‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 13 sur 63 · COMMUNICATION AVEC LES MORTS · texte numérisé non relu

COMMUNICATION AVEC LES MORTS

15 novembre.

J'ai rêvé d'Edgard, et j'en ressens encore une douce impression. Je ne sais plus ce que c'était, et les détails m'échappent. Il m'est seulement resté dans l'esprit qu'il n'était pas malheureux et qu'il ne m'en voulait pas. Au contraire, il semblait me voir avec plaisir, et sans que je puisse retrouver ce qu'il m'a dit, c'était comme un renouvellemeut d'affection, comme un nouvel appel à mon amitié. Chère âme, comme j'aimerais à savoir où

elle est maintenant, et comment elle est ! Comme il me serait doux d'échanger encore nos sentiments, nos pensées, comme nous l'avons fait si longtemps! et puisque maintenant elle est délivrée du poids de la matière et n'est plus astreinte à se traîner ici-bas, sans doute elle me donnerait des nouvelles de cet autre monde dont nous parlions si souvent dans nos entretiens philosophiques, peut-être avec autant de compétence qu'un aveugle des couleurs. Faut-il donc que personne ne soit jamais revenu de là pour nous dire ce qui s'y passe, et cet immense intérêt que nous avons ici-bas à le savoir ne sera-t-il jamais satisfait?

Il doit cependant y avoir un moyen de communiquer d'ici avec l'autre monde, et les survivants de cette terre ne peuvent pas être assurément sans relation avec ceux qui l'ont quittée. La portion du genre humain défunte est peut-être plus nombreuse que celle qui vit et doit vivre sous le soleil, et il ne se peut pas que tous les individus sortis de la même famille, et par conséquent membres du même corps, n'aient conservé entre eux quelque rapport vivant, une certaine sympathie,une sorte de solidarité ; car tout ce qui vient de l'unité retourne à l'unité, et l'humanité, une en puissance dans son principe, devra le redevenir réellement dans son développement complet. Il y a donc un lieu où tous les hommes se retrouveront un jour d'une manière ou de l'autre, et oii devra s'achever la consommation du genre humain. Jusque-là, sans doute, ceux qui sont partis attendent avec désir ceux qui leur ont été chers, lesquels de leur côté ne peuvent croire leur affection brisée, par cela seulement qu'ils ne sauraient en donner ni en recevoir des témoignages sensibles. Leur amour, s'il est pur, s'entretient par l'espoir d'en revoir l'objet, comme l'absence se console par la pensée du retour.

Le véritable amour, qui a ses racines dans les âmes et non pas seulement dans les sens et dans l'imagination, les unit à toujours, car rien n'est fort comme l'amour et rien ne peut séparer ce que Dieu a uni. Une mère espère toujours retrouver le fils qu'elle a perdu, car il est le fruit de ses entrailles, Tos de ses os, la chair de sa chair, et pendant qu'elle le portait dans son sein et dans ses bras, son âme s'est collée à la sienne, et elle le réclamera comme une partie de son être. Un lien aussi intime ne peut être entièrement rompu. Une femme qui a aimé l'époux de son choix d'un chaste et unique amour, ne croira jamais qu'il lui soit ravi éternellement par la mort. La moitié de son âme a soif de l'autre, et elle ne vit ici-bas que dans l'espérance de la retrouver. C'est la consolation des véritables veuves. Enfin, l'amitié vraie, c'est-à-dire capable de se sacrifier pour ce qu'elle aime, est d'autant plus vivace, qu'elle est plus pure et ressortant moins des convenances propres, des intérêts, de la position et de la fortune. Elle survit à la mort parce qu'elle est fondée sur quelque chose de supérieur aux choses de ce monde. C'est pourquoi la séparation par la mort ne la détruit pas, tout en la contristant par la privation momentanée de son objet. Dans sa tristesse elle se recueille au fond du cœur, comme la sève de l'arbre dont on a coupé la tige jusqu'à la racine ; mais, comme l'arbre aussi, elle est tyute prête à reverdir et à refleurir, quand la présence de l'objet aimé lui sera rendue, ce qu'elle attend avec confiance. C'est aussi mon espoir en ce moment. La mort vient d'enlever à mon âme une de ses plus belles branches, qui est allée s'engloutir ailleurs ; mais comme il y a entre nous une communauté de sève spirituelle, j'espère qu'il restera encore entre nous à distance un développement sympathique

de la vie, jusqu'à ce que nous ayons le bonheur de nous retrouver ensemble sur le même tronc.

Comment s'opérera cette communication, et aurai-je la conscience de cette sympathie ? Par quels moyens peut s'établir et s'entretenir ce commerce mystérieux entre deux âmes séparées par Tabime de la mort, abimc inaccessible à nos sens, insondable à notre raison et que notre imagination ne peut pas même se figurer ? Nous ne savons rien, absolument rien par la science humaine, de ce qui se passe outre tombe. Peut-être les morts sont-ils tout près de nous, et n'y a-t-il qu'un voile qui nous en sépare; mais cnQn ce voile, quel quMl soit, est impénétrable dans son obscurité, et Tœil de Tesprit le plus perçant ne voit rien à travers.

Les lumières naturelles de ma raison ne me fournissent donc aucun moyen de communiquer avec mon ami. Mes yeux n'aperçoivent rien, mes oreilles n'entendent rien de lui. Aucun signe de sa présence, aucune réaction à mes élans de tendresse. Je ne puis le saisir que par le souvenir et dans l'imagination ; mais ces représentations toutes rétrospectives ne me donnent que des images du passé ou des conjectures pour l'avenir. Tout ce que je puis ressusciter dans mon esprit à son égard est purement subjectif; c'est comme une tombe que je rouvre dans ma pensée pour contempler encore une fois Tobjet de mon affection et satisfaire au besoin de mon cœur. Mais cette tombe est vide ; c'est un cénotaphe autour duquel tourne ma tristesse, invoquant l'âme qui en est absente et que tous mes efforts ne peuvent y ramener, ne fût-ce que pour un moment et par un témoignage quelconque de sa présence. Il me faudrait une espèce de câble électrique pour établir la

communication entre ces deux rivages et faire passer à

travers Tocéan qui nous sépare les mouvements de nos cœurs et les signes de nos pensées.

UN Rive.

17 novembre.

(■ J'ai encore rêvé d'Edgard, et, cette fois, j'ai au moins conservé le sens de cette espèce d'apparition. Il avait Tair triste, mais non découragé ; et, sans que je puisse me rappeler ses paroles, j'ai compris qu'il implorait mon aide, me demandant de prier et de faire prier pour lui. J'en suis encore stupéfait, et il me semble être le jouet d'une illusion. Prier pour lui, moi qui ne prie pas môme pour mon compte, dans la conviction que cela ne sert de rien, et que la prière n'a d'utilité que pour les esprits faibles qui y mettent leur confiance et qu'elle soutient! Comment un homme raisonnable peut-il croire, en effet, qu'à la demande d'une bonne femme ou de telle autre personne, l'ordre des choses sera changé dans la nature, et qu'une exception sera faite aux lois générales de l'univers ? J'admets la providence divine qui gouverne le monde, mais par cela même qu'elle est providence, et d'une sagesse infinie, elle doit être conséquente avec elle-même, et ne pas varier dans ses desseins et leur accomplissement selon les vœux contradictoires de l'ignorance et de la passion des hommes.

Il y a cependant, dans cette récidive de rêve, quelque chose de singulier et qui me tracasse. J'ai toujours enseigné qu'il y a deux sortes de rêves, ou plutôt qu'il faut en distinguer les songes qui ont plus de suite, plus de sens, et qu'on a regardés chez tous les peuples, en certaines circonstances, comme des avertissements

mystérieux venant d'une autre sphère avec laquelle le sommeil, si mystérieux lui-même, nous met en rapport. Dans la poésie antique des Hébreux et des Grecs, dans Homère et dans la Bible, les songes jouent un grand rôle. C'est comme une porte ouverte sur un monde supérieur, par laquelle arrivent les messages célestes des dieux de l'Olympe ou de Jéhovah. Quelquefois ce sont des suggestions de Tenfer ou de ses satellites, employés à pousser les âmes au désordre et au crime.

Assurément, il n'y a rien de mal dans ce qui m'est demandé. Ce serait tout simplement un non-sens, une absurdité, puisque je ne crois pas à l'efficacité de la prière. Je ne dois donc attacher aucune importance à cette hallucination du sommeil.

Néanmoins, en dépit de ma raison, et quoi que je fasse, j'en suis préoccupé... Les rêves sont en général des reproductions plus ou moins bizarres des événements et des impressions de la journée, dans Timagination non réglée par la volonté pendant le sommeil. La plupart du temps, ils sont déterminés par Tétat du corps, par la digestion surtout, et ils portent le cachet de nos habitudes, de la disposition actuelle de notre esprit et de notre cœur. Ici, il n'y a rien de semblable ; car cette prière, qui m'est demandée pour le soulagement d'un défunt, est tout à fait en dehors de mes opinions et de ma manière de voir. C'est bien la dernière chose que j'aurais dû rêver, puisque je n'y pense jamais pendant la veille. Et depuis de longues années rien de pareil ne m'est arrivé, sauf avant-hier pendant le service funèbre, où je me suis senti saisi par je ne sais quel sentiment, qui n'était pas seulement de la douleur, mais dans lequel il y avait quelque chose qui ressemblait à de la piété.

i8 JOURNAL

C'est peut-être un contre-coup de cette émotion, à moins que ce ne soit un avertissement d'en haut par la voie mystérieuse du songe. En vérité, je ne sais qu'en penser. Car Tétat où nous jette le sommeil, en nous privant de la conscience et delà liberté, est si singulier, Tàme y devient tellement passive, en dehors de ses relations de la veille, et exposée à des influences extraordinaires, que tout y est possible, et qu'il y a un champ ouvert aux hypothèses. Chez les Égyptiens, chez les Hébreux, c'était un art divin d'expliquer les songes, et, de tout temps, il a existé des devins ou des prophètes qui ont prétendu le posséder. C'est l'interprétation d'un songe qui fit la fortune de Joseph à la cour de Pharaon ; et l'autre Joseph, l'époux de Marie, fut averti par un ange, dans des songes, de ne point la répudier et de se retirer avec elle et l'Enfant en Egypte, pour échapper au massacre d'Hérode.

' Enfin, laissons aller. Si ce n'est rien, ou seulement une vaine image qui a traversé mon entendement pendant le sommeil comme un nuage passe à travers l'atinosphère, elle se dissipera bientôt^ S'il y a autre chose, c'est-à-dire si l'impression reçue persiste et continue à m'inquiéter, nous avons le temps d'y penser, et nous aviserons.

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