‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 16 sur 63 · LES TABLES TOURNANTES · texte numérisé non relu

LES TABLES TOURNANTES

^ uovembre.

J'ai assisté hier à une expérience qui a eu l'air d'une mystification, et qui cependant ne lest pas tout à fait, au moins de la volonté de ceux qui Tont tentée^ mais qui l'esten ce sens qu'elle n'a donné aucun résultat positif, et que je n'étais pas plus avancé après qu'auparavant. Dans mon désir de trouver un moyen de communiquer avec les morts, au défaut de la science qui ne m'apprend rien à ce sujet, je voulais essayer des voies mystérieuses par lesquelles on prétend entrer en relation avec l'autre monde.

Un homme très-honorable de la société, et qui a même des sentiments chrétiens, le comte de X... s'est pris d'enthousiasme pour le spiritisme, et, dans son zèle de prosélyte, il m'a proposé d'assister à Tune des séances qui se tiennent chez lui, désirant sans doute avoir l'opinion d'un philosophe sur ces étranges manifestations. J'y ai consenti par curiosité d'abord, et parce qu'il appartient en effet au philosophe d'examiner tous les phénomènes de la vie spirituelle; et ensuite sur son assurance qu'on pouvait, par cette voie, évoquer les morts et les esprits de l'autre monde. En outre, M. X... étant parfaitement de bonne foi et n'ayant aucun intérêt à me tromper, j'étais certain qu'il n'y avait chez lui ni sur* prise à craindre, ni mise en scène, ni charlatanisme, mais tout au plus, en ce qui le concerne lui et ses amis, l'illusion que l'imagination produit quelquefois dans les meilleurs esprits.

Je me rendis donc chez lui hier soir, et je trouvai dans son salon une douzaine de personnes, toutes ap^

partenant à ce qu'on appelle les classes distinguées, des députés, des magistrats, des savants, et même deux ecclésiastiques. Je n'avais donc rien à craindre en si bonne compagnie, etj'étais disposé à tout observer sans prévention et à juger impartialement.

On se mit à l'œuvre autour d'une table, espèce de guéridon porté sur un seul pied et qui avait à peu près un mètre de hauteur. La personne qui passait pour le meilleur médium commença à la manipuler sans la toucher, par des espèces de passes magnétiques, puis, par une simple application des doigts sans mouvement. Au bout de quelques minutes, après quelques tressaillements visibles, la table se mit h tourner sous les mains de l'opérateur. Le trépied de l'oracle était posé, et l'esprit mystérieux commença à se manifester.

Mais comme l'esprit parlait par l'intermédiaire d'une table qui n'a pas de voix, il n'y avait d'autre moyen d'expression que les coups frappés par le guéridon, paraissant se soulever de lui-même à chaque question. On avait composé une sorte d'alphabet en attribuant à chaque lettre un certain nombre de coups, en sorte qu'on arrivait lentement, péniblement, à faire des mots qu'on interprétait ensuite comme on pouvait. Ce procédé me parut embarrassé, obscur, et trop sujet à

l'arbitraire.

Quand la table commençait à remuer, le médium lui demandait : Qui est là? et alors se produisaient les plus singulières réponses. C'étaient des noms bizarres et inconnus de personnages del'antiquité égyptienne ou grecque, qui se mettaient en communication avec les vivants du dix-neuvième siècle de Tère clu*étienne pour leur dire des choses très-insignifiantes ; et, plus on poussait les interrogations, afin d'arriver à quelque chose d'intéressant, plus on tombait dans l'obscurité et dans la con-

fusion. Nous passâmes beaucoup de temps dans ces divagations ténébreuses et puériles, et enfin cette manière de faire me parut si peu raisonnable et si hasardeuse, que je ne pus me résoudre à y prendre part, malgré Tenvie que j'avais de savoir quelque chose d'Edgard et de sa position nouvelle. Ce me semblait une sorte de profanation que d'évoquer son âme en de pareilles circonstances et par de telles manœuvres, et j'éprouvais de la répugnance à me mettre en rapport d'une manière quelconque avec ces agents inconnus d'outretombe, que je ne pouvais discerner, et dont les prétendus oracles ne m'inspiraient aucune confiance. Je gardai donc le silence, me bornant au rôle d'observateur.

Néanmoins, je ne puis nier qu'il y ait là-dedans quelque chose d'extraordinaire ou d'extra-naturel. La personne honorable et pleine de bonne foi qui remplissait les fonctions de médium n y apportait ni fraude ni charlatanisme, trop éclairée pour se laisser duper, et d'ailleurs n'ayant aucun intérêt à inventer les choses bizarres données en réponse aux questions posées. En outre, Tassistance étant composée d'hommes honnêtes et instruits et qui ne pouvaient être trompés facilement, je veux bien croire qu'une certaine communication mystérieuse s'est établie, par le moyen de la table, entre eux et des êtres de l'autre monde, des esprits si l'on veut, puisqu'on appelle de ce nom tout ce qui ne tombe pas sous nos sens. Mais qu'est-ce que ces esprits? A quelle sphère de l'univers appartiennent ces êtres invisibles, et d'où viennent-ils? Sont-ils bons ou mauvais, esprits de lumière ou esprits de ténèbres, anges de la vérité ou agents de l'erreur, ministres du ciel ou satellites de l'enfer? Telles sont les questions qui me venaient à l'esprit, et que ce que je voyais et entendais ne pouvait

cclaircir.D ailleurs, ce que ces esprits nous ont dit était si obscur, si incertain, et après tout si insignifiant, qu'en vérité ce n'était pas la peine de revenir de Tautre monde pour n'en rapporter que de pareilles nouvelles. Telle est, en somme, l'impression que m'ont laissée ces prétendues révélations.

Cependant, une réponse parut émouvoir profondément Tun des assistants qui avait posé une question au sujet de Tune de ses parentes morte peu avant. Il y vit ou crut y voir l'indication d'un secret que lui seul pouvait connaître ; ce qui produisit un certain effet dans l'assemblée.

J'ai remarqué aussi l'éloignement que les agents de ces choses ténébreuses, quels qu'ils soient, semblent éprouver pour tout ce qui porte la marque du christîanisme. Le nom de Jésus-Christ semblait les intimider, le signe de la croix les déconcertait : et quand on leur demiandait nettement s'ils étaient des instruments du bien ou du mal, de Dieu ou de Satan, ils tergiversaient dans leurs réponses et ne disaient ni oui ni non. J'ai vu même la table se jeter en arrière pour ne pas supporter un objet consacré, et sur la table une corbeille, qu'on avait mise en mouvement par l'imposition des mains, s'enfuir en rampant comme un serpent devant le hvrcdes Evangiles.

Je raconte simplement ce quej'ai vu et entendu, sans en tirer pour le moment aucune conclusion, sinon qu'il y a là quelque chose d'extra-nalurel, que la raison ne peut expliquer, mais qu'elle n'a pas non plus le droit de nier, si elle est de bonne foi, puisqu'elle se trouve en face de laits bien constatés. Je suis certain, calme comme je •suis resté tout le temps, de n'avoir été fasciné par aucune illusion de mon imagination, qui n'a été exaltée en aucune manière, ni trompée par aucune manœuvre des

assistants, hommes honnêtes, n^ayant point de parti pris ni d'intérêt personnel dans cette affaire.

Il se peut donc qu'il y ait là un moyen de communiquer avec les défunts ; mais le moyen me parait difficile, embarrassé, obscur et peu sûr; et d'ailleurs, en supposant qu'on puisse se procurer par là des renseignements sur leur état, cette connaissance incertaine et vague ne donne aucune facilité de leur être utile à quelque chose. Dès lors, à quoi bon? Ce n'est plus qu'une vaine curiosité, qui a probablement ses dangers et qui ne peut servir à personne, ni aux vivants ni aux morts.

Cela ne m'empêche pas de croire à la possibilité d'entrer en commerce avec l'autre monde par un moyen quelconque, comme je vois qu'on Ta toujours cru parmi les païens, chez les juifs et même parmi les chrétiens. Je lis dans la Bible, qu'à la demande de Saûl, Tâme de Samuel fut évoquée en sa présence par une espèce de sorcière ; et les paroles terribles à lui adressées par le prophète et qui se sont si fidèlement réalisées par sa chute et par sa mort, prouvent qu'il n'y a eu là ni jeu ni fiction. Or, pour qu'un livre pareil, donné aux Israélites et aux chrétiens comme une révélation du ciel, et qui est, après tout, la base de leur religion, mentionne des faits de ce genre, il faut qu'il y ait dans ces faits un fond de vérité, que l'imagination des peuples a pu exagérer ou défigurer, mais qui n'en subsiste pas moins sous les voiles des superstitions populaires à travers les siècles et chez toutes les nations.

En attendant, je n'en suis pas plus avancé sur le compte de mon pauvre Edgard, et je veux continuer mes explorations. Avec de la patience, je finirai peut-être par trouver une issue qui mène mon âme à la science.

UNE SÉANCE DE MAONéTISME.

23 novembre.

J'ai tenté hier une autre ekpérience, qui ne m'a pas donné plus de lumière sur l'objet de mes recherches que la précédente. Les oracles du magnétisme ont été aussi impuissants que ceux du spiritisme. J'ai assisté à une séance chez l'un de mes amis, qui s'en occupe avec toute l'ardeur d'une foi nouvelle, laquelle, comme toujours, désire vivement faire des prosélytes. La séance était toute privée, pour moi seul, et ainsi il n'y avait point de mise en scène ni de pose devant le public. Mon ami, qui sait très-bien que je ne suis pas homme à tne laisser abuser par les formes et par les phrases, y allait tout simplement ; et comme le sujet sur lequel il opère est une fille de campagne très-honnête et qui sait à peine ce dont il est question, il n'y avait pas à craindre la fraude ni les simagrées. Cette personne est devenue somnambule spontanément à la suite d'une maladie nerveuse, et l'art n*a fait que développer ce que la nature avait commencé en elle. Le magnétiseur l'endort facilement par la manipulation ordinaire, et peu après elle entre en crise lucide et répond à ses questions sur toutes sortes de sujets.

J'espérais donc qu'elle .m'apprendrait quelque chose de l'autre monde, et particulièrement sur l'état de mon ami Edgard. Je lui fis poser plusieurs questions à cette fin ; mais ses réponses furent si vagues, si obscures, si incohérentes, elle mit tant d'hésitation à les donner, que je compris tout de suite que sa clairvoyance n'atteignait point si haut, et que nous lui demandions ce qu'elle ne savait pas plus que nous. Je constatai que

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la vision somnambulique , supersensible en une certaine manière, puisqu'elle dépasse la portée naturelle des sens et peut s'exercer sans leurs organes, ne sortait point cependant des limites de ce monde ; en sorte que l'esprit qui en est doué temporairement, acquiert seulement par une excitation spéciale la faculté d'y voir plus subtilement et autrement que les autres hommes. C'est une sorte de microscope ou de télescope ajouté à la vue de l'esprit, et qui le rend capable d'apercevoir des phénomènes qui échappent à sa portée ordinaire. J'en conclus que s'il y a là quelque chose d'extra-naturel , c'est-à-dire au-dessus et en dehors des conditions habituelles de notre manière de connaître, il n'y a en effet rien de surnaturel, ou qui sorte du domaine de la nature ; et qu'ainsi ce n'est point par cette voie qu'on peut jeter un regard sur l'autre monde, et obtenir une lumière supérieure pour la science ou pour la foi.

Des faits dont j'ai été témoin, il m'est resté la conviction que l'espèce de seconde vue acquise dans la crise somnambulique spontanée ou provoquée par le magnétisme, quand elle est bien lucide, perçoit des choses qui échappent à la vision ordinaire ; que cette vue plus subtile ne s'exerce plus par les yeux, qui sont fermés, mais directement par le système nerveux et sans lumière apparente; qu'elle pénètre les corps opaques, et discerne leur constitution et leur état, surtout les modifications morbides des corps vivants, et les propriétés de certains remèdes qui y correspondent ; qu'elle s* étend plus ou moins loin dans l'espace et saisit comme en un clin d'œil des événements lointains, ou des choses cachées à la vue ordinaire, indiquant les lieux où elles se trouvent, et qu'on ne soupçonnait pas.

J'ai été témoin de tous ces phénomènes, de manière

à n'en pouvoir douter. Ce qui semble prouver que, par l'excitation de Tinfluence magnétique, le cerveau et tout le système nerveux est tellement exalté, qu'il acquiert une vitalité et par conséquent une puissance bien supérieures à celles de l'organisme dans son état normal, et qu'il exerce d'une manière extraordinaire toutes ses fonctions. Dans cet état, l'âme unie au corps et qui agit par ses organes, a moins besoin de leur intervention, et n'est plus aussi enchaînée par ses liens ; ou, si Ton veut, le corps est tellement exalté par l'action magnétique, qu'il se prête plus facilement à l'exercice et au développement de ses facultés. C'est pour l'esprit une sorte d'enlèvement, d'extase ou d'ascension, qui le met au-dessus de son état ordinaire ici-bas, et par là il semble planer un moment dans l'atmosphère de ce monde.

L'action du magnétisme sur le corps est tantôt douce, tantôt violente, suivant la disposition du sujet et de l'opérateur. Dès que la crise commence, les yeux se ferment ou s'ouvrent démesurément et deviennent fixes et comme vitrés. Le visage change. En certains moments il exprime par soii calme et son sourire une sorte de béatitude, comme par la pénétration d'une douce influence ; en d'autres il devient sombre, effrayé, bouleversé, comme si une horrible vision le terrifiait. Dans le sujet que j'ai vu, après une attaque de nerfs non provoquée, il s'est déclaré une attaque de catalepsie qui a duré une demi-heure, et pendant laquelle la somnambule est restée immobile, les jambes étendues sans soutien, les bras élevés sans appui, et n'accusant aucune fatigue de celte position insoutenable dans l'état ordinaire. A son réveil, elle ne savait rien de tout ce qui s'était passé, mais elle était brisée dans tous ses membres.

Somme toute, cette expérience, qui ne m'a rien appris de ce que je désirais savoir, m*a été utile à un autre point de vue. J^ai pu constater sûrement des faits extraordinaires, que je révoquais en doute, si je ne les niais pas catégoriquement. Elle m'a fourni une nouvelle preuve de Texistence d'un principe spirituel qui domine le physique tout en en subissant Tintluence, et qui s'en dégage par instants pour se manifester avec plus d'énergie. Donc Tâme, ou ce qu'on appelle de ce nom, ne dépend que partiellement et temporairement des organes du corps, et puisque déjà ici-bas elle peut agir en dehors des moyens ordinaires et d'une manière plus élevée et plus efficace, ne doit-on pas en conclure qu'elle ne jouira de toute sa puissance que quand elle en sera entièrement affranchie, soit par sa séparation d'avec le corps, soit en le dominant complètement? Il y a donc là un argument de plus pour le spiritualisme contre le matérialisme. Je suis aise de l'avoir trouvé en cherchant autre chose. C'est ce qui est arrivé à la chimie, acharnée si longtemps à la recherche de la pierre philosophais Elle n'a pas découvert l'art du grand œuvre, l'art de faire de l'or, mais le secret de la composition des corps. Pourquoi la psychologie n'aurait-elle pas la même fortune ?

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