Lachésis, Atropos, Goto — Parques
3o LES EUMÉNIDES
Veulent que pas à pas
Les Furies, à chaque bras,
Tiennent et suivent l'insensé
Qui a fait œuvre de mal,
Jusqu'il trouve sous la terre
La mort, la mort, non point la mort qui libère
Autour, tout autour
De ce veau pour notre table,
Strident et sourd, corde et tambour,
Que chant de fou, chant du diable
Repli pour le dévorer
Tourne mon hymne ensorcelé !
Cette tâche nous fut donnée,
Pour elle nous fûmes créées,
Vous, Immortels, bas les mains !
Rien entre nous de commun.
Robes blanches !
Nous n'avons point de part avec vous,
Nous n'avons point notre séjour avec vous !
Le meurtre filial,
Le crime familial,
Le sang frais qui nous fascine,
Nous fait de haut,
Fondre sur la tête assassine !
Cette passion est la nôtre,
Ce soin nous l'épargnons à d'autres !
LES EU M EN IDES ]i
Aux dieux selon qu'il sied, Ce droit, de nous le confirmer.
Zeus a privé de lui-même Cette race de blasphème !
Le meurtre filial,
Le crime familial,
Le sang frais qui nous fascine,
Nous fait de haut,
Fondre sur la tête assassine !
La gloire humaine avec toute son aile déployée ; Est réduite en poudre et cendre Au souffle de notre voile noir, Au trépignement de notre danse !
Mon vol à plein élan, Mon pied qui rebondit, M'emportent dans les flancs Du coupable qui fuit !
Ma main dans lui !
Cette main de l'enfer dans lui et la mort soudain !
Il tombe et ne sait d'où le coup lui est venu. Son crime, autour de lui fait, l'ombre, Et les hommes oppressés
Disent qu'il y a comme un épais nuage sur sa maison.
Mon vol à plein élan, Mon pied qui rebondit,
32 LESEUMÉNIDES
M'emportent dans les flancs Du coupable qui fuit !
Ma main dans lui !
Cette main de F en fer dans lui et la mort soudain !
Oui, les choses sont ainsi.
Promptes à tout,
En marche jusqu'au bout,
Intraitables,
Redoutables,
A tout crime inoubliables,
Loin des dieux, méprisées d'eux, dans le séjour ténébreux,
Fermées aux yeux, pour mon chemin pas d'yeux !
Tels sont mes temples !
Qui ne sait cela et ne tremble ?
Tels sont mes droits,
C'est cela ma part à moi,
Ma très antique part et qui ne craint pas l'insulte !
Ma place sous la terre parmi les ténèbres impénétrables.
ATHÉNA \ -— De là-bas où j'étais j'ai entendu la clameur de la citation,
De cette terre du Scamandre, dont je constituais la possession,
Que les chefs et conducteurs des Achéens
i. A mon avis c'est la statue elle-même qui parle.
M'ont attribuée pour ma part dans le butin, Surface et fonds en toute propriété, Spéciale récompense pour les fils de Thésée. A ses accents, précipitée, d'un pied qui ne touche pas la terre,
J'arrive, et^ l'ample égide claque à mes épaules,
J'ai attaché à ce char les coursiers de la tempête.
Et maintenant, que vois-je ? quelle est cette assemblée sur ma terre ?
Ce spectacle m'étonne, s'il ne me déconcerte.
Qui êtes-vous, c'est à vous tous que je parle.
A cet homme qui embrasse ma statue,
Comme à vous, semblables à rien qui soit né d'une semence,
Ni déesses, telles que les dieux les voient, Ni formes à la race mortelle attribuées. Mais vous reprocher en face votre difformité, C'est une façon de faire étrangère à un cœur'éauitable. M
LE CHŒUR. Tu vas tout apprendre en
quelques mots, fille de Dieu.
Qui nous sommes? les enfants éternels de la Nuit.
Malédiction ! tel est le nom que l'on nous donne en bas.
ATHÉNA. - Telle est donc votre race et la clameur dont on vous nomme.
LE CHŒUR. Maintenant ma charge ATHÉNA. — Dis.
LE CHŒUR. — Je fais aux homicides la chasse.
ATHÉNA. — Quel est au meurtrier le terme de sa fuite?
LE CHŒUR. — Un lieu où joie n'est plus.
ATHÉNA. — Et c'est d'une telle poursuite que tu es après cet homme?
LE CHŒUR. — Il n'a pas craint d'être le meurtrier de sa mère.
ATHÉNA. — Sans contrainte, ni personne pour le pousser qui de lui fût craint ?
LE CHŒUR. — Où est cet aiguillon qui force au parricide ?
ATHÉNA. — H y a ici deux parties et une seule a parlé.
LE CHŒUR. — Le serment ! il n'oserait le déférer ni le prêter lui-même.
ATHÉNA. — Je ne veux pas par une formalité donner gain de cause à l'injustice.
LE CHŒUR. — Interroge-le donc, mais que ta justice soit directe.
ATHÉNA. — Voulez-vous donc me donner la charge de prononcer?
LE CHŒUR. — Que faire d'autre ? nous honorons ta noble origine.
ATHÉNA à ORESTE. — Et toi, qu'as-tu à dire, mon ami ? à ton tour de parler.
Apprends-moi ton pays, ta famille, ton histoire,
Quel est ce que tu as à répondre à ton accusateur.
Pourvu que ce soit assuré de ton bon droit
Que tu te tiennes ainsi à notre foyer, embrassant cette statue,
Suivant le rite supplicatoire, tel qu'Ixion l'a fixé.
Donne à toutes ces questions réponse.
ORESTE. - Dame Athéna, je commencerai à tes dernières paroles
Et veux de ta pensée ôter un grand souci.
Je n'ai plus de purification à demander
(Montrant ses mains et désignant l'image.)
Et il n'y a point là de souillure.
De quoi je te donnerai une preuve très certaine.
Celui qui s'est souillé du sang d'un homme,
Le sang de quelque victime nouveau-née doit le purifier.
La victime, la maison d'un autre, les eaux pures,
Il y a longtemps que tous ces rites ont été par moi remplis.
C'est donc un soin qui ne doit plus t'inquiéter.
Et je te dirai maintenant quelle est ma race.
Je suis d'Argos. Mon père est, je puis fièrement le nommer,
Agamemnon, le maître des armées de la mer,
Par la main de qui tu as aboli Troie.
Il est mort, d'une mort mauvaise, étant revenu à sa
Maison. C'est là qu'une femme au cœur noir
L'a tué, artificieusement enveloppé dans des linges,
Qui sont là pour témoigner de ce crime.
Et moi, revenant d'exil après le temps écoulé,
J'ai tué celle qui m'a donné le jour, je ne le nierai pas,
En vengeance de mon père très-aimé.
Et pour cet acte, avec moi, a Loxias à répondre,
Qui m'aiguillonna le cœur avec les menaces qu'il proférait,
Si je restais sans rien faire au regard des coupables.
Toi, si j'ai fait justice ou non, dis le droit,
Avec toi, quoi que de moi-même advienne, tout est bien.
ATHÉNA. — Si l'on estime que cette cause surpasse la capacité des mortels,
Je dis que pour moi non plus il n'est pas à propos de porter sur ce litige
Un jugement qui ne va pas sans agitation pour ame.
Je te vois d'une part qui t'adresses à moi en posture de suppliant,
Purifié, ayant fait ce qu'il est ordonné de faire,
Sans reproche au regard de la Cité ;
D'autre part, celles-ci, selon leur droit qu'il n'est pas facile d'éluder,
Et qui, si de ce plaid elles ne sortent les gagnantes,
Réservent à ce pays le poison de leur orgueil blessé,
Une écrasante averse de maux sans fin.
Qu'il reste,
Ou que je le renvoie, l'écheveau par aucun bout je ne puis le démêler.
Mais puisque cette affaire a été portée ici,
Je veux, pour tous les temps, instituer
Sur tous les cas de meurtre un tribunal de jurés.
A vous de produire preuves et témoignages,
A l'appui de ce serment que la justice défère :
LESEUMÉNIDES 37
Quant à moi, choisissant les meilleurs entre mes
citoyens Je les amène ici pour qu'ils jugent et prononcent, Restreignant leur esprit aux limites de ce serment
qu'ils ont prêté.
LE CHŒUR. — Voici la loi nouvelle, voici Toute catastrophe, si La Thèse prévaut, L'opprobre de ce parricide !
Voici la pente facile qui tout entraîne !
Voici aux mains des enfants le Poignard pour le cœur des pères.
Car si des Furies vengeresses
Le courroux n'est plus là qui veille,
Je lâcherai les rênes à la mort,
Et chacun par des questions de l'un a l'autre,
Pour lui-même prévoyant le
Sort déjà de son voisin,
Cherchera de ce fléau
Rémission ou pause,
Remèdes précaires que
Vante en vain le charlatan.
Et que personne maintenant, Si le malheur vient à l'atteindre, N'élève plus ce cri :
O justice, où es-tu ?
Où, trônes des Erinnyes ?
C'est ainsi qu'un père bientôt,
C'est ainsi qu'une mère,
Plaindra piteusement sa plainte,
Parce que la construction de la justice est à bas.
Il est des cas où la terreur est bonne,
Où l'inquisition de la pensée
Doit tenir assises :
Il sert
D'apprendre la sagesse de force.
Qui jamais dans la lumière
Ne remit son cœur à la source,
Mortel ou ville,
Il respecterait la justice ?
Une vie non point sans règle,
Mais sans tyran sur elle, je la loue.
Dieu à ce qui tient le milieu donne prépondérance,
Qui garde un terme avec l'autre en sa vue.
De quoi est voisine cette pensée :
Qu'Insolence est fille de l'Impiété,
Mais que fruit d'une âme saine
Est le bonheur.
Voici ce que je dis à tous : Respect à la base sacrée du droit !
Et ne va pas d'un pied sans dieu Outrageusement pour le profit que tu vois la heurter !
La peine est proche, la fin est sûre.
LESEUMÉNIDES 39
Que chacun honore son père et sa mère, Qu'il respecte son hôte, L'homme qui a passé sa porte.
Celui qui d'après de telles nécessités Est juste n'échappera pas au bonheur.
Pour lui pas de perte totale.
Mais cet autre téméraire, je le vois qui De l'injuste cargaison opère le jet.
Le temps vient qui l'y contraindra, Quand le malheur prend la voile, Arrache la vergue.
Dans le tourbillon il invoque une oreille sourde ! Le démon se rit de voir cet homme précipité, Ce contempteur de la fortune maintenant à vau l'eau et buvant!
Tout ce qu'il avait de la vieille chance à bord A donné contre l'écueil de la justice, il périt, Sans larmes, sans souvenir.