UN DERNIER SECOURS
13 novembre.
C'est fini I Edgard a expiré cette nuit. La crise dont j'ai été témoin hier l'a emporté, mais il a vu un prêtre avant.de mourir, et il en a été consolé. Il est mort dans les sentiments chrétiens de sa jeunesse, ressuscites dans son cœur par la voix du ministre de l'Église. Ainsi ce que je regrettais, ce que je désirais hier au milieu de notre impuissance a été accompli, et je m'en réjouis, quoi qu'il en arrive, puisqu'il en a reçu la paix et la consolation que nous ne pouvions lui donner.
La chose s'est faite d'une manière singulière et qui a déconcerté mes prévisions. Ce qu'un philosophe et des
amis savants ou lettrés ne pouvaient procurer au mourant, la paix et Tespérance devant la mort, une bonne femme l'a opéré'; et dans cette crise, qui décide peut-être de tout l'avenir d'une âme, c'est une pauvre servante qui a été le sauveur, si salut il y a. Au moins nous a-t-elle tirés d'embarras par sa foi et son courage,
Edgard avait conservé à son service une femme de son pays, qui a été sa nourrice ou la bonne de ses premières années. Cette personne l'aimait comme son enfant, et malgré son état de domesticité, sa quasi-maternité et Taifection de son maître lui donnaient une certaine autorité dans la maison. Elle avait un peu le privilège de dire tout ce qui lui passait parle cœur ou par la tête, et comme c'était une créature toute dévouée à la famille et qui n'y avait jamais fait que du bien, personne ne s'en offensait, et on en profitait quelquefois.
Catherine ne vivait plus, depuis la maladie de son maître, que pour le soigner, le veiller et lui rendre tous les services possibles. Elle voyait bien, avec son bon sens et la connaissance de celui qu'elle avait élevé, qu'il allait à la mort ; et n'espérant plus la guérison de son corps, elle désirait ardemment le salut de son âme, laquelle, en bonne catholique, elle croyait en voie de perdition, depuis que son maître, devenu philosophe, ne faisait plus sa prière matin et soir et n'allait plus à la messe le dimanche. Déjà plusieurs fois, elleavait fait entendre à sa maîtresse que c'était pitié de laisser si longtemps un chrétien si gravement malade sans les secours de la religion; qu'on devait soigner Tâme comme le corps, et que dans son pays, à l'invasion d'une maladie, on allait chercher le prêtre avant le médecin. La femme d'Edgard, aveuglée par sa tendresse et surtout craignant d'effrayer son mari, n'avait pas tenu compte de ses avertissements, en sorte que la pauvre Catherine, qui
couvait son maitre des yeux de sa foi, était comme une âme en peine auprès du lit <ju malade, attendant, épiant l'occasion de lui dire une parole de son cœur pour le retourner vers Dieu et le portera remplir les devoirs du chrétien. Cette pensée ne la quittait ni le jour ni la nuit.
L'accident d'hier a fait déborder le vase, et il était temps. Ld vieille bonne, dans l'ardeur de sa foi, et prenant presque l'autorité d'une mère, a interpellé sa maîtresse avec une sorte d'indignation, justifiée ou au moins excusée par la solennité de la circonstance. Elle lui a dit nettement qu'il n'y avait plus à se faire d'illusion, qu'Edgard était perdu et n'avait plus que peu de jours à vivre, et que si elle ne voulait avoir à se reprocher la perte de son âme, elle devait appeler sans retard un prêtre pour le réconcilier avec le ciel ; que ce serait une honte et un crime de laisser mourir un chrétien sans les secours de la religion, et enfin que si sa femme n'avait pas le courage de lui en parler, elle, Catherine, s'en chargerait.
Elle mit dans son allocution tant de force, de dignité et de tendresse à la fois, que madame Edgard en fut émue et bouleversée. Ne voyant plus de secours du côté des hommes, elle en espéra de la part de Dieu ; et d'ailleurs sa foi, endormie par la philosophie de son mari, se réveilla dans le danger par Texcitation d'une foi vivante, comme rétincelle sort du caillou frappé par le fer. Sa conscience, à laquelle on faisait un appel direct, fut effrayée de sa responsabilité, et n'ayant pas la force de le faire, elle permit à Catherine de parler à son mari.
La bonne femme n'y alla pas, comme on dit, par quatre chemins. Elle n'employa ni exorde par insinuation, ni préparation oratoire, mais marchant droit au but
parce qu'il n'y avait point de temps à perdre, par ses larmes et surtout par une courageuse parole de chrétienne, elle déclara à son maître qu'il allait mourir et qu'il n'avait plus que le temps de s'y préparer. Puis, sans autre explication, elle lui proposa de lui amener un prêtre, et de faire comme on faisait dans son pays, comme avaient fait ses parents et ses aïeux, c'est-à-dire de mourir en bon chrétien.
Le malade fut touché de la foi et de la tendre affection de cette pauvre femme, dont la parole pieuse et simple le ramenait k)ut d'un coup à son pays, à la maison paternelle, à sa vie d'enfant et aux doux souvenirs de son père et de sa mère, catholiques fidèles jusqu'à leur dernier soupir, et morts en union avecl'Église. Cette pensée vivifiante fut comme une brise d'un autre monde qui chassa les nuages de son àme, la rafraîchit et la releva ; et alors il lui répondit simplement, avec calme et sans se troubler : Tu as raison, Catherine, va me chercher un prêtre, afin que je finisse comme on finit dans notre pays.
Catherine courut chercher son confesseur, un bon prêtre de la paroisse, qui est un saint, s'il n'est pas un savant : ce qui vaut mieux au moment de la mort et pour soi-même et pour les autres. Cependant la pauvre femme n'était pas encore au bout de ses embarras. Quand le prêtre arriva, le malade venait encore d'avoir une crise ; et^ le médecin, qu'on avait cherché en toute hâte, après lui avoir administré le calmant nécessaire, avait défendu absolument de lui laisser voir personne et surtout de le faire parler, disant que sa vie en dépendait, et qu'une excitation par la -parole, ou une émotion quelconque, pouvait provoJjuer une nouvelle émission de sang, qui serait la dernière. Le digne prêtre attendit patiemment deux heures, afin de laisser
au malade le temps de prendre un peu de repos et de force, et ce temps lui fut rendu encore plus pénible par l'espèce de lutte qu'il eut à soutenir a,vec madame Edgard. Celle-ci, dans son désespoir, ne sacliant plus ce qu'elle disait, s'imaginait que le digne prêtre, sous prétexte de sauver son mari, ne ferait que hâter sa mort. Il tint bon avec douceur, mais avec fermeté, et enfin on le laissa arriver au lit du mourant, qui le reçut bien, Técouta et se confessa. Edgard avait conservé toute sa présence d'esprit, et, malgré sa faiblesse et ses douleurs, il passa une demi-heure avec le prêtre sans aucun accident. Quand sa femme désolée vint le revoir, elle fut tout étonnée de le trouver si calme et si plein de sérénité. Il l'embrassa tendrement et lui fit ses adieux en lui recommandant leurs enfants, dont la Providence aurait soin, puisque leur père leur était enlevé. Il la remercia d'avoir laissé le prêtre arriver jusqu'à lui, l'assurant que dans son état c'était le plus grand service qu'elle pût lui rendre.
C'est elle-mêmequi m'a raconté toutcela le lendemain matin, quand je suis allé demander des xiouvelles du malade. Il s'était éteint tranquillement et presque sans agonie pendant la nuit, une main dans la main de sa femme, et l'autre pressant sur son cœur un petit crucifix qui lui avait été donné à sa première communion, et que Catherine lui avait précieusement conservé, pendant que la vieille bonne, agenouillée au pied du lit, récitait de tout son cœur les prières des agonisants.
A-t-il eu tort, a-t-il eu raison de mourir en chrétien plutôt qu'en philosophe? je n'en sais rien et je me garderai bien de l'en blâmer. Tout ce que je sais, c'est que moi, philosophe et son maître, avec toutemascience, je ne trouvais rien à dire ni à faire pour adoucir ses derniers moments et lui donner une vue d'avenir, tandis
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qu'une pauvre femme ignorante, mais pleine de foi, par la vertu et le courage de sa foi lui a procuré, avec les secours de TEglisc, des consolations, de la force et de l'espérance.