle sembloit ne devoir recevoir jamais aucune atteinte. Le bien public et l’utilité même de la chirurgie en ont été le premier fondement. Mais la communauté des chirurgiens, ou plutôt le sieur de La Peyronie qui la fait mouvoir à son gré, ont sacrifié à leurs vûes particulières des motifs aussi respectables, et regardant comme un joug honteux une utile dépendance, ils ont depuis peu mis tout en oeuvre pour s’y soustraire. C’est sur leurs représentations qu’a été rendue la Déclaration du mois d’avril 1743... 2 3 .

1 Lettre d’un ' de Paris à un chirurgien de

province.

3 Prenne} ^.re pour les doyen et docteurs-régens de la Faculté de médecine en V Université de Paris, contre le sieur François de La Peyronie, écuyer, premier chirurgien du Roy.

La profession de chirurgien consiste uniquement à opérer sur le corps humain. Ce ministère délicat et dangereux est tout du ressort des sens, et s’exécute par les mains et par des instrumens. Pourroit-on en atteindre la perfection autrement que par une habitude contractée dès la tendre jeunesse? Il est démontré que pour y parvenir, le chirurgien a besoin, après s’être instruit de l’anatomie, de se former la main par un exercice journalier et assidu, de voir souvent exécuter toutes les opérations, de les répéter fréquemment sur le cadavre, et de se procurer ainsi cette dextérité, cette légèreté et cette sûreté de la main si nécessaires pour manœuvrer sur le corps vivant.

La noblesse d’un tel objet ne lui permet pas de commencer par des essais. Il doit débuter en maître ; mais il ne le peut qu’après avoir acquis cette expérience qui n’est le fruit que d’une longue assiduité à l’exercice de la main.

Qu’a de commun l’étude du latin et des belleslettres avec cette expérience? Si on attend l’âge auquel finissent ordinairement les études, on court risque de manquer le temps favorable, et de ne plus trouver dans les mains des élèves assez de souplesse et de flexibilité pour se prêter aux mouvemens et aux manœuvres qu’on exige d’elles 1 ...

Il est bien singulier que la Faculté en soit réduite à combattre des prétextes aussi frivoles, des idées aussi absurdes, et des conséquences aussi perni-

1 J.-B.-T. Martinencq, doyen de la Faculté, Représentations sur la Déclaration du roi du 23 avril 1743.

rieuses, et à réclamer perpétuellement les loix, les règlemens, les usages et le bon ordre que le système des chirurgiens renverseroit, s’il étoit reçu. Elle voit bien qu’ils ne sont pas assez déraisonnables pour se flatter qu’on leur accorde toutes les prétentions et les demandes qu’ils ont osé faire, et qu’ils les ont multipliées et poussées jusqu’au dernier point dans la vue du moins d’obtenir quelque chose.

Il seroit surprenant que leur projet réussit et que leur témérité fut ainsi couronnée et autorisée par ce succès à former dans peu de tems de nouvelles entreprises aussi injustes que les premières. La Faculté ne le craint pas. Elle attend de l’équité des juges, que bien loin de favoriser cette témérité criminelle, elle la réprimera efficacement, en conservant à la médecine cette supériorité d’ordre et de direction que le bien public lui a toujours donnée sur la chirurgie dans tout l’univers; en établissant d’une manière encore plus sûre et plus invariable cette subordination indispensable des chirurgiens aux médecins, tant de corps à corps que de membre à membre, et en assurant, entre tous les ministres de la santé, cette union et cette harmonie, d’où dépend tout le succès de leurs fonctions... 1 .

Les conclusions de la Faculté de médecine sont qu’il plaise au Roy maintenir la Faculté dans son droit et possession de supériorité sur l’art de

1 Martinencq, Les prétextes frivoles des chirurgiens pour s’arroger l’exercice de la médecine combattus dans leurs principes et dans leurs conséquences .

chirurgie, et ordonner en conséquence que tous les maîtres chirurgiens de Paris seront tenus, comme écoliers de ladite Faculté, de venir, aussitôt après leur réception, faire le serment ancien et accoutumé à la Faculté; que la communauté desdits chirurgiens sera tenue de venir tous les ans, le jour de la S. Luc, le lieutenant du premier chirurgien à la tête, payer à la Faculté un écu d’or de redevance annuelle, conformément à l’arrêt contradictoire du 20 avril 1676, et lui renouveler en corps le serment accoutumé; et que, suivant ledit serment, tout exercice de la médecine leur soit interdit; qu’ils ne puissent faire que les opérations manuelles; qu’il leur soit même fait défenses de faire plus de deux saignées ni aucune grande opération sans y appeler un ou plusieurs médecins de la Faculté et sans l’approbation desdits médecins; comme aussi de traiter aucunes maladies vénériennes 1 sans avoir préalablement appelé un médecin de la Faculté pour constater l’état de la maladie et conduire les traitemens : aux offres que font tous les médecins de ladite Faculté de n’exiger aucun honoraire pour leur assistance, tant aux grandes opérations de chirurgie qu’aux traitemens des maladies vénériennes lorsqu’ils y seront appelés par les chirurgiens... 8 .

1 Voy. ci-dessus, p. 79.

3 Second mémoire pour les doïen et docteurs-ré gens de la Faculté de médecine en V Université de Paris, contre le sieur de La Peyronie, premier chirurgien du Roy, et les prévôts et communauté des maîtres chirurgiens-jurés de Paris.

Jusques à quand la Faculté de médecine serat-elle donc occupée à relever les erreurs, à détruire les sophismes, à combattre les prétentions dangereuses des chirurgiens? Destinée par état à donner tous ses soins à la conservation des citoyens, faudra-t-il qu’elle abandonne à chaque moment une fonction si importante pour s’opposer aux entreprises d’un corps qu’elle a formé, qu’elle a instruit, à qui elle a confié une portion de son ministère, et qui n’existe que parce qu’elle a bien voulu lui donner l’être.

Élevés dans le sein de cette mère tendre, les chirurgiens, au lieu de lui marquer leur reconnoissance en pratiquant sous ses yeux les leçons qu’ils ont reçues d’elle, portent l’ingratitude jusqu’à la méconnoître. Ils ne prennent pas même le soin de lui cacher leurs desseins ambitieux ; ils annoncent hautement, qu’ennuyés d’une subordination à laquelle jusqu’à présent ils doivent toute leur gloire, ils veulent marcher d’un pas égal avec la Faculté...'.

Il s’ensuit clairement de ce que nous venons de dire :

1° Que les médecins embrassent l’art de conserver la santé de leurs concitoyens et de remédier à leurs maladies, dans sa totalité et dans toute son étendue.

2° Qu’ils tiennent entre leurs mains tous les se-

1 Troisième mémoire pour le doyen et les docteursrégens de la Faculté de médecine contre le sieur Pichaut de La Martinière, premier chirurgien du Roy..., pour servir de réplique au mémoire des chirurgiens contenant 264 pages.

cours nécessaires pour remplir cet objet important, diète, pharmacie et chirurgie.

3° Que c’est à eux seuls qu’il appartient d’ordonner et de diriger l’usage de tous ces secours.

4° Que les chirurgiens sont bornés à fournir le ministère de leurs mains, à faire les opérations.

5° Que comme la chirurgie est un secours, un moyen, un instrument dont la médecine dispose, le chirurgien n’est à la rigueur que le ministre et l’adjoint du médecin; mais un ministre et un adjoint éclairé, que l’on ne prétend pas faire agir comme un automate.

6° Qu’il y a de la folie d’imaginer que le chirurgien soit égal au médecin, puisque la supériorité de celui-ci est évidemment et incontestablement établie par la nature des deux professions, qu’on ne peut confondre sans désordre... '.

Votre premier chirurgien, Sire, ne voit dans le serment qu’il a prêté entre mes mains qu’une pure cérémonie qui n’a rapport ni à ma supériorité sur lui, ni à sa subordination à mon égard, qui ne l’engage pas même envers Votre Majesté. Il s’autorise dans son erreur sur l’exemple du Collège royal où le grand aumônier reçoit le serment des professeurs, sans avoir inspection sur eux. Mais il est aisé de lui enlever cette ressource frivole, en lui apprenant que le grand aumônier avoit autrefois la direction générale du Collège royal, qu’il a retenu

1 La subordination des chirurgiens aux médecins démontrée par la nature des deux professions et par le bien public.

le droit de recevoir le serment des professeurs, qui est une marque non équivoque de son ancienne supériorité dans cette école, ainsi que de sa prééminence actuelle sur tous ceux qui la composent. Il est encore plus important, Sire, de rappeler à votre premier chirurgien que l’affinité de fonctions et la conformité d’objet, dans un même lieu, dans une même Cour, soumettent nécessairement celui qui prête le serment à celui qui le reçoit... '.

La Faculté avait naturellement trouvé un appui dans l’Université, qui crut devoir protester aussi :

Dans ces circonstances, les recteur, doyens, procureurs et suppôts de l’Université de Paris ne peuvent s’empêcher de conclure à ce que, conformément au mémoire par eux présenté au Roi et aux moyens y contenus, ainsi qu’à ceux exposés dans les présentes observations, il soit ordonné que les chirurgiens ne pourront faire lectures publiques sur l’art de chirurgie, conférer à leurs élèves les degrés de bachelier, licentié et docteur, ni prendre les noms et qualités de collège, école, professeurs, etc.; que lesdits chirurgiens, comme exerçans une partie de la médecine, demeureront subordonnés à la Faculté de médecine, et ne pourront

1 Mémoire présenté au Boy par M. Chicoyneau, conseiller d’État ordinaire, premier médecin de sa Majesté, surintendant des eaux minérales de France..., pour détruire les faussetés avancées par le sieur Pichaut de La Martinière, premier chirurgien, dans son mémoire au Boy.

jouir des privilèges et immunités de l’Université qu’en qualité d’écoliers de ladite Faculté de médecine, et en continuant à prendre les leçons de ses professeurs en chirurgie, conformément aux constitutions et anciens décrets de l’Université. Au surplus, l’Université adhère à tous les autres chefs de conclusions prises par ladite Faculté contre le sieur Pichault de La Martinière et ladite communauté des chirurgiens de Paris *.

Louis XV, plus heureux que moi en ceci, n’était pas forcé de lire ce déluge d’écrits insignifiants, et au fond la question ne l’intéressait guère. Toutefois, il s’en préoccupait comme d’une querelle domestique. Son premier médecin et son premier chirurgien étaient * aux prises, et même en sa présence ils ne parvenaient pas toujours à dissimuler la haine et le mépris qu’ils nourrissaient l’un contre l’autre. Tous deux, au reste, cherchaient surtout des appuis autour du roi, comprenant bien que la victoire demeurerait à celui qui nouerait le plus habilement ses intrigues.

Ghicoyneau, homme de manières exquises,

1 Observations des recteur, doyens, procureurs et suppôts de l’Université de Paris, servant de réponse au dernier mémoire et à la dernière requête du sieur Pichault de La Martiniere, premier chirurgien du Roi, et de la communauté des maîtres chirurgiens-jurés de Paris.

bienveillant, désintéressé, et qui savait même un peu de médecine, ne comptait à la Cour que des amis. Aussi est-ce lui qui l’emporta. Le 12 avril 1749 parut YArrest du Conseil d’État du Roy, au sujet des contestations qui se sont formées entre les médecins et les chirurgiens de Paris. Louis XV créait en faveur des élèves chirurgiens qui se présentaient à la maîtrise un dernier examen ou acte publie. Cet examen durait quatre heures : pendant la première heure, les candidats étaient interrogés par trois docteurs en médecine 1 . Les prévôts en charge devaient remettre chaque année au doyen de la Faculté une liste comprenant le nom et l’adresse de tous les chirurgiens établis à Paris 2 . Il n’en fallait pas plus pour établir la subordination des chirurgiens aux médecins. De plus, l’article 7, en termes précis quoique mesurés dans la forme, exigeait d’eux qu’ils tinssent boutique ouverte : « Chacun des maîtres en chirurgie, gradué 3 ou non gradué, sera tenu de faire mettre sur la porte de la maison où il demeurera son nom et sa qualité ; comme aussi d’avoir une salle basse au rez de

1 Articles 1 et 2.

s Article 7.

3 Maître ès arts.

chaussée de sadite maison, où il y aura toujours un de ses élèves au moins, pour donner en son absence les secours nécessaires à ceux qui en auront besoin. »

Cet article ne faisait en réalité que confirmer un usage existant. Depuis quelque temps déjà, les chirurgiens n’avaient plus de boutique proprement dite; mais tous avaient conservé sur la rue, au rez-de-chaussée, une salle fermée par des grilles et où un élève se tenait en permanence. Sur la devanture, s’étalaient les affiches indiquant les cours des professeurs et donnant l’adresse des chirurgiens l .

Dans la pensée du roi, l’arrêt du 12 avril n’était qu’une mesure provisoire, car l’article 12 autorise les deux partis à lui « présenter tels projets de règlemens qu’ils estimeront devoir proposer. 55 Mais en même temps, et je l’en remercie, Sa Majesté faisait «très expresses inhibitions et défenses, tant aux médecins qu’aux chirurgiens, de faire imprimer et distribuer aucuns nouveaux écrits ou mémoires, au sujet des difficultés qui se sont formées entre eux. «

Ils n’eurent pas le temps de désobéir; car,

1 Voy. Quesnay, Examen impartial des contestations des médecins et des chirurgiens. 1748, in-8°, p. 210.

dès l’année suivante, La Martinière prit sa revanche, et cette fois le triomphe des chirur-, giens fut complet et définitif. Le 4 juillet 1750,0 « le Roy voulant prévenir ou faire cesser toutes nouvelles difficultés entre deux professions qui ont un si grand rapport, et y faire régner la bonne intelligence, » rendit un nouvel arrêt 1 , dont la disposition essentielle est contenue dans l’article 18, ainsi conçu :

« La Faculté de médecine, ni pareillement les doyen, docteurs et régens d’icelle, ne pourront exiger à l’avenir, pour quelque cause ou prétexte que ce soit, aucun serment, tribut ou redevance desdits maîtres en chirurgie de Paris, en général ou en particulier, ni les mander à cet effet, ou les troubler pour raison de ce dans l’exercice de leur profession ou autrement. »

Pourtant, le roi ne veut pas se brouiller tout à fait avec son premier médecin. Lisez ces quatre articles, que j’abrège un peu. Il s’agit du dernier examen subi par les candidats à la maîtrise :

Article xii. Sa Majesté ordonne que trois jours

1 Àrrest du Conseil d’État du Roy, portant règlement entre la Faculté de médecine de Paris et les maîtres en l’art et science de la chirurgie de la même ville. In-4°.

au moins avant celui qui sera indiqué par les programmes de chacun desdits examens, chaque Répondant 1 qui aura été admis à les soutenir sera tenu d’en remettre trois exemplaires au doyen de la Faculté de médecine, en invitant ladite Faculté audit examen. A l’effet par elle d’y envoyer trois de ses docteurs, lesquels continueront d’y être placés, suivant l’usage, dans trois fauteuils, au côté droit du bureau du lieutenant du premier chirurgien de sa Majesté.

Article xiii. En cas de maladie, absence ou autre légitime empêchement du doyen, sa place sera remplie par le doyen qui l’aura précédé immédiatement, ou à son défaut par le plus ancien des docteurs en ladite Faculté.

Article xiv. Veut pareillement sa Majesté que lorsque le doyen de ladite Faculté aura été choisi avec deux autres docteurs d’icelle pour assister auxdits examens publics, le Répondant soit tenu de donner au doyen la qualité de Decanus saluberrimœ Facultatis, et à chacun desdits docteurs celle de Sapientissimus Doctor, suivant l’usage observé dans les écoles de l’Université de Paris?

Article xv. Les droits accoûtumés seront donnés audit Doyen ou à celui qui le représentera, et à chacun des deux autres docteurs qui auront assisté audit examen, lorsqu’ils sortiront de la salle où ledit acte aura été soutenu.

Il me semble que ces quatre articles peur

1 Chaque candidat.

vent se traduire ainsi. Si les chirurgiens ne sont plus soumis à la Faculté, ils lui doivent néanmoins quelques égards; ceux, par exemple, que l’on accorde à une vieille aïeule au cerveau affaibli. On la convoque encore dans les réunions de famille, on prend même son avis, par déférence pour ses cheveux blancs, mais on s’abstient d’en tenir compte.

C’est ce qu’établit l’article 16. Quand les chirurgiens se sont débarrassés des importuns docteurs, le jury d’examen se retire dans une autre pièce et prononce seul sur l’admission du candidat.

L’article 19 stipule que les chirurgiens « jouiront des prérogatives, honneurs et droits attribués aux autres arts libéraux, ensemble des droits et privilèges dont jouissent les notables bourgeois de Paris. A l’effet de quoi, ils ne pourront être compris dans les rôles des corps d’arts et métiers. Le tout à la charge d’exercer leur profession sans mélange d’aucun art non libéral ou profession étrangère à la chirurgie. »

Et le roi conclut sagement par ces mots :

« Au moyen de quoi, veut et entend sa Majesté que toutes les contestations formées entre les médecins et les chirurgiens soient

regardées de part et d’autre comme finies et terminées. »

Elles l’étaient enfin, et les lettres patentes de mai 1768 *, en cent soixante articles, ne 1 firent guère que confirmer l’arrêt précédent.

Tous les droits du premier chirurgien du roi sont reconnus et confirmés 2 . Les contestations y relatives seront portées directement à la grand’chambre du Parlement 3 .

Le collège de chirurgie fait partie intégrante de l’Université, et participe dès lors à tous ses privilèges. L’article 19 des statuts de 1750 est modifié en ces ternies : « Les maîtres dudit collège jouiront des honneurs, distinctions, prérogatives et immunités dont jouissent ceux qui exercent les arts libéraux et scientifiques. Seront en conséquence lesdits maîtres compris dans le nombre des notables bourgeois de la ville de Paris et participeront à toutes les prérogatives dont sont en possession lesdits notables. Défendons de les comprendre dans aucun rôle des arts et métiers, ni de les assujétir à la taxe de l’industrie 4 . »

1 Lettres patentes du Roy, en forme d’édit, portant règlement pour le collège de chirurgie de Paris. In-4°.

3 Articles 1, 2, 3 et 4.

3 Article 5.

* Article 7.

MER,ITIS SIME

Les maîtres « continueront de jouir du droit de porter la robe longue et le bonnet quarré, comme en usoient les chirurgiens de robe longue 1 .»

Les quatre articles relatifs à l’assistance des docteurs sont reproduits presque textuellement 2 .

Enfin, les chirurgiens obtiennent satisfaction sur un point qui leur tenait fort à cœur, celui des cadavres à disséquer. On a vu plus haut 3 qu’ils ne reculaient devant aucun moyen pour s’en procurer et que, de leur côté, les médecins s’efforcaient, par tous les moyens aussi, de les en priver. L’article 74 des statuts de 1699 statuait que la deuxième semaine du chef-d’œuvre exigé des aspirants, la semaine dite d’anatomie 4 , serait consacrée à la dissection d’un cadavre humain. Donc, sans cadavre, pas d’examen complet, et la Faculté, en se cramponnant à son monopole, avait la douce joie d’entraver autant quelle le pouvait la réception de nouveaux maîtres chirurgiens. Au dix-huitième siècle, le privilège dont elle

1 Article 8.

s Articles 112 et suiv.

3 Pages 105 et suiv.

4 Voy. ci-dessus, p. 156.

se targuait n’était plus guère respecté. La formule qu’elle employa lors de la révision de ses statuts en 1751 le prouve assez : « On priera, y est-il dit, les magistrats de ne délivrer aucun cadavre qu’à la requête du doyen. » Les professeurs de la Faculté y avaient droit les premiers, ensuite les professeurs royaux l , puis les autres docteurs, et l’article finit par ces mots : « on les offrira aux chirurgiens si les docteurs n’en veulent point 2 . »

A cette époque, la plupart des élèves reçus maîtres en chirurgie n’avaient pu ouvrir que deux ou trois corps 3 . Les médecins n’en avaient pas même disséqué autant. Sur ce chapitre, ils savaient se contenter de peu, et ne se souciaient guère des railleries que leur attirait parfois cette parcimonie. Dans Le monde renversé de Lesage, pièce jouée en 1718, Pierrot et Hippocratine s’expriment ainsi 4 :

Pierrot

Le plus habile docteur, avec tout son latin, souvent n’est qu’une bête.

Hippocratine

Eh! c’est justement le grec et le latin qui le rendent ignorant. Si les femmes dans le monde renversé sont d’habiles médecins, c’est qu’elles négligent les livres et ne consultent que la nature.

En ce qui concerne les dissections, les chirurgiens attachés àl’Hôtel-Dieu étaient un peu mieux traités que les autres. Toutefois, l’on veillait avec soin à ce qu’ils n’en abusassent pas. Pour prendre un cadavre dans la chambre des morts et le transporter à l’amphithéâtre, il fallait une autorisation écrite. Bien entendu aussi, « les chirurgiens qui ne sont point de l’Hôtel-Dieu et toutes autres personnes n’auront point entrée dans l’amphithéâtre 1 . »

Les statuts de 1768 donnèrent satisfaction aux chirurgiens, car les articles 76 et 77 sont ainsi conçus :

Article lxxvi. Les cadavres ou sujets nécessaires pour les cours et démonstrations seront gratuitement fournis par les administrateurs de l’Hôpital-général.

Article lxxvii. Les démonstrateurs garderont les cadavres autant de temps qu’il en sera besoin pour les démonstrations. Après quoi ils seront

1 Voy. Brièle, Collection de documents pour servir a l’histoire des hôpitaux de Paris, t. I, p. 257.

remis aux infirmiers pour être pourvu à leur sépulture, en acquittant par lesdits démonstrateurs une somme de dix livres pour faire prier Dieu pour le repos de l’âme de chaque sujet. Enjoignons auxdits professeurs de n’user des sujets qu’avec les ménagemens et la décence qui conviennent à l’humanité et à la religion.

Ces dernières prescriptions, observées peutêtre au collège, ne l’étaient guère par les élèves, et l’habitude d’avoir des cadavres à domicile subsistait encore. Voici cê qu’écrivait Mercier en 1788 :

Il faut des cadavres aux jeunes chirurgiens ; mais comme un cadavre coûte un louis d’or, ils les volent. Us se mettront quatre, prendront un fiacre, escaladeront un cimetière. L’un combat le chien qui garde les morts ; l’autre, avec une échelle, descend dans la fosse ; le troisième, qui est à cheval sur le mur, jette le cadavre; le quatrième le ramasse et le met dans le fiacre. Celui qui comptoit reposer en paix dans sa bière est arraché de sa sépulture ; c’est la passion de l’anatomie qui le transporte dans le grenier. Là, il est disséqué par des mains d’apprentis. Et pour cacher ces dépouilles à l’œil des voisins, ces jeunes anatomistes brûlent les ossemens. Ils se chauffent pendant l’hiver avec la graisse du mort. Quelquefois, ils sont sept ou huit dans un lieu fort étroit, promenant d’une manière hideuse leur scalpel inexpérimenté. Des miasmes

pestilentiels s’exhalent du cadavre, et point d’année qu’il n’en coûte la vie à plusieurs de ces imprudens, qui osent tout braver '.

Quand le roi mourait, on procédait à son autopsie. Je n’ai pas besoin de dire que ce soin était confié à un chirurgien, mais à un chirurgien agissant sous la surveillance des docteurs. Charles IX est le premier roi de France dont le corps fut ainsi ouvert 1 2 .

Au début, les médecins et les chirurgiens royaux étaient seuls convoqués pour cette opération. A dater du règne de Louis XIII, la Faculté représentée par son doyen et son ancien 3 , y fut appelée. Aussi les procès-verbaux d’autopsie figurent-ils dès lors dans les registres de l’école.

Michel Delavigne comme doyen, et René Moreau comme ancien, assistèrent à l’autopsie de Louis XIII.

Le jour même de la mort de Louis XIV, la Faculté reçut la lettre suivante :

1 Tableau de Paris, chap. 723, t. IX, p. 196. — Voy. aussi t. III, p. 234.

2 J’ai publié, dans Les médecins (p. 291 et 293), les procès-verbaux rédigés après l’autopsie de Charles IX et de Henri III. On trouvera plus loin ceux qui concernent Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XVII.

3 Titre que portait le plus ancien des docteurs régents.

A Messieurs, Messieurs les Doyen et Docteurs régens de la Faculté de Médecine de Paris, aux écoles de Médecine, rue de la Bûcherie.

A Versailles, le 1 er septembre 1715.

Lorsque le Roi meurt, on est dans l’usage d’appeler le doyen et un ancien de la Faculté de médecine pour être présens à l’ouverture de son corps. C’est pour cela que j’ai l’honneur de vous avertir, Messieurs, de vous rendre ici demain, deuxième de ce mois, à huit heures du matin. M. le marquis de Beringhem, premier écuyer du Roi, vous fera donner un carrosse, qui se trouvera demain à six heures du matin à la porte des écoles de médecine, où deux chirurgiens jurés se rendront pour venir ici avec vous.

Je suis, Messieurs, votre très humble et obéissant serviteur,

Desgranges.

Le lendemain, deux chirurgiens jurés et un carrosse attelé de six chevaux attendaient devant la porte de la Faculté. Pour être juste, je dois reconnaître que, comme il n’v avait qu’une seule voiture, le doyen J.-B. Doye et l’ancien Claude Guérin consentirent à laisser les chirurgiens monter avec eux. On arriva ainsi côte à côte à Versailles, et l’autopsie fut pratiquée par un chirurgien. Au retour, le doyen ayant convoqué la Faculté, lui lut le

procès-verbal dressé à cette occasion, puis il entretint ses collègues des honneurs que l’on venait de rendre au docteur Guérin et à lui. Ils avaient pris leur part d’un splendide repas, d’où, pour comble de flatterie, l’on avait eu soin d’exclure les deux chirurgiens, qui avaient été se repaître dans quelque cabaret, « in aliquam propinam ad sese reficiendum recepere 1 . »

Cinquante-neuf ans après, Louis XV mourait de la variole le 10 mai 1774, et le jour suivant le doyen écrivait en ces termes au docteur Lemonnier, premier médecin du feu roi :

Monsieur,

La mort du Roi a occasionné une assemblée extraordinaire qui a été tenue ce matin. On y a fait lecture de ce qui s’étoit observé lors de celle de Louis XIV. Les registres font mention expresse de l’ouverture du corps du monarque dans le plus grand détail, et constatent que M. J.-B. Doye, doyen de la Faculté, avait été mandé avec un ancien, pour assister à cette ouverture et signer le procès-verbal.

J’ai consulté aussitôt les registres de notre Faculté, dont je vous envoie l’extrait. Je craindrois

1 Commentaria medicinœ Facultatis, t. XVIII, f° 86.

xu.

d’être accusé de négligence par la compagnie si je vous laissois ignorer ce qui a été pratiqué en 1715 , et si je manquois une occasion de jouir pour elle d’une prérogative qui paraît être accordée à la place dont je suis honoré, ou au moins qui lui a été décernée dans le temps.

Je crois, Monsieur, connoissant votre zèle pour la Faculté, que vous approuverez le mien à vous instruire d’un usage que la lecture de la lettre écrite par M. Desgranges vous confirmera.

J’ai l’honneur, etc.

Lethieullier.

La réponse ne se fit pas attendre. En voici copie :

Monsieur le Doyen,

M. Bordeu, notre confrère, m’a parlé hier de l’usage que j’ignorois d’appeler M. le Doyen de la Faculté et un adjoint à l’ouverture du corps des rois de France. Nous n’aurions pas manqué de maintenir les droits de la Faculté si la triste cérémonie avoit eu lieu. Mais, vu le genre de maladie dont sa Majesté est décédée, on se contentera simplement d’ensevelir son corps dans un taffetas ciré bien garni de poudres aromatiques; on achèvera d’en remplir le cercueil de plomb. C’est ainsi que l’apothicaire du Roi vient de me dire que cela se pratiquera ce soir à cinq heures.

J’ai l’honneur, etc.

Lemonnier.

C’est ainsi, en effet, que les choses se passèrent, à la grande honte de tous 1 . La terreur, écrit Soulavie, avait à tel point glacé les cœurs « que l’on ne trouva que les vidangeurs de Versailles assez hardis pour ensevelir le roi 2 . »

Les statuts de 1768 restent muets sur une question intéressante, celle de la responsabilité que pouvaient encourir les chirurgiens pour impéritie constatée dans l’exercice de leur art. Mais je trouve un arrêt curieux rendu sur ce point le 22 juin de la même année. Le chirurgien Edme-Antoine Callé avait été appelé auprès d’un jeune garçon, sur qui il constata une fracture simple du bras, suite d’une chute. Le père, maître perruquier, se nommait Honoré Leullier. Callé soigna si bien l’enfant qu’il fallut lui couper le bras. D’autres chirurgiens furent appelés ; ils blâmèrent le traitement suivi, et Leullier porta plainte au Parlement. Celui-ci condamna Callé à quinze mille livres de dommages-intérêts envers le malade, et lui fit « défense de plus à l’avenir exercer la profession de chirurgien 3 . »

1 Voy. Les médecins, p. 169.

2 Mémoires du règne de Louis XVI, t. I, p. 161.

3 Extrait des registres du Parlement. Voy. à la bibliothèque Mazarine le recueil coté i |** 1 , f° 285.

On a vu que la Faculté avait toujours trouvé le Parlement plein de bienveillance pour elle et de mauvais vouloir contre ses adversaires. Peut-être se montra-t-il de nouveau bien sévère dans cette circonstance. Galle était en faute, tout concourt à le prouver ; mais les conditions exigées pour obtenir le diplôme de maître chirurgien ne permettent guère d’admettre qu’il fut incapable. Néanmoins, le collège ne protesta pas, et la Faculté resta muette.

Pauvre Faculté ! Sa défaite était consommée, irrémédiable, et le peu de force que conservât son corps épuisé, elle allait le dépenser dans une lutte engagée, non contre ses rivaux habituels, mais contre des adversaires sortis de son propre sein 1 . Chaque jour lui enlevait un peu

1 En 1776, avait été créée la Société royale de médecine, rivale jeune et ardente, dont d’abord la Faculté ne prit pas trop d’ombrage. Mais quand elle la vit devenir rapidement le centre des études médicales, elle s’effraya, et rendit un décret qui ordonnait la dissolution de la Société. On ne daigna pas même lui répondre, et dix-huit de ses propres docteurs passèrent à l’ennemi. Furieuse, oubliant toute prudence, elle déclara déchus de leurs grades et de leurs privilèges ceux de ses membres qui ne renonceraient pas à l’hérésie. C’était, en réalité, une seconde offense au roi, fondateur et protecteur de la société de médecine. Un arrêt du Conseil d’État (26 juin 1778) rappela brutalement la Faculté à ses devoirs, et un huissier vint biffer sur ses registres la délibération prise par elle contre la société de médecine. Ce fut la fin.

de son ancien prestige. Restée stationnaire au milieu du mouvement intellectuel qui régénérait la science; opposant une résistance invincible au courant des idées nouvelles; prenant son immobilité pour de la force et ses doctrines surannées pour l’éternelle expression de la vérité, elle voyait ses élèves déserter un enseignement réfractaire à toutes les réformes et à tous les progrès.

Confinée dans ses traditions et ses souvenirs, elle occupait encore près de la place Maubert le petit pâté de maisons où elle s’était installée au treizième siècle. A part un amphithéâtre récemment édifié, tous ces bâtiments avaient été, comme elle, minés par le temps, et ils tombaient en ruine. Elle dut les abandonner en 17 Ij/, et se transporta rue Saint-Jean de Beauvais, dans de vieilles constructions que la Faculté de droit venait de quitter. Installation provisoire, croyaient les docteurs. Elle était définitive. Là allait mourir cette vieille Faculté, tracassière, routinière, intolérante. Et où devait-elle revivre? Dans le palais, qu’appuyés sur la faveur royale, élevaient alors ses ennemis séculaires et ses vainqueurs, les chirurgiens triomphants.

Ils avaient peu à peu agrandi leur demeure,

et les vieux maîtres ne lisaient pas sans orgueil au-dessus de la porte principale les mots académie royale de chirurgie, récompense de glorieux combats.

Pourtant, le collège devenu si prospère étouffait dans l’étroit espace où il avait pris naissance, et que limitaient d’un côté l’église Saint-Côme et de l’autre le couvent des Cordeliers. Cédant aux sollicitations de La Martinière, Louis XV fit acheter l’ancien collège de Bourgogne, ainsi que quatre maisons contiguës, et offrit le tout aux chirurgiens 1 . Sur cet emplacement, l’architecte Gandouin commença en 1769 la construction de l’édifice qu’occupe aujourd’hui la Faculté de médecine. Il était à peu près terminé quand Louis XYI en posa la première pierre le 14 décembre 1774 2 , et la première thèse de chirurgie y fut soutenue en 1776.

1 Arrêt du Conseil, 7 décembre 1768. — Acquisition, 9 mars 1769. — Lettres patentes portant confirmation, 24 novembre 1769.

2 Mémoires secrets dits de Bachaumont, 15 décembre 1774, t. VII, p. 250. — L’auteur ajoute : « Ce monument a deux grands défauts. Le premier, que le péristyle immense et qui annonce un vaste édifice, est suivi d’une cour trop petite, et conduit à un corps de logis qui ne répond pas à cette magnificence. Le second, c’est qu’il manque de point de vue. On espère remédier à ce dernier inconvénient en faisant

Dans l’entre-colonnement situé à droite de la grande porte et où sont aujourd’hui inscrits les mots Liberté, Égalité, Fraternité, on lisait l’inscription suivante :

Du RÈGNE DE LOUIS XVI.

Le peu d’espace des écoles de chirurgie, trop resserrées pour le nombre des élèves, l’éloignement de l’École-pratique, le défaut d’un lieu séparé pour l’instruction des femmes dans l’art des accouchemens, ont fait long-temps désirer un autre emplacement.

Louis XV, zélé pour le progrès d’un art si utile à l’humanité, ordonna de construire sur le terrain de l’ancien collège de Bourgogne un édifice assez spacieux pour remédier à ces inconvéniens et assez noble pour répondre à l’importance de cet art salutaire.

Ce projet, digne d’un prince chéri de ses sujets autant qu’il les aimoit lui-même, a été terminé sous le règne de son auguste successeur.

A gauche était placée cette inscription, qui servait de pendant à la précédente :

Du RÈGNE DE LoüIS XVI.

Cet édifice, consacré à l’étude et à la perfection de la chirurgie, fut commencé par l’ordre et sous

devant ce bâtiment une place, au moyen de l’église des Cordeliers qu’on abattra en partie. »

les heureux auspices de Louis le Bien-Aimé, l’an de grâce m.dcc.lxix.

Louis XYI, toujours auguste, toujours bienfaisant, en ordonna la continuation la première année de son règne, et en posa la première pierre le 14 de décembre m.dcc lxxiv.

Monument de la protection qu’il accorda à un art nécessaire aux peuples dont il est le père.

Il avait dû lui-même recourir à cet art, et, pour s’assurer un héritier, subir une opération assez douloureuse h Enfin, à dater de 1776, ayant été coupé par son barbier, il refusa ses services et prit le parti de se raser 1 2 .

L’ancien amphithéâtre de l’école de chirurgie fut donné à l’école gratuite de dessin, qui l’occupe encore.

Cette école avait été ouverte en 1766 3 , dans les bâtiments abandonnés par le collège

1 II était né avec un phimosis, qui lui fit pendant longtemps négliger Marie-Antoinette. Le B janvier 1774, Marie- Thérèse écrivait encore au comte de Mercy : « La froideur du Dauphin, jeune époux de vingt ans, vis-à-vis d’une jolie femme est inconcevable... » ( Correspondance secrète , publiée par A. d’Arneth, t. II, p. 88). L’opération paraît avoir été faite au mois de juillet de cette même année. (Voy. Baudeau, Chronique secrète de Paris sous le règne de Louis X VI, dans la Revue rétrospective, t. III (1834), p. 284.)

2 Mémoires secrets dits de Bachaumont, 11 octobre 1776.

3 Détails sur l'origine et Vadministration de l’école royale gratuite de dessin, p. 2.

d’Autun 1 . Elle fut constituée l’année suivante par lettres patentes du 20 octobre. Elles lui accordent le nom d’« école royale gratuite de dessin, » et veulent qu’elle « soit administrée 1 sous l’inspection du sieur lieutenant général de police 2 . » Louis XYI lui avait accordé, dès 1774, l’amphithéâtre des chirurgiens 3 , et elle i s’y installa en 1776.

La Faculté de médecine et l’Académie de chirurgie furent, comme toutes les associations scientifiques, implicitement comprises dans le décret du 18 août 1792, qui supprimait les congrégations laïques 4 . Le 2 décembre 1794, Fourcroy reconnut, dans un rapport à la Convention 5 , que « l’enseignement de la médecine et de la chirurgie était anéanti depuis plusieurs années; » sur sa proposition, il fut rétabli, et

1 Le collège d’Autun, situé entre la rue Saint-André des | Arts et la rue de l’Hirondelle, avait été réuni au collège

Louis-le-Grand en 1764. Voy. Écoles et collèges, p. 214.

2 Lettres patentes du Roi, portant établissement d’une école royale gratuite de dessin à Paris, art. 1.

3 « Dès les premiers momens de notre avènement au ! trône, nous avons honoré cet établissement de notre protection, en lui faisant donation de l’ancien amphithéâtre de Saint-Côme, pour y établir son chef-lieu. » Lettres patentes

] du 19 décembre 1776.

4 Dans Duvergier, Lois, décrets, ordonnances, etc., art. 1.

5 Moniteur du 16 frimaire an III.

Y École de santé installée dans les bâtiments du collège de chirurgie 1 . Enfin, le décret du 17 mars 1808, qui organisa l’Université impériale, la composa de cinq Facultés, parmi lesquelles la Faculté de médecine fut placée au troisième rang 2 .

A dater de ce moment, saint Gôme, saint Damien et saint Luc réconciliés n’ont cessé de vivre en bonne intelligence. Leurs dissentiments passés s’associent à des idées, à des mœurs si differentes des nôtres, qu’ils semblent déjà perdus dans les brumes de lointains horizons, et l’on peut en réveiller le souvenir sans craindre d’affaiblir la cordiale entente qui règne aujourd’hui entre une science et un art faits pour se prêter un mutuel appui.

1 Article 1.

2 Dans Duvergier, t. XVI, p. 239, art. 6.

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