‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 18 sur 63 · LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

LA PROVIDENCE

28 novembre.

Ce prêtre aurait^il raison ? Ne pourrions-nous com* muniquer avec l'autre monde d'une manière sûre que par un pont surnaturel jeté sur l'abîme qui nous en sépare ? Autrement, tant que nous n'aurons vu ni entendu personne qui en soit revenu, nous ne saurons jamais ce qui s'y passe; comme Christophe Colomb avait beau rêver à un nouveau continent : il n'a été assuré de son existence qu'en y allant et le voyant. Mais son continent était sur notre globe, et le monde que Je cherche, la cité des morts, est au delà; en sorte que toutes les pensées des hommes peuvent bien nous le faire soupçonner, mais elles ne nous mettront jamais en rapport vivant avec lui.

Du rcstC) dans tous les temps^ les peuples ont cru à

cette communication du ciel avec la terre, et même de la terre avec les enfers. Toutes les mytholo^ies supposent cette croyance, et quelle que soit la diversité ou Pabsurdité de leurs inventions , elles s'accordent au moins en cela, qu'elles admettent toutes un commerce, même selon la chair, entre les dieux elles hommes, d'où proviennent ici-bas des races divines de héros et de demi-dieux. Il y a dans les religions païennes une anthropomorphisation perpétuelle de la Divinité, par des unions avec les mortels, et une divinisation incessante de Thumanité par Tapothéose des enfants de la terre. J'admets que l'imagination soit pour beaucoup dans ces créations plus ou moins fantastiques ; mais l'idée qui est au fond et qui se retrouve partout, paraît être une dictée générale du sens commun, à savoir : qu'il y a une correspondance ininterrompue entre notre monde et la sphère supérieure dont il relève ; ou autrement, que celui qui a créé le monde ne peut pas ravoir lancé dans l'espace une fois pour toutes, labandonnant au mouvement qu'il lui a imprimé, et aux lois générales qui doivent régler ce mouvement, sans continuer à le gouverner par sa providence, à le soutenir par sa puissance et à le réchauffer de son amour.

Nous autres philosophes, nous sommes portés à croire, quoique nous ne le disions pas toujours, que le Créateur, après avoir construit cette grande horloge, l'a montée pour l'éternité, en lui imprimant le mouvement perpétuel, qui ne s'arrêtera qu'à la consommation des siècles, s'il y a une fin aux siècles, ce que nous ignorons complètement. Sous ce rapport, malgré nos anathèmes contre Épicure, notre Dieu ressemble un peu à celui de ce philosophe, lequel Dieu, s'il existe, ne se mêle guère des choses de cette terre, dont les dés-

ordres continuels troubleraient sa béatitude. Le roi du ciel serait donc aussi un roi fainéant, ce que le sentiment général de l'humanité n'a jamais admis, et véritablement il faut être philosophe pour en avoir la pensée. Les spiritualistes, qui ne vont pas jusqu'à cette absurdité, s'en tirent par une fiction semblable à celle des gouvernements constitutionnels, où Ton reconnaît un roi à la condition qu'il ne régira pas, c'est-à-dire qu'il régnera sans gouverner, se contentant de la gloire de la pourpre, de la couronne et du sceptre, et laissant à ses ministres les soins et les périls du gouvernement. C'est pourquoi, nous autres philosophes, qui nous estimons les plus sages des hommes, et à ce titre les ministres sur la terre de celui qui l'a faite et que nous reléguons dans les cieux, nous prétendons de bonne foi gouverner nos semblables ici-bas, et diriger à notre gré et d'après nos idées les destinées du monde, tout en rendant au nom ou aux fonctions de la Divinité tous les honneurs qui lui appartiennent.

Le bon sens du peuple dans cette question n'est ni avec Ëpicure, ni avec nous. Il ne comprend pas plus l'absurdité du philosophe que notre fiction constitutionnelle. Il pense qu'il n'y a point de si bonne machine qui ne se dérange parfois, et qui n'ait besoin d'être remontée ou réparée de temps en temps par celui qui l'a faite ; il pense, qu'en outre du mouvement donné aux choses dès l'origine, et de l'application des lois générales pour le régler, il faut encore, pour surveiller l'ensemble et les détails, l'œil du maître, portant la main d'un côté ou de l'autre, afin de prévenir ou de réparer les désordres, ou enfin pour aider en certains moments avec un surcroît d'énergie et en raison des obstacles à l'exécution de ses desseins et à la réalisation de son idée. C'est ce qu'il appelle la providence, que la philo-

Sophie est portée à regarder comme une abstraction, tandis que le peuple en fait quelque chose ou plutôt quelqu'un de réel, de personnel, qui a les yeux et les mains partout, d'abord dans le fonctionnement des lois générales, sans aucun doute, mais aussi parfois en dehors et au-dessus de leur action. Selon la croyance populaire, une pareille intervention ne détruit pas la loi, mais seulement en suspend ou en modifie l'application en certaines circonstances, pour une plus éclatante manifestation de la puissance divine et le plus grand bien des hommes. De là ce que, dans toutes les religions, on appelle des miracles, qui sont comme des espèces de coups d'État dans le gouvernement du monde. La croyance en la possibilité, en la réalité de ces coups d'État providentiels se retrouve encore partout, et partout aussi elle est le soutien de la foi en la puissance divine, le motif principal de la prière et le fondement de l'espérance qui va au delà de ce monde.

D un autre côté, si les peuples ont toujours cru que la Divinité s* alliait d'une manière ou d'autre à l'humanité, ils ont pensé aussi que l'humanité pouvait participer à la naturB divine : et de là les apothéoses, si fréquentes chez les païens. Les Romains divinisaient presque tous leurs empereurs, même de leur vivant, et ils leur rendaient les honneurs du ciel, ce qui ne les empêchait pas de traîner leurs statues dans la boue après leur mort. Le ciel était peuplé d'hommes glorifiés par la faveur des dieux' ou la flatterie des peuples ; ce qui prouve que Tunion de la nature divine et de la nature humaine dans une même personne n*est point une invention chrétienne ; et qu'ainsi le dogme d'un Dieu fait homme pour instruire les hommes des choses du ciel et les aider à s'élever à la perfection et au souverain bien, ce dogme fondamental du chrislia-

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nisme, attaqué si vivement par le rationalisme de nos jours, a été admis de tout temps en principe sous une forme ou sous une autre, le bon sens populaire ne concevant pas que nous puissions savoir quelque chose de cerlain sur Fautre monde, si un Dieu ne vient nous l'apprendre. Du reste, Platon Fa dit quelque part, et Cicéron l'a répété dans les TtisculaneSy je crois. Je me demande alors pourquoi les philosophes modernes, qui se vantent d'être les disciples de Platon, et je suis du nombre , ne veulent pas admettre l'Homme-Dieu de rÉvangile, bien plus recommandable assurément que les dieux humanisés ou les hommes divinisés du paganisme, dont les uns étaient des libertins et les autres parfois des monstres ; tandis que le Christ, quel qu'il soit, a laissé sur la terre les paroles les plus sublimes et les plus admirables exemples. Jean-Jacques Rousseau s'écrie dans un moment d'enthousiasme : « Oui, si la mort du (ils de Sophonisbe est la mort d'un sage, celle du fils de Marie est la mort d'un Dieu ! » et moi je suis tenté de dire : Si Jésus-Christ n'est pas Dieu, il mérite de l'être, puisque les hommes ont toujours été portés à diviniser la sagesse et la vertu.

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