L'ENTERREMENT
14 novembre.
Je suis hrisé, nou pas tant par la fatigue de cette journée, que par les émotions et les inquiétudes. Ce spectacle, si longtemps prolongé, de la mort, finit par vous pénétrer de tristesse. Puis la plaie vive, le déchirement du cœur par la perte d'un ami, chéri depuis tant d'années, et que je ne reverrai plus, et enfin la position fausse où me plaçait cet événement avec sa terminaison vis-à-vis de tous nos amis présents au convoi, tout cela m'accablait. Quelques-uns semblaient vraiment touchés de la mort prématurée d'Edgard : d'autres, et c'était le plus grand nombre, arrivaient là comme pour remplir un devoir de convenance sociale, etleur visage avait revêtu le caractère de la tristesse, comme toute leur personne les insignes du deuil. On s'entretenait à voix basse de la fin chrétienne du défunt, et j'apercevais à certains regards qu'on était surpris de ce qui était arrivé, et qu'on me l'attribuait en partie, en vérité bien à tort; ou du moins, on avait l'air de croire qu'il en eût été autrement si je l'avais voulu.
Peut-être... mais pour le vouloir, il me fallait des raisons que je n'ai pas. Il eût fallu que je fusse convaincu qu'un philosophe doit mourir avec orgued comme un stoïcien, ou avec insouciance comme un épicurien, ou enfin brutalement, stupidement, comme un animal. Or, comme je ne suis disciple ni de Zenon, ni d'Ëpicure, et que j'ai la prétention de n'être pas une
béte, je ne pouvais conseiller à mon ami ce que je n^aurais pas fait moi-même en pareil cas. Qu'aurais-je donc fait? Hélas! je n'en sais rien, et en définitive je ne crois pas qu'il y eût mieux à faire, ne fût-ce que pour prendre le parti le plus sûr au milieu de nos incertitudes.
11 y avait, dans le nombre, quelques hommes raisonnables et plusieurs chrétiens, dont les uns avaient l'air de dire que chacun était le maître de mourir comme il Tentendail, et que personne n'avait rien à y voir, puisque, après tout, chacun y était pour son compte et à ses risques et périls ; dont les autres paraissaient soulagés que le défunt, reconcilié avec l'Église, eût pourvu, autant qu'il le pouvait, au salut de son âme. D'autres enfin semblaient ne penser à rien du tout ; invités par la famille à un enterrement, ils y assistaient à peu près comme à un mariage, avec un compliment de condoléance au lieu d'une félicitation, et un aspect plus ou moins lugubre en place d'un sourire.
On se met en marche pour se rendre à l'église, assez éloignée de la maison mortuaire. Le défilé du cortège, le placement des assistants, le mouvement de tous fait un peu diversion aux pensées sombres du deuil, ou au moins à la contenance funèbre. On est soulagé de respirer l'air frais de la rue, et distrait par la foule qui l'encombre comme à un spectacle. Puis, moins observé par l'assistance, et par conséquent moins contraint^ le naturel contenu se détend, s'échappe, et les conversations, qui s'établissent plus facilement au milieu du bruit de la voie publique, reviennent spontanément aux événements du jour. J'entends parler autour de moi, bien qu'à voix basse, des affaires du moment, de la politique, de la bourse, des journaux, de ce qu'il y a de plus sérieux dans la vie du monde ; car, par conve-
naoce, on ne s'entretient ni de théâtre, ni de fêtes. Le reste va son train comme ailleurs, au moins parmi les mondains et les philosophes. Les chrétiens gardent un silence respectueux en suivant leur mort. Quant à moi, j'étais trop oppressé et trop embarrassé pour avoir rien à dire.
Nous arrivons à Téglise. Je vois transporter le corps de mon pauvre Edgard du char de la mort dans le temple où il va recevoir une bénédiction avant de rentrer dans la terre dont il est sorti. Je trouve cela beau, je l'avoue ; c'est un témoignage éclatant que Thomme n'est pas un animal comme un autre, et que sa dépouille a encore quelque chose de sacré, dernier vestige de l'âme qui la vivifiait. J'y vois même comme un signe ou une espérance de résurrection, même pour le corps ; car sans cette espérance, il u*y aurait aucune raison de faire tant de cérémonies et d'accorder tant d'honneurs à une poussière qui va se perdre tout à Theure dans la confusion des éléments.
11 y avait longtemps quejenétaiscntré dans une église, au moins pour un enterrement, et j'en suis remué. La liturgie est expressive et imposante; la musique est merveilleusement adaptée aux paroles sacrées. Le Dies irx est sublime et le De profundis écrasant. On y sent la misère de l'homme en face du juge sans appel. Tous les souvenirs de la foi de mon enfance me reviennent à l'esprit involontairement ; c'est comme une évocation du passé qui reproduit dans mon imagination les traces presque effacées de la piété d'autrefois ; et ces images se mêlant comme [des ombres à celle d'Edgard, dont elles semblent entourer le catafalque, me font une telle impression, que je m'unis, sans y penser et presque sans le vouloir, aux prières de l'Église pour mon pauvre ami.
Hélas! il y avait peu d'assistants autour de moi qui parussent prendre- part à ce qui se passait sous leurs yeux, même parmi ceux qui gardaient une contenance respectueuse et suivaient les indications du maître des cérémonies pour se lever, s'agenouiller ou s'asseoir.
Plusieurs avaient l'air de ne rien comprendre à ce qui se faisait. D'autres affectaient de n'y point participer, sans doute par une prétention d'esprit fort et pour ne pas être soupçonnés de la petitesse d'avoir de la foi. Ils regardaient à droite et à gauche, même derrière eux, Icsmains dans les poches ou derrière le dos, pour mieux exprimer leur dédain ou au moins leur indifférence. C'était tout ce qu'il y a de plus misérable dans la vanité, et en vérité on ne comprend pas qu'un être doué de raison puisse trouver de la gloire dans de telles sottises. A parler humainement et selon le langage du monde, c'était à souffleter.
J'en étais scandalisé, tout incroyant que je suis. Car, enfin, on doit toujours honorer ce qui est respectable, au moins par décence, par bon goût, si ce n'est par conviction. Ces gens-là ont achevé leur rôle du jour, qu'ils jouaient de si mauvaise grâce, en jetant à la hâte 'de l'eau bénite sur le cercueil, sans savoir ce qu'ils faisaient, comprenant seulement que c'était la fin d'un spectacle qui les ennuyait et les troublait. Heureusement, il y avait là quelques bonnes âmes qui pleuraient et priaient de tout leur cœur, et j'ai la conOance que leurs larmes et leurs prières ont compensé auprès de Dieu, si elles y peuvent quelque chose, toutes les inlidélités de l'assistance, à commencer par la mienne.
Au cimetière la foule s'était bien éclaircie. H ne restait plus autour de la tombe que les plus proches parents, quelques amis et des serviteurs.
La famille m'avait prié de faire un discours. Je m'en suis excusé, et, après ce qui s'était passe, ils ont compris mon refus. Qu'est-ce que j'aurais dit?
Nous avons eu deux plates oraisons funèbres ; l'une d'un collègue, déplorant cette mort prématurée, qui enlève à la société un de ses membres les plus distingués, capable de lui rendre tant de services, et qui prive cet homme jeune encore du fruit de ses longs travaux au moment où il allait atteindre le but de son ambition. Ce bon monsieur ne voyait dans -la mort de mon ami qu'un avancement manqué. L'avenir après la sortie de ce monde ne l'inquiétait guère, et il ^st probable qu'il n'y avait pas même pensé.
L'autre discours a été lu par un parent, qui a récité le^ phrases banales de la circonstance, finissant par dire à Edgard un adieu éternel, ce qui supposait qu'il n'avait pas l'espérance de le revoir jamais ; et il n'a trouvé rien de mieux à lui souhaiter dans sa position nouvelle, quelle qu'elle soit, que la légèreté de la terre dont on allait recouvrir son cadavre... Que la terre lui soit légère !
Légère ou lourde à son corps qui n'a plus de sentiment, je ne vois pas ce que cela peut faire à son âme qui n'est plus là.
Voilà les sottises qui se débitent journellement à la face du soleil, en pays chrétien, sur la tombe des morts, devant la croix du cimetière, et après la bénédiction du prêtre ! Quand tout, dans ce champ de la mort, proclame l'immortalité de l'âme et la vie future, vient un bourgeois de Paris ou un ouvrier quelconque, qui n'a jamais étudié ces redoutables questions, et dont l'incrédulité ignorante affecte de les passer sous silence, quand elle ne les nie pas insolemment par des phrases ineptes. Cela se voit et s'entend au dix-neuvième siècle,
et dans la capitale du inonde civilisé, comme on dit.
Heureusement, et cela m'a été un soulagement dans ma peine, il y a eu à la fin de cette comédie de deuil la naïve expression d'une vraie douleur. La vieille bonne avait suivi jusqu'au bout le corps de son maître, qu'elle avait porté dans son enfance, et après que tout le monde eut jeté de Teau bénite sur le cercueil descendu en terre, elle s'est approchée à son tour, et avec Teau bénite elle a versé dans la fosse ses larmes et ses sanglots. J'ai ressenti le contre-coup de cette désolation sincère, et cela m'a fait du bien. Les larmes me sont venues aux yeux, et j'aurais volontiers embrassé cette bonne femme, si le lieu l'eût permis. J'ai senti le besoin de lui serrer la main en partant.
Les fossoyeurs ont achevé leur tâche en faisant tomber la terre sur la bière, et c'est au bruit sourd de ce roulement funèbre que l'assistance s'est séparée, chacun s'empressant de retourner à ses affaires ou à ses plaisirs, un peu assombri par ces représentations de la mort, mais sans penser, au moins la plupart, que ce sera peut-être demain son tour.