RETOUR SUR LE PASSÉ
!•' décembre.
Comment se fait-il que moi, qui depuis trente ans ne pense guère au Christ, au christianisme, à l'Église et à tout ce qui s'y rapporte, j'en sois aujourd'hui continuellement préoccupé, comme si j'y devais chercher quelque chose que je ne puis trouver ailleurs ? Les dévots diraient peut-être, s'ils le savaient, que c'est la grâce qui me poursuit pour me convertir et changer le
philosophe en apôtre. Il y a encore beaucoup à faire pour cela, car, tout en cherchant la lumière en cette grave question Je Vautre monde, je suis loin d'y voir clair, et mon état est plutôt celui d'un homme qui marche à tâtons dans les ténèbres.
D'ailleurs, je me suis passé si longtemps de TÉvangilc et de TÉglise, qu'il n'y a ni urgence, ni péril en la demeure, pour ce qui concerne ma nouvelle recherche. J'y veux mettre le temps nécessaire , du calme et de la prudence, comme il convient à un philosophe ; et, après tout, c'est pour moi une région déjà connue, quoique non explorée, qui s'ouvre à mes investigations ; car j'ai eu de la loi dans mon enfance , et on dit qu'elle ne s'efface jamais entièrement dans les âmes qu'elle a possédées dans leur premier épanouissement. Elle a cependant assez périclité dans mon cœur après l'adolescence, pour que j'aie abandonné la pratique religieuse, qui me devenait gênante au milieu de l'effervescence des sens et de l'imagination. C'est l'époque où j'ai été le plus mauvais sous ce rapport, si toutefois cette incrédulité est une faute, et non un résultat inévitable à ce moment du développement du corps et de Tesprit. Il y a là une période critique pour le jeune homme, où la prédominance de la chair obscurcit son intelligence et endurcit son cœur. Il tend à s'abrutir par l'emportement des instincts de l'animalité, qui le disputent à toutes les influences spirituelles. C'est dans cette période que j'ai été le moins chrétien, le plus hostile à l'Église, dont je voulais secouer le joug ; et à cette fin, j'essayais de tourner ses dogmes, ses préceptes et ses institutions en ridicule par des plaisanteries inconvenantes ; ce qui n'arrivait jamais d'ailleurs sans un certi^in trouble qui ressemblait à un remords.
Plus tard, quand je me suis mis sérieusement à Tétude de la philosophie, j'ai changé de tenue à Tcgard de la religion. Ma raison, exaltée par la science etfièrc de ses premiers succès, a laissé de côté la foi, qui ne lui a plus paru bonne que pour les femmes et les enfants, et elle s'est arrogé le droit et la puissance d'expliquer toutes choses par le seul travail de sa pensée. C'était la prétention de mes maîtres, qui étaient des hommes d'esprit, de talent, et très-considérés dans le monde ; en sorte que nous avons philosophé à tort et à travers sur toutes sortes de questions, agitant successivement les problèmes les plus importants de la vie, sans en résoudre aucun ; adoptant pour le moment l'opinion qui nous semblait la plus vraisemblable, ou, quand nous ne trouvions pas de solution suffisante , n'en affirmant aucune et nous bornant à exposer les pensées et les erreurs des autres. Nous faisions de Thistoire dans Timpuissance de faire de la philosophie positive, ce qui nous a amené forcément à Téclectisme, mélange plus ou moins confus des systèmes les plus opposés, et qui a été dans tous les temps la doctrine de ceux qui n'en ont pas. Toutefois, je puis l'affirmer, si nous philosophions en dehors du christianisme, nous ne l'attaquions jamais. Nous le respections assez pour n'en pas parler, les uns parce qu'ils n'auraient su qu'en dire, les autres parce qu'ils avaient peur d'en dire trop.
Je continuai de la sorte pendant mes premières années d'enseignement, vivant de l'acquis de mon école et aux dépens des philosophes les plus célèbres, n'ayant d'autre souci que de suffire à la lourde charge imposée à ma jeunesse. Je m'en tirais comme je pouvais, à force de lectures et de travail pour m' approprier les idées d'autrui et les fondre avec les miennes. C'était un la-
beur de galérien, parce que je le faisais en conscience, et dans la haute opinion de la mission que je croyais avoir à remplir. J'étais convaincu en effet que la philosophie seule peut suffire aux aspirations intelligentes de l'homme, et qu'ainsi j'étais appelé à faire pour Télite du genre humain, pour les classes supérieures, ce que la religion et les prêtres font pour le peuple et les conditions inférieures. Je pensais, comme on me l'avait enseigné, que la science, s'élevant à l'intuition de Tabsolu, est au-dessus de la religion, qui le saisit seulement dans ses formes ; et qu'ainsi, loin d'avoir besoin d'y recourir pour nous éclairer, c'est nous qui devions lui transmettre une lumière plus pure, et lui tendre la main pour l'aider à monter plus haut.
J'en suis encore là, quoique avec moins d'assurance, à cause de l'expérience acquise ; et mon pauvre ami Edgard, dont j'ai contribué à affaiblir, sinon à éteindre la foi, avait fini par penser de même, jusqu'au moment solennel de la mort, où il a senti le besoin, pour bien mourir, de ce qu'il avait dédaigné comme insuffisant pour bien vivre. Voilà ce qui m'inquiète aujourd'hui, quoi que j'en aie : d'abord la part que j'ai prise à son changement de croyant en incrédule, et ainsi la responsabihté qui m'en revient ; puis la vue de la situation fausse où je me trouve moi-même, enseignant une doctrine qui ne vaut que pour la spéculation, bien qu'on la donne pour l'école de la sagesse, et dans laquelle, comme je viens de le voir, on ne trouve point de ressources ni det^onsolations contre les peines de la vie et dans les angoisses de la mort.
Je ne comprends pas comment nous avons pu si longtemps faire abstraction du christianisme au milieu duquel nous vivons, qui a formé nôtre civilisation, nos législations, nos mœurs, notre littérature, et qui encore