L'ARTICLE DE LA MORT
10 novembre.
Edgard est à Textrémité, on vient de m*cn avertir. Il faut que j'aille le voir, mais que lui dirai-je?
Comment le préparer à mourir, et à quoi bon Ty préparer? ne serait-ce pas lui annoncer la nouvelle fatale et attrister les derniers instants que nous avons à passer ensemble? et pourquoi le troubler de la pensée de la mort et de ses suites, quand, au fond, je n'ai ni consolation, ni espérance, ni force à lui donner?
.11 est dans Fillusion, comme tous tes poitrinaires, et Tardeur de la vie, qui le dévore elle-même, lui fait croire à sa durée. Pourquoi ne pas le laisser dans sa sécurité imaginaire, puisque d'ailleurs je n'ai rien à lui offrir pour réparer le malheur qui le menace?
Si je lui fais entendre qu'il va quitter ce monde, il me demandera avec anxiété ce qu'il deviendra. Rien? ou quelque chose? et quoi? Il me demandera si ta mort rompra les liens qui l'unissent à sa femme et à ses enfants, ou s'il y a outre-tombe un moyen de communication avec ce qu'il aime le plus sur la terre. Il me demandera si notre amitié subsistera à distance, et me fera bien d'autres questions auxquelles je n'ai rien à répondre de certain.
Quand nous causions de tout cela en pleine santé Fun et l'autre, nous disions tout ce qui nous passait par la tête, et nos paroles ne tiraient point à conséquence. Nous pouvions lâcher la bride à notre imagination sans compromettre la réalité, et nous ne nous en faisions pas faute. Pleins de vie, et nous croyant éloignés de la mort, nous en parlions à notre aise, avec la pensée secrète que nous avions encore le temps de
nous en occuper, et que notre opinion du jour ou du quart d'heure n'était pas notre dernier mot.
Aujourd'hui, c'est plus grave, c'est très-grave. Voici mon pauvre Edgard au bout de sa carrière, et, tout à l'heure, la porte qui le sépare de l'autre monde va s'ouvrir devant lui. Il n'est plus temps de faire des hypothèses, des utopies ou des romans. Nous sommes en présence d'une fatalité que rien ne peut plus empêcher de s'accomplir. Toute parole a donc de l'importance en un tel moment, de ma part surtout, puisqu'il m'appelle son maître, et que, depuis son adolescence, i[ est habitué à ne rien faire sans mes conseils, et à suivre ma direction. Depuis dix ans, j'ai exercé une grande influence sur sa destinée, par mon enseignement d'abord, par mon amitié ensuite. Je l'aime véritablement, parce qu'il a du cœur et du talent; mais cette affection, qui m'a été si douce jusqu'à présent, commence à me faire peur à cause de ses suites.
Edgard m'est arrivé de ses montagnes à seize ans, plein de candeur et de foi. Il était bon catholique comme on ['est dans son pays, et parce que sa famille l'était ; et quoiqu'il eût beaucoup d'intelligence, il ne l'avait jamais appliquée à la critique de la religion. Il croyait tout simplement ce qu'avaient cru ses ancêtres, et ce que croyaient ses parents. L'enseignement de la philosophie a éveillé sa raison en lui apprenant à en revendiquer les droits et la liberté. Je lui ai appris à renouveler son entendement avec Descartes, mais sans en excepter, comme lui, tout ce qui est objet de foi. Nous avons donc tout examiné, critiqué, discuté à tort et à travers ; et le résultat de notre enquête audacieuse et obstinée a été de détruire beaucoup et de peu édifier. Nous avons Fait dans nos âmes et dtns nos esprits d'immenses ruines qui n'ont jamais été réparées ou remplacées. Notre
analyse a tout disséqué, et la vie réelle a été étouffée sous les abstractions.
Bref, mon pauvre Edgard, de chrétien qu'il était par la foi et les œuvres, est devenu avec moi et comme moi rationaliste, éclectique, libre penseur. Son âme généreuse a toujours eu horreur du sensualisme, du positivisme. La matière ne Ta jamais asservi, bien qu'en perdant la foi chrétienne il ait perdu aussi de son empire sur la chair ; et je ne suis pas sûr, justement à cause de l'élévation de son esprit et de la hardiesse de ses spéculations, qu'il n'incline au panthéisme, à la philosophie de la nature ou à Thégélianisme.
Quoi qu'il en soit, je suis pour beaucoup dans l'habitude actuelle de son âme, et aujourd'hui je ne vois pas sans crainte, non-seulement pour lui, mais aussi pour moi, dont la responsabilité est engagée, cette âme prête à sortir de ce monde dans l'état douteux où j'ai contribué à la mettre, et qui va servir de point de départ à une autre existence.
Que faire cependant et que lui dire pour l'éclairer et le soutenir dans ce terrible passage? car enfin, un philosophe ne saurait vivre d'illusions ni en nourrir les autres, et si quelqu'un doit dire la vérité à son semblable en circonstances graves, c'est à coup sûr celui qui fait profession d'aimer la sagesse, de la chercher avant tout et de l'enseigner aux autres, quand il a le bonheur de la connaître.
Mais que dit la sagesse à un homme qui va mourir, et quelle vérité faut-il lui faire entendre ? C'est la ques»tion, et je ne sais comment la résoudre. J'ai confiance dans mes idées, dans mes opinions, dans mes théories, quand je parle d'une manière générale, en public, en dehors de la vie et de la mort ; mais maintenant que je dois parler à un ami mourant, devant les angoisses
d'une existence qui se détraque, je n^y vois plus clair et je ne sais que dire.
Non, vraiment : et j'en suis à la fois effrayé et confus. Cet enfant spirituel qui va me quitter, ce jeune homme que j*ai élevé dans mes doctrines comme dans un berceau, et nourri si longtemps de ma parole, je n'ai ni consolation, ni espérance, ni force à lui donner.
QUE FAIRE DEVANf LA MOAT?
11 novembre.
Le mal empire, la mort s'approche, et je n'y suis point encore allé I Est-ce lâcheté de ma part, et ai-je de la peine à affronter le spectacle d'un mourant ? La nature en a horreur. Est-ce cette horreur naturelle qui m'arrête? et, malgré ma philosophie, suis-je donc aussi faible que le commun des hommes ? peut-être.... mais non, mes tergiversations ne viennent pas de là ; ce serait trop misérable. Il y a du moins encore une , autre cause, dont j'ai la conscience: c'est mon embarras vis-à-vis du mourant.
Il serait indigne de moi de lui cacher son état, et cependant , à quoi servira de l'en avertir , si au mal que cette annonce va lui faire, je n'ai aucun remède, aucun soulagement à apporter? Je le tourmenterai donc en pure perte, si je n'adoucis pas le coup autant que possible, si je n'en atténue pas la douleur par quelques consolations, par un rayon d'espérance.
Mais, encore une fois, que lui dire? les banalités du monde ? En cette Occasion, je ne le puis, et d'ailleurs, avec lui, elles seraient parfaitement inutiles. Il est clair qu'on ne peut consoler un homme qui sort de ce monde nu comme il y est entré, avec rien du monde qu'il va
D'UN PUILOSOPUË. 25
quitter. li n'y a humainement pour lui dans la mort que des douleurs et des causes de regrets : perdre une femme aimée, des enfants qui avaient besoin de leur père, une fortune dont il commençait à jouir, une position qui s'élevait, une réputation qui s'établissait, et enfin tous les résultats heureux d'un long travail et de beaucoup dWorts ! Tout cela va lui être enlevé ; c'est un changement de scène complet ; et l'âme, qui abandonne son corps, entre dans une sphère nouvelle qui' échappe complètement à nos regards.
Il faudrait lui parler de ce monde nouveau où il va entrer ; mais qu'en sais-je ? Je crois qu'il existe, d'abord parce que c'est un instinct de la vie de croire à la perpétuité de la vie, et ensuite parce que l'existence actuelle de l'homme ne me parait pas complète, et que, si avancé qu'il puisse être dans la connaissance de la vérité et la pratique de la vertu en sortant de ce monde, il est encore bien loin de l'idéal de perfection qu'il conçoit. Puis, il faut évidemment une réparation aux désordres de la vie présente, une restauration du bien, du vrai et du beau. Mais que sera cet état nouveau, et comment puis-je l'exhorter à accepter volontiers une position que je ne connais pas, ou au moins sur laquelle je n'ai que des données vagues et incertaines?
Oh ! si j'avais ma foi d'autrefois, ce serait bientôt fait! J'essayerais d'exciter la sienne en lui présentant la croix de Jésus-Christ, signe et instrument du salut, et je l'engagerais à appeler les secours de l'Église pour purifier son âme, l'unir au Sauveur par la communion, et ainsi la remettre entre les mains de Dieu. Assurément cette voie est simple, commode et efficace pour beaucoup ; mais pour cela il faut avoir la foi, et je ne l'ai pas, ni lui non plus.
Il faut cependant que je lui parle de Dieu, puisque eniin Dieu étant partout, il va se retrouver eu face de lui en quittant la terre.
Mais le Dieu des philosophes , même des plus spiritualistes , est bien près d'être une abstraction , un êlre de raison , ou tout au moins, pour ceux qui lui accordent la personnalité , quelque chose de bien froid , de peu attrayant , et dont au fond ils ne saveïlt que faire. — Nous démontrons son existence par toutes sortes d'arguments métaphysiques, moraux et cosmologiques ; mais ce qu'il est en luimême, dans sa nature, et surtout ce qu'il est a notre égard, nous Tignorons ; et c'est pourquoi , tout en le posant par le raisonnement comme une conclusion logique, nous ne nous en approchons pas par le cœur, par l'amour, par la prière. Sa pensée reste stérile dans notre entendenient, et un rapport vivant ne s'établit point entre nous et lui.
Il y a plus ; nous ne comprenons même point ce rapport de Dieu avec les hommes, sinon d'une manière générale, comme pour toutes les autres créatures, par des lois universelles, lesquelles étant nécessaires et immuables , doivent s'appliquer également à tous tes êtres dont le développement en est rigoureusement déterminé. Aussi regardons-nous la prière comme inutile, au moins quant à son but, et à nos yeux elle n'a d'autre effet que de soutenir l'espérance des malheureux par une illusion ; mais elle est vaine quant à son objet, les désirs et les supplications des humains ne pouvant modifier le cours nécessaire des choses et l'ordre inexorable de l'univers.
Je ne puis donc l'engager à prier, puisque je suis convaincu que cela ne sert de rien ; et il le pense comme moi.
Dois-je lui parler de la justice divine ? Hélas I il sait très-bien, et je le lui ai dit tant de fois, qu^elle est inflexible comme le destin, comme la vérité) comme rimprescriptibilité des lois de la nature. Je ne trouverais de ce côté rien de consolant h lui dire. Il n y a qu'à courber la tète devant la destinée. Ce qui est fait est fait, et ne peut être changé. Les effets sont en raison des causes, les conséquences sortent des prémisses posées, et les fruits dépendent delà semence. S'il a fait des fautes, et qui n'en fait pas? il ne lui reste qu'à les expier, et personne ne peut l'en dispenser sans manquer à la justice.*
Lui parlerai-je de la miséricorde divine et des moyens de l'attirer sur son âme pour lui rendre la mort moins cruelle et sa nouvelle existence plus facile? Mais qu'est-ce que la miséricorde? un cœur touché de la misère d'un autre, et porté par son émotion à le soulager, en prenant part à sa souffrance. Je comprends cela dans un homme vivant au milieu de ses semblables et sympathisant à leurs peines. Mais comment le concevoir dans l'Être universel, principe absolu de toutes les existences, et les animant toutes également de sa lumière, de sa chaleur et de sa vie? Son influence ne pouvant agir que par des lois universelles, dont l'action est déterminée nécessairement par la position de chacune, comment veut-on qu'il suspende, change ou modifie ces lois au gré des vœux si multiples et souvent contradictoires des mortels? Cette instabilité dans le gouvernement ne serait pas digne du maître de l'univers, qui lui-même ne pourrait subsister dans ce désordre.
Voilà pourquoi nous ne croyons pas aux miracles, les déclarant même impossibles, et regardant la prière qui les demande comme insensée. Si je pressais Edgard
de prier pour obtenir sa guérison, ne serait-ce pas lui proposer une absurdité, puisque d'après les lois de la nature et les arrêts de la science, il ne peut plus vivre ?
Enfin, que puis-je lui dire pour le consoler de la perte de sa femme, ses enfants, ses amis ? Oserai-je lui affirmer qu'il les reverra un jour ailleurs et qu'il retrouvera dans un bonheur commun les doux sentiments qui ont fait son bonheur ici-bas ? Ce lui serait sans doute une consolation que de le croire ; mais qu'en sais-je V J'en ai le pressentiment, l'espérance, le désir, mais au fond je n'en suis pas sûr, et il n'y a que ténèbres pour mon esprit dans le sort des âmes outre-tombe. Si j'avais encore de la foi chrétienne, je lui parlerais du ciel et de ses joies, de l'union des âmes en Dieu et de leur participation en Jésus-Christ à la splendeur et à la félicité divines. Je comprends que ces belles images, ces perspectives lumineuses de l'infini exercent une heureuse influence, une douce fascination sur des imaginations vives et des âmes tendres. Mais aux yeux du philosophe, qui ne peut admettre que ce que la raison perçoit, juge et approuve, ce n'est qu'une brillante fantasmagorie, une poésie chrétienne un peu plus raisonnable que celle des champs Élysées du paganisme, ou ses apothéoses des puissants du monde.
Hélas, hélas ! je ne puis donc être bon à rien à ce moribond, que j'aime cependant tendrement I Moi qui l'ai aidé jusqu'à ce jour dans toutes les situations graves de la vie, je me vois impuissant, désarmé, dans la plus grave de toutes, à l'heure de sa mort ! J'ai cru lui avoir appris à vivre, et je ne saurais lui apprendre à mourir! Ah! mon Dieu, que faire dans cette lamentable extrémité ! Ne vaudrait-il pas mieux ne pas le voir, si je n'ai aucun secours à lui apporter, et ma présence impuissante ne risque-t^elle pas d'augmenter son
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trouble par le mien? Non, ce serait une lâcheté. J'irai en dépit de ma raison et de ses embarras, car mon cœur m'y pousse; j'irai, ne fût-ce que pour lui parler encore une fois de mon affection, et recevoir le dernier témoi* gnage de la sienne.
UNE DERNlfeRC ENTREVUE.
12 novembre.
Je Tai vu, et il est probable que je ne le reverrai plus. Ma visite a paru d'abord lui faire plaisir, puis à la fin une extrême anxiélé s'est peinte sur son visage et Ta assombri.
J'étais arrivé avec la résolution de lui parler de la gravité de son état et de ses suites possibles. Je voulais lui dire la vérité,com|peilconvientàunamisincère et surtout à un philosophe. Mais voilà qu'au moment oùj'entre chez lui, sa jeune femme tout alarmée me supplie de ne pas même lui laisser voir combien je le trouve changé, afin de ne pas troubler la sérénité de son illusion ; ce qui empirerait sa situation et pourrait abréger le peu de temps qui lui reste à vivre. Je ne lui ai cependant rien promis, tout en prenant part à sa douleur.
En arrivant à son lit, ému comme je Tétais, je craignais de n'être pas maître de mes sentiments et de laisser paraître mon inquiétude. Mais je fus bien étonné de le trouver souriant, assez calme, quoique un peu agité sourdement. Après m'avoir embrassé et remercié de ma visite, il se mit tout aussitôt à me parler avec une ardeur fiévreuse de son état, de ce qu'il avait souffert, des remèdes employés, des bons soins du médecin
et des personnes qui Tentourent ; il me dit que la maladie
30 JOURHAL *
paraissait enrayée, qu^il se sentait mieux, la poitrine plus dégagée, et qu'il avait le désir d'aller aux eaux des Py* rénées le plus tôt possible pour acheter sa guérison. Alors il m'exposa tous ses projets d'avenir, de travail, d'ambition et de plaisirs, au point que je restai stupéfait de cette agitation de la vie au seuil de la mort. II me laissa l'impression d'une lampe dont la flamme vacille plus rapidement au moment de s*éteindre, et jette des lueurs répétées quand elle va perdre tout son éclat.
Que faire? Il me disait tout cela de »i Joonne foi, avec une telle assurance, que je ne me sentais pas le courage de le détromper. Je ne sais si cela a été de la lâcheté ou de Thumaïuté de ma part. Mais vraiment il me semblait cruel de lui ôter ses illusions et de les remplacer par la triste vérité, qui l'aurait d'autant plus affecté, bouleversé, qu*il s'y attendait moins. Adieu donc à ma résolution de la lui annoncer. Je n'en avais plus la force, et alors, pour ne pas Teffrayer par mon peu de réaction à son discours, par un silence glacial ou par une parole contrainte, j'ai fait comme tout le monde, paraissant abonder dans son sens, et le confirmant dans sa dernière erreur par des mensonges. J'avoue toutefois que cette fausseté imposée par la situation me faisait mal au cœur. J'avais honte de moi et du triste rôle que je jouais. C'est bien la peine d'être philosophe, disais-je en moi-même, pour rester esclave comme tous des convenances factices et des préjugés du monde, abandonnant un ami dans un danger imminent sans oser dire un mot qui l'en avertisse.
Hélas ! Tavouerai-je? malgré ma honte,ma lâcheté en a été soulagée ; et ma conscience, non satisfaite de mon silence et de mes mensonges, cherchait à se dédommager par toutes sortes de marques d'affection prodi-
guées au malade. Le pauvre Edgard en était touché, et peut-être par là lui ai-je procuré quelques doux moments avant de nous quitter, car j'avais le pressentiment que je ne le reverrais plus. Mais h quoi cela lui servira- t-il? Toutes les évocations agréables du passé ne valent pas un rayon d espérance pour l'avenir. Ce terrible avenir, qui sera tout à Theure le présent, nous n'avons pas eu le courage de le regarder : il demeure devant nous dans sa mystérieuse obscurité et comme un fantôme menagant.
Je suis resté seul avec lui un cpiart d'heure, et, je le confesse, malgré mon affection, le temps me semblait long,et j'aspirais à être délivré d une manière ou d'une autre, non pas du sombre spectacle des approches de la mort, mais du triste rôle que je jouais et de ma position peu digne. Il arriva heureusement quelques parents amenés par sa femme et qui s'assirent autour de son lit. Il fit bonne mine à chacun, et leur répéta à peu près ce qu'il venait de me dire sur sa santé et ses projets de voyage, quand, tout à coup, par les efforts qu'il avait faits pour parler, etPextrême fatigue qui s'ensuivit, une toux violente le saisit, et un flot de sang s'échappa de sa bouche. Il en remplit une cuvette et tomba ensuite dans une prostration accompagnée d'une espèce de délire. Les femmes s'empressèrent autour de lui pour lui donner tous les secours possibles. Les autres restèrent cloués sur leurs sièges, ne sachant que faire, et n'ayant rien à dire au milieu de l'effroi général, et de l'anéantissement du malade. Il n'entendait plus, ne voyait plus, et le moindre effort de parole eût pu ramener l'accident. Nous étions tous là muets, les yeux fixés sur le mourant, comme s'il allait nous échapper à chaque instant. J'admirais en ce moment l'impuissance de tous les secours du monde à l'article
(le la mort. Nous étions là sept ou huit personnes en pleine possession de la vie, ayant de Taffection pour le malade, et désirant de tout notre cœur lui être utiles, et nous ne savions ni que dire ni que faire. Je ne pus ijfi'empêcher de penser qu'il y a un homme qui pourrait quelque chose là où les autres ne peuvent plus rien ; qui pourrait Taider, sinon par des paroles,quandle mourant ne les entend plus, au moins en lui présentant lecrucifîx, le signe du salut, pour exciter dans son âme le regret de ses fautes passées, le désir de les expierpar sa mort et un rayon d'espérance. Je me disais que le prêtre de Jésus- Christ , avec l'autorité de son ministère et la puissance des sacrements, aurait des ressources pour la vie ou pour la mort, là où tous les secours du monde défaillent ; et moi, philosophe, qui depuis longtemps ne mets plus les pieds à réghse, mais qui sais*par la foi de mon enfance ce que c'est qu'un prêtre, je me suis surpris à le regretter. Évidemment c'est l'homme de la mort, et il nous manquait.