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LE PHILOSOPHE ET LE CURÉ

5 novembre.

Je me suis souvent comparé à un curé de village, et j'avoue que la comparaison n'a pas été à mon avantage.

Nous traitons, lui et moi, les mêmes questions- dans notre enseignement. Seulement, nous les traitons d'une manière différente et sous des formes diverses.

Nous avons le même but : instruire les hommes pour les rendre meilleurs et plus heureux. Mais le curé a cet avantage, que sa parole porte plus loin que la mienne, puisqu'il s'occupe moins du bonheur de ce monde que de celui de Téternité. Sa doctrine est donc plus large que la mienne, et elle atteint plus avant dans la destinée humaine.

Mais, en outre, elle est plus ferme et inspire plus de confiance, car elle est parfaitement définie et exactement formulée par l'Église, qui a le dépôt d'une parole admise comme venant du ciel. Interprète de l'Eglise, le prêtre n'hésite pas dans ce qu'il est chargé d'ensergner ; ce qui m'est presque toujours arrivé à moi, professeur de philosophie, parlant au jour le jour sur les questions les plus graves, et n'ayant pour garantie de mes affirmations que le travail de ma pen-

sée, et pour soutien que la pensée des autres, puisée dans leurs livres, et qui après tout est une pensée humaine comme la mienne. Aussi, combien de fois me suis-je surpris, dans Tentrainement de l'improvisation où j'affirmais telle proposition comme la vérité, me demandant à moi-même, dans ma conscience, si j'étais bien sûr de ce que je venais d'avancer ! Combien de fois n ai-je pas cru avoir trouvé une théorie infaillible pour expliquer une partie de la science I et quand il s'agissait de la réaliser et de l'appliquer aux faits, mon prétendu principe, tiré de la raison pure ou induit de Texpérience par la généralisation, était débordé par les faits ou rencontrait tout d'un coup des contradictions formidables, dMnsolubles antinomies !

Le prêtre et le philosophe font de la théodicée, de la métaphysique, de l'anthropologie, de la morale ; mais quelle différence dans la méthode, et surtout dans les résultats de leurs instructions! A toutes les questions sur Dieu, sur l'univers, sur l'homme, sur le gouvernement du monde et sur la fin dernière des existences, le premier a des réponses nettes, précises, qui, résumées dans le petit livre qu'on appelle le catéchisme, et formant une doctrine homogène, un enchaînement rigoureux de dogmes, sont si simples, qu'elles peuvent être enseignées aux petits enfants et aux ignorants. Le second, au contraire, embarrassé par l'attirail de la science et surtout par la multiplicité, sinon par la contrariété de ,ses opinions,nepeut jamais concentrer son enseignement d'une manière aussi exacte ni le mettre à la portée de tous; même parmi les adultes qui ont reçu une instruction libérale, il y en a peu en état de comprendre les dissertations des philosophes ouleurs livres. C'est pourquoi un des philosophes les plus distingués de notre pays disait un jour, qu'il n'y avait pas en Europe dix personnes qui le

comprissent, bien qu'il parlât habituellement devant un nombreux auditoire. Hegel allait plus loin, affirmant qu'un seul homme Tavait compris, et encore qu'il ne le comprenait guère.

Il est vrai que le curé ne vise pas à faire des savants,* mais des croyants ; qu'importe, si la crayance a le même eiïet que la science dans la conduite de la vie, c'està-dire si elle porte à réaliser par les œuvres la vérité acceptée? ce que d'ailleurs elle fait avec plus d'énergie et de succès, comme le prouve l'histoire du monde, et surtout l'histoire du christianisme , par ses martyrs innombrables de-tout sexe, de tout âge et de toute condition. Car la foi est à la portée de tous, même des plus petits, tandis que la science est au-dessus de Timmense majorité des hommes. Et même dans sa sphère il y a des hauteurs où peu sont capables d'atteindre. Il suit de là que, pour avoir de Tinfluence sur les masses, c'est à la foi qu'il faut s'adresser plus qu'au raisonnement; et c'est pourquoi, dans tous les siècles et chez tous les peuples, la religion a toujours eu plus d*adeptesque la philosophie ; et son ascendant a été bien autrement important dans les affaires humaines.

Mais nous autres philosophes, nous n'avons pas le droit de demander la foi en notre parole, d'abord parce que nous prétendons tout faire par le raisonnement, et ensuite parce que celte parole n'est que la nôtre ; donc humaine comme celle de nos semblables, et par conséquent toujours faillible et discutable. 11 nous faut sans cesse prouver, démontrer ce que nous avançons ; et le plus souvent l'autorité de laparole se perd dans les raisons contradictoires et dans la multitude des arguments pour et contre, ce qui amène le doute et l'hésitation qui déconcertent la volonté^ et arrêtent l'élan quand il faudrait agir.

Le prêtre n'a pas cet embarras : il parle au nom de Dieu, dont la parole lui est transmise par son Église, et il a le droit de l'imposer aux fidèles, si elle est véritablement divine et s'il Ta reçue sans altération. Or, il est convaincu qu'elle est divine en effet, par la preuve quela théologie lui en a donnée; et il est sûr delà communiquer dans toute sa pureté, s*il suit exactement renseignement de rÉglise qui la lui garantit. Que voulez-vous répondre à un homme qui vient vous dire avec l'autorité de la foi : Je vous annonce la parole de Dieu, écoutez-la ? Or Dieu est la vérité infinie. Si donc Dieu a parlé effectivement par quelques hommes, comme toute religion le prétend, il n'y a plus qu'à s'incliner, si on le croit, et faire ce qui est dit ; sinon, en devenant incrédule, on devient philosophe, c'est-à-dire, on ne suit que sa propre pensée, on est libre penseur; ce qui est déplorable pour la multitude qui pense peu eu point, ou qui pense mal. Cela amène toutes les aberrations dont la raison humaine est capable, même chez les philosophes; car Cicéron disait déjà de son temps qu'il n'y a point d'absurdité qui n'ait été enseignée dans leurs écoles. Qu'aurait-il dit de nos jours?

LE PHILOSOPHE ET LE CURÉ. (Suite.)

6 noirembre.

Je continue ma comparaison du curé avec le philosophe, et, tout philosophe que je suis, je ne puis m'empécher d'envier le sort du premier, en ce qui concerne l'enseignement des choses spirituelles, bien entendu.

D'abord j'envie sa foi, qui lui fournit une solution à toutes les exigences de l'autre monde devant lesquelles nous restons muets, ou tergiversons, et bavardons. Lui,

il a réponse à tout, du moins à tout ce qu'il est nécessaire de savoir. Il sait mieux que nous, puisque ces réponses sont nettes et pratiques. Le meilleur de son affaire, c'est que chez lui tout tend aux œuvres; et chez nous, au contraire, on ne sort guère de la spéculation, et la conduite devient ce qu'elle peut, sans que le professeur ait à s'en mêler. Notre philosophie se réduit à faire des leçons, des livres et des phrases. La vie du philosophe est peu influencée par sa doctrine : et la preuve, c'est que j'ai connu des épicuriens honnêtes, et des platoniciens qui ne l'étaient guère.

Quand nous avons débité notre leçon ou pubUé notre livre, nous ne revoyons ni nos -auditeurs ni nos lecteurs, en sorte que la parole ou la semence que nous avons jetée dans leur esprit doit pousser toute seule, sans culture, et il en adviendra ce qui pourra. Pour nous, notre tâche est remplie, ou, comme diraient les médisants, le tour est. fait ; car nous avons bien parlé, bien écrit, et il y a lieu d*espérer qu'il en sortira du fruit. Mais nous n'avons plus à nqus en occuper, et même les moyens de le faire nous manquent, car nos écoles de philosophie ne ressemblent point à celle de Pythagore , pas même à celle de Socrate , au moins comme Platon la représente.

Le curé a une autre manière de faire. Après avoir parlé des choses du ciel à ses paroissiens, il cultive ce bon grain qu'il a semé dans leur âme, il les visite personnellement, surtout dans les événements graves de leur existence, dans la peine, dans la maladie, ou à l'article de la mort. 11 leur parle avec affection, les console, les encourage, jeunes et vieux, petits et grands, hommes et femmes : il est toujours prêt à donner des secours particuliers et des conseils plus intimes à ceux qui en ontbesoin. Il peut expliquer et appliquer dans une

parole confidentielle tout ce qu'il a dit dans renseignement général des instructions publiques. De cette façon, il se fait tout à tous, et il n'y a pas une âme souffrante et de bonne volonté qui ne puisse trouver en lui un soulagement, une direction ou un appui.

La confession, quelle admirable institution I quelle puissance pour diriger les âmes, les assister, les relever, les améliorer! Elle est aussi utile au prêtre qu'à ses pénitents ; car elle lui donne une connaissance expérimentale des hommes à nulle autre pareille, et, en outre, par l'autorité d'en haut, dont elle l'investit, il agit directement sur la volonté par la conscience. Quand le prêtre a dit : Dieu le veut, quel fidèle osera lui résister ou le fera sans trouble? Et pour le pénitent, qui se prépare à l'aveu de ses fautes par un examen sérieux et souvent répété, quel meilleur moyen de se bien connaître? et n'est-ce pas véritablement la réalisation de la sentence de l'oracle de Delphes. Nosce teipsum? Car enfin le moyen de se connaître est do s'observer, et l'examen de conscience est l'observation la plus scrupuleuse et la plus subtile. Je me suis souvent dit que l'institution de la confession est ce qu'il y a de plus philosophique au monde, et que si Dieu ne l'avait pas établie, les philosophes auraient dû l'inventer. Malheureusement ils n'auraient pas troiivé de confesseurs tels que le prêtre ; car Tautorité d'un semblable ministère ne peut venir que de l'autre monde.

Le curé vit au milieu de ceux qu'il instruit ; en toute occasion il les nourrit de sa parole, et c'est pourquoi on les appelle ses brebis ou ses ouailles, et quand il les a prêches, exhortés, il a dans les sacrements toutes les ressources de la grâce pour les porter à bien faire. Nonseulement il dit ce qu'il faut faire, mais encore il aide la volonté à l'exécuter, et lui donne la force d'aller jus-

qu'au bout. Pour nous, quand nous avons péroré eu chaire et donné après la leçon, si on nous le demande, quelques explications générales, quelques conseils plus ou moins vagues à des hommes que nous ne connaissons pas, nous avons accompli notre besogne, et le reste ne nous regarde plus. Nous n'en avons ni responsabilité ni souci. Nous retournons chez nous, dans notre famille, reprendre nos travaux ou nos plaisirs, et il nous est permis de dormir sur tes deux oreilles, sans risquer d'être réveillés la nuit par les infortunes, les remords ou les maladies de nos auditeurs. Le curé n'est jamail sûr de passer la nuit dans son lit ; comme le médecin du corps, médecin de l'âme, il doit toujours être prêt à porter aux moribonds les consolations de la parole et les derniers secours de la religion.

Enfin quelle différence dans la manière de vivre I Senèqne voulait le mépris des richesses et Tamour de la pauvreté au milieu de toutes les délicatesses du luxe et des splendeurs de l'opulence. Il avait beau jeu à recommander la modération des désirs et la tempérance, quand tous ses goûts élaient satisfaits, et que Fabondance de son existence ne lui laissait rien à souhaiter. Sans doute, les philosophes de nos jours ne sont pas riches comme Senèque ; mais enfin, la plupart ont de beaux traitements ; quelques-uns, et des plus célèbres, en cumulent même plusieurs, et ils occupent une place considérable dans le monde.

La plupart des prêtres ont à peine de quoi vivre, au moins en dehors des grandes villes ; et presque tous les curés de village sont dans l'indigence, et en outre obligés de donner de leur nécessaire. Je le vois bien, quand j'habite la campagne, où on est plus ou moins initié aux détails de la vie de tout le monde. Il est impossible à ces pauvres prêtres de faire des économies pour leurs

vieux jours, à cause de la modicité de leurs revenus et des exigences des pauvres. Certes, je trouverais fort dur de vivre comme ces gens-là, toujours au service des autres et ayant si peu de chances d'améliorer leur position ici-bas. N'avoir pas même un morceau de pain assuré pour sa vieillesse, quand on a travaillé trente, quarante, cinquante ans au service du peuple, me semble une souveraine injustice, une indignité sociale. C'est cependant ce qui arrive au clergé, qu'on traite, pour tout le reste, comme un fonctionnaire public, lui en imposant les charges et lui en refusant les avantages ; car il n'y a pas de pension de retraite pour le prêtre ; et quand il ne peut plus travailler à cause de l'âge ou de la maladie, il est réduit à tendre la main à TEtat ou au diocèse qui lui donnent une aumône, tout juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim.

LE PHILOSOPHE ET LE CURÉ. (SuitO.)

9 novennbre.

Ce que j'envie surtout au curé, ce sont les résultats de son ministère partout où son autorité est respectée et sa parole écoutée. Sans doute il y a des gens qui ne vont pas l'entendre ou qui s'en moquent ; cela est tout simple, puisqu'il est l'apôtre de l'ordre, de la justice et du bien auprès des multitudes, et que sa mission est de combattre tous les désordres ou de les prévenir autant qu'il dépend de lui. 11 a donc contre lui tous ceux qui en vivent, et dont les passions n'aiment point à être gênées.

Nous autres philosophes, nous n'avons point cet embarras; nous ne gênons personne, parce que nous n'avons d'action sérieuse sur personne. Et quoique je me

figure avoir été quelque peu utile à ceux qui sont yenus m'entendre, cependant c'est d'une manière si générale et surtout si inaperçue, qu'en yériié il me serait difficile de dire à qui j'ai fait du bien, et jusqu'à quel point, dans le cours déjà long de mon enseignement. On fait sa philosophie, comme on fait sa rhétorique et ses humanités ; et s'il n'y avait au bout un grade universitaire qu'elle sert à obtenir, et encore beaucoup trouvent le moyen de se passer de son secours, il ne serait pas aisé d'apprécier le bénéfice de ce temps de travail, au moins pour le plus grand nombre ; car j'admets qu'un cours de philosophie bien fait et bien suivi sera toujours trèsprofitable à la jeunesse.

Mais, au fond, est-ce à comparer aux effets de la première communion, qui influe sur toute la vie, en bien ou en mal, suivant la manière dont elle a été faite? Certes il y a là une autre influence, une touche supérieure, un je ne sais quoi de surhumain, de divin si l'on veut, qui pénètre les âmes et les marque d'un signe ineffaçable. Quelle pensée que celle de recevoir Dieu dans son cœur, en sorte que si on lui reste attaché par l'amour et fidèle dans l'obéissance, on devient capable, par la bonne volonté et la force qu'il inspire, de tout sacrifier à son service et pour sa gloire I Quel frein, pour être an'èté devant le mal, que la crainte de celui qui voit tout, qui peut tout, et qui rendra à chacun suivant ses œuvres ! Quel mobile pour se porter au bien que l'amour de celui qui a créé l'homme par amour et qui Ta racheté au prix de sa vie, encore par amour et malgré son ingratitude I La vie et la mort du Christ, s'ils sont ce que le catholicisme enseigne, sont la plus pure, la plus sublime philosophie ; et je ne m'étonne pas que là où elle est adoptée et pratiquée, on voie abonder des miracles de dévouement et de charité.

Les philosophes du monde sont les amateurs ou les artistes de la sagesse, et, en cette qualité, ils produisent quelquefois des œuvres admirables, surtout au point de vue esthétique, qui servent à instruire et à charmer le public plus qu'à le réformer et à Taméliorer. L'enseignement chrétien fait des justes et des saints ; et comme la première ver lu qu'il recommande, racine de toutes les autres, est l'humilité, qui est aussi la condition essentielle de la foi, la perfection évangélique consiste à travailler plus au dedans qu'au dehors. Sans s'inquiéter de l'approbation des hommes, dont elle se défie, elle vise surtout à satisfaire la conscience par l'observation de la loi divine et en suivant les inspirations de la charité de Jésus-Christ.

Enfin, la religion chrétienne a fait des martyrs «^ tous les âges, dans toutes les conditions. Ce sont des enfants, des femmes, des vieillards, des ignorants, des savants, des pauvres, des riches, que la vertu de la parole à laquelle ils croyaient et Texemple de leur Dieu fait homme ont rendus capables d'affronter et de subir la mort et les plus horribles supplices, non-seulement pour soutenir leur foi contre la violence, mais même pour la propager en vue de la gloire de Dieu et du salut des hommes. Cette religion a porté dans tous les temps, et on le voit encore aujourd'hui, une multitude de personnes à renoncer à tous les avantages, à toutes les jouissances, à tous les bonheurs de la vie actuelle, pour se dévouer au service de Dieu et du prochain par des œuvres pénibles et abjectes aux yeux du monde. J'ai souvent entendu dire que le protestantisme, avec tout l'argent et la puissance temporelle dont il dispose, n'a jamais pu faire une sœur de Charité. Moi, je suis convaincu, par trente années d'expérience, que la philosophie ne fera jamais un martyr.

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