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LA PEUR DE LA MORT

19 novembre.

Voici le choléra qui nous arrive, pour surcroit d'embarras et d'inquiétude. On en cite plusieurs cas et tous mortels. Qu est-ce que le choléra, et qu'y faire? Je constate d'abord que les médecins ne savent point ce que c'est. Sur cette question il y a dans la Faculté autant d'opinions que de têtes, et quand les docteurs discutent, ils ne s'accordent pas d'ordinaire, ou ne paraissent s'entendre que dans les consultations, en présence des familles et pour éviter le scandale. Dans ces cas, on adhère même à une opinion qu'on ne partage pas, parce que le médecin consultant n'a pas de responsabilité : il n'est tenu qu'à donner son avis.

La médecine ignore donc ce qu'est le choléra, et elle traite la maladie d'une manière ou de l'autre, et les malades de leur côté meurent ou guérissent d'une manière ou de Tautrc. Mais qu'en dit la philosophie?

Hélas! elle n'en tait pas plus que la médecine. Seulement elle pose des questions, auxquelles la médecine, qui va presque toujours terre à terre, ne pense pas.

La philosophie se demande d'où viennent ces fléaux, qui sortent de temps en temps on ne sait d'où, font le tour du monde et déciment l'humanité sans qu'on puisse rien faire pour arrêter leurs ravages : c'est une invasion soudaine qui finit comme elle a commencé, sans qu'on sache pourquoi. Il n'y a pas d'effets sans cause. Quelle est donc la cause de ces terribles effets? Et en outre, estrce par hasard ou sans raison aucune

que quelques cent mille hommes sont enlevés tout d'un coup de la surface de la terre? H y a cependant un gouvernement dans l'univers, puisqu'il y a un créateur, une providence ; et on ne peut pas croire qu'une telle calamité arrive sans sa permission, sinon sans son ordre.

Est-ce que le choléra serait un instrument entre ses mains pour châtier les hommes coupables, comme on pourrait le penser de tous les grands malheurs qui désolent les nations d'une manière générale? Pourquoi pas? S'il y a un gouvernement providentiel, il doit maintenir Tordre par sa puissance et manifester sa puissance par la punition du désordre. Le châtiment des violateurs de la loi est la sanction nécessaire de tout gouvernement. L'Ancien Testament est plein de ces faits et de ces exemples, et jamais le peuple de Dieu, comme on l'appelle, n'a méprisé la parole divine, sans que les fléaux donl elle l'avait menacé Taient accablé. Au fond c'est justice, si la loi a été violée. Il s'agit seulement de savoir s'il en est ainsi, et il est bien difficile de ne pas l'admettre, s'il y a une direction divine dans les choses humaines.

Maintenant, qu'allons-nous faire? Avant tout, nous allons faire, comme on dit, contre fortune bon cœur, pour n'avoir pas l'air d'avoir peur, et afin d'encourager ceux qui ont plus peur que nous, nos femmes, nos enfants, nos serviteurs. Pour moi, je prends déjà au milieu d'eux un air impassible, comme s'il n'y avait rien de nouveau, et aucun motif de s'effrayer. Au fond j'ai peur tout comme un autre ; je ne comprends même pas qu'il y ait des gens qui prétendent ne pas connaître le sentiment de la peur. L'ennemi le plus terrible est celui qui tourne autour de vous pour vous assaillir sans qu'on l'aperçoive, en sorte

qu'on est exposé à ses coups sans pouvoir se mettre en défense. C'est le cas du choléra, qui tombe à Fimproviste au milieu d une ville, dans une famille, dans une maison, sans distinction de rang, de condition, de richesse, de santé. Il se joue de toutes les précautions contre ses attacfues, et de tous les efforts pour les repousser, en sorte que là où il se déclare, les hommes sont comme des moutons dans la bergerie, destinés à en sortir aujourd'hui ou demain pour aller à la boucherie, sans qu'un seul sache quand viendra son tour.

Il n'est pas possible, si Ton est raisonnable, qu'on n'ait pas peur d'un tel fléau, qui rend la mort imminente, plus menaçante que jamais. Or, nous avons tous horreur de la mort instinctivement et par réflexion :

Instinctivement, parce que toute créature vivante veut vivre, et redoute et fuit naturellement tout ce qui peut détruire ou endommager son existence. C'est un effet de la loi innée de la conservation dans chaque individu.

Par réflexion, parce que la mort change complètement notre vie actuelle, en nous ôtant le corps qui en fait la moitié, sinon davantage pour la plupart. Or, comme on dit vulgairement, on sait ce qu'on perd et on ne sait pas ce qu'on gagnera. La séparation de l'âme et du corps est douloureuse; c'est une lutte terrible, puisqu'on l'appelle agonie. Le passage dans l'autre^ monde est plein de ténèbres, et enfin, personne ne sait ce qu'il trouvera au bout, et comment il sera reçu.

Sans doute, ceux qui ont pratiqué la justiceet qui n'ont voulu et faitque le bien, peuventavoir confiance. Je comprends cela, et c'est à coup sûr la seule consolation que présentela mort. Mais, en y regardant de près, quels sont ceux-là, et combien y en a-t-il parmi ceux que je con-

nais, moi compris ?Qin peut se vanter de n'avoir jamais ctc injuste, et surtout de n'avoir point recherché son intérêt au détriment des autres, et sous les apparences de réquité et même de la charité? Qui sait, comme Ta écrit saint Paul quelque part, s'il est digne d'amour ou de haine? Et quand j'entends dire que les saints, c'està-dire les hommes qui ont vécu le plus purement et dans le plus grand détachement du monde, se croyaient loujours les plus coupables, et ressentaient d'horribles frayeurs à l'article delà mort,je me demande qui peut, après cela, se croire à l'abri du danger et en droit de n'avoir pas peur. Le juste d'Horace, le stoïcien, qui verrait le ciel en ruines tomber sur sa tête sans sourciller, m*a toujours paru une hâblerie philosophique et poétique. Ces choses-là se disent et s'écrivent pour faire de Teffet, comme les scènes de théâtre, mais on ne les voit pas dans la réalité, ou ce sont des exceptions.

J'affirme que tout homme qui se vante de n'avoir pas peur de la mort est un menteur, à moins qu'il ne se trompe lui-même ; à plus forte raison s'il appelle la mort, comme le bûcheron qui trouvait son fardeau trop lourd, et qui le reprend bien vite, quand elle arrive. Alors il est un sot ou un fou. La passion rend insensé, et, dans ce cas je conçois qu'elle brave le trépas pour se satisfaire ; ce qui est néanmoins une absurdité de plus, car la mort enlève la possession de l'objet aimé. Celui qui s'habitue au danger, comme le soldat, ou qui joue avec le feu comme l'enfant sans expérience, je le comprends encore ; mais alors c'est l'effet de l'insouciance |)roduite par l'habitude, ou le résultat de l'ignorance, et dans l'un et l'autre cas il n'y a pas de quoi se glorifier. C'est déraison des deux côtés, car il n'est pas sage de s'exposer au péril de la mort sans chercher les

moyens de l'éviter, s'il est possible, ou de le combattre victorieusement, s'il est inévitable.

On médira, peut-être, que les hommes comme je les veux feraient d'assez mauvais soldats. Us raisonneraient trop devant le danger et ne marcheraient pas toujours comme on voudrait. Je l'accorde, pour la généralité des cas, c'est-à-dire pour la plupart des guerres qui n'ont pas pour but la défense légitime et le salut des peuples, et qui, le plus souvent, sont suscitées par l'ambition ou les passions des gouvernements et des princes. Dans les guerres justes, au contraire, quand on a sa vie à défendre et qu'il n'y a pas d'autre moyen de la sauver, on a toujours du courage. Nous le voyons dans les plus faibles animaux. Mais quand l'homme se bat sans savoir ni pourquoi ni contre qui il se bat, comme le plus souvent dans nos armées permanentes, on supplée au vrai mobile de la bravoure parce qu'on appelle l'honneur militaire ou la gloire du drapeau. Alors il faut griser les hommes pour les rendre courageux, et c'est ce qui se fait avec de la musique, de Teau-de-vie et de la poudre pour les soldats, avec des épaulcttes et des décorations pour les officiers. En un mot, on exalte la valeur par l'excitation d'une passion plus ou moins grossière ; ce qui produit une sorte d'étourdissement qui ne voit plus le danger et brave la mort. On appelle cela delà gloire, et on met cette gloire au-dessus de toutes les autres, quels qu'en soient les résultats, tandis que, au fond, il n'est glorieux d'affronter la mort que pour la défense de la vérité et de la justice.

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