LES REVENANTS, LES ESPRITS
48 novembre.
Tout ce que j'ai entendu dire sur les revenants se représente à mon esprit depuis quelques jours^ le soir surtout, quand je suis seul en face de ma lampe et au milieu de l'obscurité. Il me semble qu'Edgard va m'apparaitre sous une forme ou sous une autre ; et quand je suis dans celte disposition étrange, le moindre bruit,
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le craquement d'un meuble me fait tressaillir. J'en ai lionte pour ma philosophie, qui devrait me mettre audessus de ces faiblesses. Elle me fournirait toutes sortes de raisons pour les condamner, et même pour m'en moquer, si j^avais à parler en public sur ce sujet. Et en attendant, quand cette pensée me vient, j'en suis tout ému. Hélas! je commence à voir qu'on est philosophe pour les autres plus que pour soi, comme les médecins, qui traitent hardiment leurs malades, et qui ne savent pas se soigner. Quoi que fasse et dise la science, la nature reprend toujours ses droits.
Je n'ai jamais vu de revenant, et je ne connais personne qui en ait vu. Cependant le monde ancien et le monde moderne sont pleins de ces histoires-là. Mais de ce que je n'en n'ai point vu, il ne suit pas qu'il n'y en ait pas, et surtout qu'il ne puisse y en avoir. La loi parait être que les âmes sorties de ce monde par la séparation d'avec leur corps, n'y reviennent point, puisque les moyens naturels de communication leur ont été ôtés. Mais ne peut-il pas exister des corps plus subtils, plus éthérés, et dont la forme nuageuse, vaporeuse, se rende sensible, comme, par exemple, l'image dans le miroir ou le mirage dans le désert? La fantasmagorie peut nous faire soupçonner bien des choses de ce genre. Ce serait une âme séparée, qui, par une exception au cours ordinaire des choses, trouverait le moyen d'apparaître dans son image à nos yeux, ou de se manifester par les vibrations de l'air, par la voix, par des paroles, par un gémissement, par un bruit quelconque. Qui peut dire que cela est impossible? Car enfin il n'y a là-dedans rien de contradictoire, donc, point d'absurdité, surtout si le but de cette apparition de l'autre monde est de fiûre connaître une volonté supérieure ou de transmettre un avertissement du ciel. Dans ce cas, les rêve-
nants rempliraient le ministère attribué aux anges.
II y a encore une autre raison, qui paraîtra peut-être plus philosophique. Nous ne vivons ici-bas que par une communication continuelle de Tâme et du corps avec les objets nécessaires aux besoins de la vie et qui lui donnent de la nourriture et de la jouissance. Notre âme s'attache plus ou moins à ces objets, personnes ou choses, en raison d'affinités particulières, qui sont les racines de l'amour, lequel peut aller jusqu'à la passion et rendre Tâme esclave de ce qu'elle aime. Si donc dans un tel état d'attachement exclusif aux choses terrestres ou de possession par l'une de ces choses, elle en est tout d'un coup séparée violemment par la mort, le désir passionné lui en reste, bien qu'elle soit forcée de les abandonner ; et de là un regret qui la rejette en arrière,un retour possible de sa volonté vers ce qui lui a été cher pardessus tout : de l'avare vers son trésor, de l'amante vers son amant, de la mère vers son enfant, de l'ami vers son ami. Là où est votre trésor, là est votre cœur, dit l'Evangile ; et si le cœur y revient de toute la puissance de son désir, ne peut-il pas trouver un moyen quelconque de manifester ce retour et sa présence? Ce serait pour les âmes un état de souffrance, puisqu'elles seraient incapables de jouir de Tobjet de leurs regrets, peut-être un châtiment pour avoir trop aimé les créatures de ce monde et les choses périssables.
Les anciens croyaient à quelque chose de semblable, quand ils faisaient errer les mânes sur les bords du Styx ou ailleurs, jusqu'à ce qu*on eût offert les sacri-. fices nécessaires pour leur délivrance. Alors seulement elles pouvaient entrer dans les champs Élysées. Or c'est justement dans cet état intermédiaire entre le ciel et la terre et par ce qui les y attacherait encore, qu'il leur serait possible de se manifester d'une manière sensible
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en certaines limites et à certaines personnes, soit pour leur révéler des choses de l'autre monde , ce qui serait une mission, soit pour chercher à satisfaire la passion qui les possède encore, ce qui serait un châtiment.
Du reste, ici aussi nous sommes dans une ignorance complète, vivant aumilieu d'un monde dont nous ne saisissons que les formes les plus grossières , tandis que les parties les plus subtiles échappent à notre perception. Depuis qu'on a inventé le télescope et le microscope, les limites du monde insensible ont été reculées dans Tinfiniment grand et l'infiniment petit. Nous savons maintenant qu'il y a autour de nous et en nous desmilHons d'êtres invisibles^impalpables,qui modifient singulièrement notre existence en bien ou en mal. La plupart des maladies sont attribuées aujourd'hui à des animalcules imperceptibles, qui se mêlent au sang et l'infectent; et en outre, par la nourriture et la respiration, des germes invisibles de mort entrent sans cesse dans l'organisme. S'il en est ainsi dans Tordre physique, qu'est-ce donc dans le monde spirituel, que nous ne connaissons au dedans de nous que par l'aperception de notre conscience, et au dehors par la parole de nos semblables, si impuissante à exprimer le sentiment et la pensée? A coup sûr, les esprits sont encore plus difficiles à saisir que les corps, si fluides, si vaporeux qu'ils soient ; et par conséquent n est-il pas permis de croire qu'ici-bas nous sommes sans cesse entourés d'esprits de tout genre avec lesquels nous sommes plus ou moins en rapport, et dont l'influence subtile s'exerce mystérieusement sur la vie de notre âme, sur ses dispositions, ses décisions et ses actes ?
De là, des motions secrètes, des impulsions cachées, des avertissements inattendus , des pressentiments obscurs, des suggestions bonnes ou mauvaises, et enfin
des inspirations lieureuses ou funestes dans la conduite de la vie comme dans l'exercice de l'art ou la manifestation du génie. A toute inspiration il doit y avoir un inspirateur ; et dans les choses de l'esprit, l'action doit partir d'un esprit. Le poète en appelant le secours de sa muse n'invoquait pas une chimère. Le mens divinior dont il sentait le besoin, lui arrivait par un intermédiaire vivant ; et il est probable qu'il en va ainsi, toutes les fois qu'une idée heureuse, à laquelle nous ne pensions nullement, nous est donnée, ou qu'une grande résolution, dont nous ne nous croyions pas capables, nous est suggérée. Socrate, le plus sage des hommes de son temps, croyait à un génie familier, qui l'avertissait avant le danger pour l'en préserver : ce qui ressemble beaucoup aux anges gardiens du christianisme ; et l'un et l'autre exemple impliquent la croyance que nous sommes en relation ici-bas, et le plus souvent sans nous en douter, avec des êtres spirituels, non unis à des corps semblables aux nôtres, soit qu'ils les aient dépouillés par la mort, soit qu'ils n'en aient jamais été revêtus, comme les anges.
Maintenant, que ces esprits, auxquels nous devons, dans l'ordre naturel, les inspirations de la conscience et du génie, puissent se manifester aussi surnaturellement par des apparences sensibles, soit avec les formes qu'ils ont eues sur la terre, comme ce qu'on appelle les revenants, soit par toute autre manière d'apparaître, qui osera dire que cela est impossible? Je n'ai jamais rien vu de pareil, je le répète; mais tant d'autres prétendent avoir vu de ces choses, que je ne suis pas sûr qu'Edgard, dont l'image me suit partout, ne m'apparaitra pas un jour ou l'autre. J'avoue que je ne le désire pas, malgré la tendre affection que je lui garde, et la seule pensée que cela se peut, me fait frissonner ; car
tout ce qui est en dehors de la nature ou la surpasse me déconcerte et m'effraye.