‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 17 sur 63 · RÉMINISCENCE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

RÉMINISCENCE CATHOLIQUE

25 novembre.

Il m'est revenu à l'esprit que dan^ le catéchisme que j'ai appris pour me j>réparer à ma première communion, il est question d'un moyen d'entrer en communication avec les morts par la prière et par l'invocation

des saints : par la prière accompagnée de bonnes œuvres faites à Tintention des défunts ; par l'invocation des saints qui sont dans la gloire, afin d'obtenir par leurs suffrages et une certaine participation à leurs mérites, le secours de la grâce en faveur des âmes réconciliées avec le ciel, mais dont les expiations et la purification ne sont point achevées. La doctrine catholique enseignerait donc que le monde actuel , qu'elle appelle l'Église militante, est en rapport vivant, d'un côté avec un monde inférieur et ténébreux, désigné sous le nom d'ÉgUse souffrante, et de l'autre avec un monde supérieur et lumineux , nommé l'Égiîse triomphante , et qui est le royaume du ciel. - "

Voilà ce qui est resté vaguement dans mes souvenirs, et en y revenant par la réflexion^ âFjfi^'a semblé ^u'il pourrait y avoir là une voie pour étaHir cette communication que je cherche avec l'autre monde. Mais comme j'ai abandonné la doctrine et la pratique du christianisme depuis tant d'années , je n'avais aucune assurance que ces idées fussent réellement celles de l'Église, et j'ai cru raisonnable de le constater avant tout. C'est pourquoi, dans mon envie extrême d'avoir quelque chose de certain à cet égard, j'ai pris la résolution, quoi qu'il m'en coûtât un peu, sans doute par respect humain, d'aller consulter un ecclésiastique de ma connaissance, qui passe pour un bon théologien, et qui jouit ici d'une grande estime bien méritée par sa science et par sa charité.

Ce digne prêtre , qui sait que je suis Un philosophe , ce qui sans doute n'était pas une recommandation auprès de lui, parut d'abord un peu surpris de ma visite, ne sachant à quoi elle allait aboutir. Mais quand je lui en eus expliqué l'objet , il parut rassuré et même joyeux, espérant probablement que je lui étais amené

par la grâce, et qu'il s'agissait d'une conversion. Je ne jugeai point à propos de lui ôter cet espoir, sans cependant rien dire pour le confirmer. J'avais la pensée secrète de me ménager un meilleur accueil et d'exciter plus vivement son désir de me convaincre ; ce qui, à mon sens, devait donner à sa parole plus d'ardeur et de clarté.

Voici à peu près ce qu'il me dit :

Il est difficile, mon cher monsieur, de vous expliquer en quelques paroles, comme vous le désirez, la doctrine de l'Eglise à ce sujet, car elle est très-profonde ; et, bien qu'elle soit compréhensible en une certaine mesure aux intelligences ordinaires, puisqu'elle est un article de foi enseigné aux petits enfants , cependant elle n'apparaît dans sa sublime vérité qu'aux esprits capables d*en saisir le principe et de Tembrasser dans son ensemble. Je ne doute pas que vous ne le puissiez, si vous êtes poussé à l'étudier en ce moment par un désir sincère du vrai et non par une vainc curiosité. Du reste. Dieu se sert de tous les moyens, même de la vanité des hommes et des tourments de leur esprit comme des agitations de leur cœur, pour les amener à lui, et vous ne seriez pas le premier savant pris à Pappât deTÉvangile, en le lisant dans l'intérêt de son érudition, ou même avec le projet de le critiquer et de le combattre.

Quoiqu'il en soit, comme vous me demandez de vous rendre raison de ma foi sur un point de la doctrine, c'est un devoir pour moi de répondre à votre appel et je prie Dieu que ce ne soit pas en vain.

Je ne vous exposerai que les sommités de la question, qui suffiront, je crois, pour vous éclairer dans le cas qui vous occupe.

La doctrine de TÉglise est universelle, parce qu'elle est fondée sur la parole divine, qui est la vérité même,

au-dessus des temps et de Tespace, éternelle et absolue comme Dieu lui-méme.^A ce titre, elle embrasse l'univers entier, avec toutes ses sphères, et elle sait tout ce qu'il renferme, parce que tout a été fait par le Vwbe divin. Elle seule peut donc nous en apprendre tout ce qu'il est utile que nous en sachions.

Ainsi, en ce qui concerne le genre humain, son passé, son présent et son avenir, elle nous dit d'où il est venu, où il doit aller et ce qu'il deviendra. Elle ne s'occupe pas seulement des hommes de tel pays, de tel siècle, comme l'histoire ; elle nous révèle les destinées de l'humanité dans son ensemble et dans ses rapports avec la terre, où elle a été placée, et avec le ciel, où elle doit parvenir.

Tant que les hommes vivent ici-bas, posés avec leur libre arbitre entre le bien et le mal, ils sont en lutte avec le mal qui les a vaincus à leur origine, et dont ils ne peuvent être délivrés entièrement que par la grâce du Dieu fait homme ; de celui qu'elle appelle le Sauveur, parce que d'une part il a satisfait à la justice infinie en leur place en expiant leur iniquité, et que de l'autre, en leur communiquant sa vie divine, il les a rendus capables, par sa vertu, de triompher de l'ennemi de Dieu et des hommes. C'est pourquoi cette partie du genre humain, occupée encore aujourd'hui sous le soleil à combattre le mal, s'appelle l'Église militante.

Ceux qui ont pactisé avec l'ennemi de Dieu, avec le prince du mal, et s'en sont faits les satellites, sont tombés en dehors du royaume céleste et n'ont plus de place dans le ciel, puisqu'ils se sont séparés volontairement de Celui qui y règne. Ils peuplent l'enfer, le royaume des ténèbres extérieures, ou l'abîme du mal sans remède, parce que ceux qui s'y sont précipités, leur chef en tête, ont combattu à outrance la vérité, repoussé la

justice, et épuisé tous les moyens [de la miséricorde.

Cette portion déplorable de l'humanité n'a plus de rapport avec la terre que pour la troubler par les tentations, quand Dieu le permet. Elle n'en a pas non plus d'autre avec le ciel, que d'en éprouver l'inflexible justice, dont l'exercice fait le supplice des damnés et la gloire de Dieu dans l'enfer.

L'Église ne nous offre donc aucun moyen de communication avec le monde infernal, avec ceux de nos semblables qui en subissent les tourments. Elle nous recommande au contraire d'éviter tout ce qui s'y rapporte ; et c'est pourquoi elle condamne les sciences occultes et les pratiques ténébreuses qui tendent à établir d'une manière quelconque cette funeste relation.

11 en va donc dans la mort comme dans la vie ; chacun par sa liberté s'y fait sa position et son sort. Les âmes qui sortent de ce monde pures et sans tache, montent directement vers Dieu qu'elles ont aimé pardessus tout, et dont elles ont observé fidèlement les commandements et pratiqué la charité. Elles entrent dans la gloire en dépouillant leur enveloppe terrestre, et participant en Jésus-Christ à la vie divine, elles en possèdent la béatitude. C'est la partie glorieuse de l'humanité, l'Église triomphante.

Mais d'autres âmes, après s'être souillées dans le mal et dégradées par le désordre, se sont repenties de leurs fautes avant la mort, et les ont rejetées de leur cœur par une confession sincère, avec la bonne volonté de les expier et de les réparer, autant qu'il leur serait possible. Celles-là, réconciliées avec Dieu par la grâce du Sauveur qu'elles ont invoquée, en sont cependant encore séparées par les restes de leur impureté, par les taches de leur vie passée. Or, comme rien d'impur n'entre dans le royaume des cieux, il faut nécessairement

pour y être admises définitivement^ qu'elles payent jusqu'à la dernière obole ce qu'elles doivent, et que toutes les souillures de leur conscience soient effacées : ce qui s'opère par un feu purificateur qui les brûle jusqu'au fond, comme un précieux métal, pour en éliminer toutes les scories et en faire l'or pur du ciel. C'est pourquoi le lieu où cette portion du genre humain subit les douleurs de l'épuration expiatoire, se nomme le purgatoire. C'est l'Église souffrante.

Voilà donc trois Églises, la militante, la souffrante, la triomphante, n'en faisant qu'une au fond, l'Église universelle ou catholique, qui est le corps mystique de Jésus-Christ. Mais dans ce corp sacré il y aura, jusqu'à la consommation des siècles, où Tunité du royaume des cieux sera restaurée dans sa plénitude, trois régions distinctes, animées de la même vie à différents degrés par tous les moyens de la grâce et les splendeurs de la gloire ; comme on voit en tout corps vivant trois parties principales, que les physiologistes appellent le trépied de la vitalité, et dont les organes distincts concourent à la même fin par des fonctions diverses et dans une mesure réglée sous l'impulsion d'un seul principe et par la circulation du même sang.

Telles sont, mon cher monsieur, les trois sections de l'humanité régénérée en Jésus-Christ, et participant plus ou moins à la vie véritable par l'infusion de son esprit et l'absorption de son sang divin. C'est à ce point de vue que vous pouvez avoir un aperçu sur la question qui vous occupe, à savoir la possibilité d'une communication effective des vivants avec les morts.

Veuillez seulement suivre attentivement les conséquences des prémisses que nous venons de poser.

Toutes les âmes régénérées par le baptême dans le sang de Jésus-Christ et unies par une foi commune en

sa parole, forment ce qu'on appelle l'Église, c'est-à-dire l'ensemble des membres qui constituent le corps mystique du Christ. Elles communiquent par le fait entre elles, qu'elles soient en ce monde ou dans l'autre, par le foyer qui les réunit dans une même vie, comme tous les rayons du cercle sont en rapport entre eux par le centre dont ils émanent et autour duquel ils gravitent ; ou, si vous l'aimez mieux, et cette image est plus frappante, comme tous les organes d'un corps vivant sont en sympathie et en synergie par le cœur, source du sang qui les anime tous. En vertu de cette communication mystérieuse dans leur centre, les âmes en souffrance peuvent invoquer par la prière le secours de celles qui sont en possession de la vie céleste; et ces âmes heureuses, touchées de la douleur de celles que le feu épure encore, peuvent, par le moyen de la grâce, leur obtenir l'assistance demandée. L'Église qui milite encore sur la terre, et qui, à ce titre, et pour être soutenue dans ses luttes, est pourvue des moyens abondants de la grâce qui manquent aux âmes du purgatoire dont l'épreuve est achevée, peut aussh, par une prière multipliée et en offrant à l'intention des défunts le sang de Jésus-Christ et les mérites des saints, avec les bonnes œuvres et les mortifications de ses fidèles, aider considérablement les morts dans l'achèvement de leur purification et dans l'allégement de leurs souffrances. Ainsi s'établit une correspondance universelle, et qui durera jusqu'à la consommation des siècles, entre ce monde et l'autre, entre notre terre et ce qui est au-dessus et au-dessous d'elle ; en sorte que les âmes de ces trois sphères, séparées maintenant par des empêchements temporaires , mais unies par la vie divine à laquelle elles participent chacune k son degré, se touchant pour ainsi dire et se pénétrant dans le foyer de cette vie,

par la foi, par Tespérance, par la charité, ont cet immense bonheur de pouvoir se servir les unes les autres ; les bienheureuses par leur intercession, les militantes par leurs prières, leurs bonnes œuvres et l'oblation du saint sacrifice.

Sans doute, cette communication échappe aux yeux du corps, comme tout ce qui est surnaturel ; mais elle est évidente aux yeux de la foi, qui admet l'union en Jésus-Christ de toutes les âmes régénérées par la vertu de son sang ; ce qui constitue la famille des enfants de Dieu, ou le corps mystique du nouvel homme, qui est rÉglise.

De celte manière, mon cher monsieur, la correspondance entre les vivants et les morts, dont vous cherchez à connaître le moyen, n'est plus une affaire de spéculation ou de curiosité scientifique; mais elle devient vivante et puissante par sa portée pratique; car en nous apprenant comment nous pouvons entrer en relation avec 'nos amis d'oulre-tombe, elle nous indique et nous met à la main les moyens vraiment efficaces de leur manifester encore notre amour en contribuant à hâter leur délivrance, et à compléter leur salut.

Tel est d'ailleurs en toutes choses l'esprit de l'Évangile. Il n'enseigne point de vérité spéculative ou de dogme qui n'ait une application pratique, en sorte que, a son école, le disciple fidèle devient toujours meilleur, en devenant plus éclairé. C'est par ce caractère que l'Évangile se distingue essentiellement de la science et de la philosophie purement humaines ; et cela se comprend, quand on se rappelle le but de la mission du Christ, qui a été l'évangélisation des pauvres et le salut de tous les hommes.

J'ai résumé aussi exactement que j'ai pu les paroles de ce vénérable prêtre, paroles qui m'ont touché autant

par l'accentde foi quM y a mis, que parla lumière qu'elles contiennent. Elles ont ravivé en moi les traces de ma foi passée, et je suis obligé d'avouer, en dcGnilive, que dans aucune philosophie ni dans aucune autre religion, autant que je puis les connaître, je ne trouve rien d'aussi spécieux, d'aussi vraisemblable pour expliquer la question qui me préoccupe. Seulement, pour ad* mettre les conséquences qui paraissent si bien enchaînées, et surtout pour les mettre en pratique, il faudrait être convaincu delà vérité du principe du christianisme ; il faudrait admettre que Dieu s'est fait homme pour la réhabilitation de l'humanité déchue, et ma raiiîon se refuse encore à croire au fait de la chute de l'homme et à la nécessité d'un Sauveur; ou du moins elle y voit tant de difficultés et d'obscurité, qu'elle ne sait qu'en penser.

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