QUE OIT-ON QUE JE SUIS
3 décembre.
Jésus-Christ demanda un jour à ses disciples :« Qu'estce que le peuple dit que je suis? » Et ils lui répondirent : « Les uns disent que vous êtes Élie,les autres Jean-Baptiste ressuscité.^ — Mais vous, dit le Christ à Pierre, qu'en dites-vous? — Je dis que vous êtes le Christ, le Fils du
Dieu » vivant, s'écrie le prince des apôtres, qui le premier a confessé hautement la divinité de son maître. Je me fais depuis quelque temps la même question, j'interroge tous ceux qui m'entourent, en personne ou dans leurs livres, et j'ai des réponses diverses et même contradictoires.
Les juifs et leurs cousins, les mahométans, me répondent : Jésus est un prophète comme un autre, comme Abraham, David, ÉHe ou Jean-Baptiste. Les rationalistes les plus bienveillants disent : C'est un philosophe, un sage, dont les superstitions populaires ont fait un Dieu. Les sceptiques prétendent que c'est un habile intrigant, qui a su fasciner ses disciples et le peuple. Ceux enfin qui croient à la magie blanche ou noire, ou aux sciences occultes, voient en lui un magicien, ou tout au moins un magnétiseur, un spirite. Si enfin je m'adresse à l'Église qui, avec ses deux cents raillions de catholiques, l'adore depuis deux mille ans, elle crie tout d'une voix, comme Pierre, son chef : C'est le Christ, le Fils du Dieu vivant!
A qui croire en fin de compte, et qu'est-ce que je dois dire à mon tour? Car vraiment je commence à être honteux de ne pas avoir d'opinion dans une question qui intéresse à un si haut point l'humanité. Je ne puis m'empécher dé regretter, pour l'honneur de la philosophie spiritualiste, qui prétend être religieuse, sinon tout à fait catholique, qu'elle ait pris le parti de rester neutre et de garder un silence respectueux ou prudent sur un tel sujet; respectueux, si elle s'abstient d'en parler, parce qu'elle ne sait qu'en penser; prudent, si elle n'ose pas nier ouvertement ce qu'elle ne croit pas au fond, de peur de se compromettre avec la religion dominante, ou au moins avec l'autorité politique, qui peut-être n'y croit pas davantage, mais
qui n'a pas le courage de s'en passer dans Téducation •et le gouvernement des peuples.
Il me semble cependant difficile que Jésus soit un prophète comme un autre. Aucun, dans l'Ancien Testament, n'est à sa hauteur; il a fait, non pas seulement des prédictions et des prodiges, mais encore une révolution dans la civilisation du genre humain, auquel il a enseigné des vérités et des vertus inconnues et à peine §oupçonnies jusqu'à lui. Puis, ce qui lui' est tout à fait propre, il a fondé sur la terre, dans ce qu'on appelle TEglise, une nation nouvelle ne ressemblant à aucune autre, et constituant dans le monde une sorte de royaume spirituel, qui n'a de juridiction que sur les âmes, qu'elle gouverne uniquement par l'empire de la parole. 11 y a depuis plus de dix-huit siècles icibas une communauté morale, une société universelle, qui s'étend à tous les pays, subsiste dans tous les temps et sous tous les régimes politiques, et dans laquelle on est initié par le baptême , attaché par la foi, instruit par une parole donnée comme divine et qui ne change pas. Les fidèles enfin y sont gouvernés dans leur conscience, c'est-à-dire dans les profondeurs mêmes de Tâme, par un vieillard qui siège à Rome comme vicaire de Jésus-Christ et successeur de saint Pierre, lequel, * du haut de la ville éternelle, domine le monde comme les Césars, non plus par les armées et par la violence, mais par la puissance de l'esprit et la vertu de la parole. Qu'on appelle le pouvoir du pape comme on voudra, qu'on le méprise même comme royauté de ce monde à cause de sa faiblesse temporelle, ce pouvoir n'en restera pas moins la monarchie la plus considérable de la terre, tant par son étendue qui va jusqu'aux extrémités du monde , que par sa durée à travers les siècles, mais surtout par son autorité, qui
ne parlant qu'à Tesprit et au cœur, n a d'autres instruments que la persuasion de la vérité et lascendant de Tamour. II y a là quelque chose d'unique dans le monde, et un fait aussi grandiose ne peut s'expliquer que par une cause plus grande encore.
Je ne connais que Mahomet qui ait produit quelque chose de semblable, ou qui en approche, mais par des moyens tout autres. II est parvenu aussi à fonder un vaste empire dominé par l'esprit religieux, et dans lequel le Coran est devenu la base et la règle de toute la législation. Mais quelle différence dans l'institution et dans les résultats I Le mahométismc est une sorte de plagiat du judaïsme et du christianisme ; il leur a pris tout ce qu'il a de bon et d'un peu élevé, et le plus souvent il n'y ajouté que des platitudes et des inepties. Tout prophète qu'il a prétendu être, Mahomet n'a riea prédit avec assurance, et il n'a fait aucun miracle pour confirmer ses paroles. En excitant un fanatisme furieux dans les multitudes ignorantes de son pays, il a réussi à bouleverser une partie du monde et à établir une domination qui dure encore; ce qui montre qu'il y avait là aussi quelque chose de plus qu'humain. Néanmoins, tout en tirant son peuple de l'idolâtrie par un monothéisme emprunté à l'Ancien Testament, il n'en a fait après tout qu'un peuple barbare et sensuel, qui n'a jamais régné que par la force, et dont l'instrument de puissance et de conversion a été le sabre. Aussi quelle influence le Coran a-t-il exercée sur la civilisation? Partout et toujours il a été le partisan de l'ignorance, le fauteur de la sensualité, l'oppresseur de la liberté, le contempteur de la dignité humaine, et nous le voyons aujourd'hui à bout de forces et de ressources, traînant son existence abâtardie au milieu des nations de l'Europe qui le méprisent, tout en le soutenant et
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rempcchant de mourir par les craintes jalouses qu'inspire Théritage de ses domaines.
Jésus et Mahomet sont aux deux pôles contraires, l'un au pôle de la pureté, de la spiritualité, de la charité parle sacrifice; l'autre à celui de la grossièreté, de la violence, de l'orgueil et de Tégoïsme charnel, qui sacrifie tout à la jouissance. En un mot, le premier est l'homme de l'esprit, le second est celui de la chair. C'çst la lumière opposée aux ténèbres.
Du reste, à nous autres philosophes qui ne croyons pas au surnaturel, et qui le déclarons même impossible sans dire pourquoi, un prophète ne nous va pas plus qu'un Dieu fait homme. Car le prophète doit parler au nom de la Divinité, non pas précisément comme le savant parle au nom de la vérité et le magistrat au nom de la justice, mais avec une délégation positive, comme un ambassadeur au' nom du souverain dont il a mission d'annoncer la volonté. Sa parole serait donc parole divine et devrait être reçue comme telle, ainsi que nous le voyons dans la Bible et chez le peuple juif, à mon sens le plus superstitieux des peuples, bien qu'il ait eu Tesprit ou la chance d'avoir seul, dans l'antiquité, une religion monothéiste. Les Israélites traitaient les prophètes comme des envoyés du ciel, écoutant, en certains moments, leurs décisions comme des oracles, et se laissant» gouverner par eux, tandis qu'en d'autres circonstances, quand leur voix les gênait, ils les persécutaient et les tuaient.
Nous ne pouvons donc pas accepter Jésus-Christ, même comme un prophète, puisque nous regardons ce qu'on appelle la prophétie comme une invention des prêtres et des puissants pour dominer et subjuguer les peuples. En fait de prédiction, nous ne croyons qu'aux prévisions de la raison, fondées sur l'expérience
et l'observation, prévisions plus ou moins assurées suivant les circonstances, mais qui, en déGnitive, si intelligentes qu'elles soient, n'ont jamais qu'une probabilité plus ou moins grande.
Cel oracle est plus sûr que celui de Calchas.