JÉSUS EST-IL UN PHILOSOPHE
4 décembre.
Je suis toujours à la recherche de ce que peut être ce Christ qui a joué un si grand rôle dans le monde, puisqu'on est forcé d'avouer que son Évangile en a changé la face, et que son esprit le gouverne encore, même au milieu des lumières du dix-neuvième siècle, et quoique la philosophie moderne s'obstine à n'en pas tenir compte, à peu près comme s'il n'avait jamais existé ou qu'il ne fût qu'un mythe. Elle entend expliquer et diriger les affaires de l'humanité sans lui, dont elle ne sait d'ailleurs que penser et que dire ; et ne pouvant se débarrasser entièrement du christianisme qui la gêne partout, dans la spéculation et dans la pratique, elle a pris le parti de le passer sous silence.
Cependant quelques philosophes, les plus sincères et les mieux disposés à louer le bien partout où ils le trouvent, rendent justice à la sublimité des dogmes chrétiens, à la pureté de la morale évangélique, et à la salutaire influence du christianisme ; ils avouent que son fondateur a dû être un sage, à peu près comme ceux de la Grèce, quoique peut-être sur une plus grande échelle, un philosophe à la manière de Pythagore, de Socrate, de Platon, qui ont exercé une grande action sur leurs contemporains, et dont les ouvrages ou la tradition ont passé à travers les siècles chez tous les peuples jusqu'à
nos jours ; ce qui donne à leur doctrine un caractère d'universalité. Seulement le Christ a eu la chance de mourir pour la sienne, ce qui lui a donné une grande autorité parmi les hommes. Et ses apôtres en ayant fait autant, il en est résulté une succession de disciples fanatisés par de tels exemples et qui ont cimenté les fondements de l'Église par l'effusion de leur sang.
J'ai longtemps dit cela moi-même, ou à peu près, et je le pensais ou le donnais à penser, quand je n'osais pas le dire pour ne pas me créer d'embarras avec le clergé, et, par suite, avec l'autorité. Aujourd'hui; je suis obligé de l'avouer, cette explication me paraît peu solide et presque niaise, une espèce de cheville destinée à boucher un trou qui nous incommode. Car le christianisme occupe une telle place dans le monde moderne, que, en vérité, si nous parvenions à l'en retirer, ou à détruire son influence, nous ne saurions que mettre à la place, ni comment remplir le vide immense qu'il laisserait.
D'abord, cette philosophie attribuée au Christ est une pure supposition. Aucun document historique ne Taulorise, et la forme même de la doctrine chrétienne ou des Evangiles y est tout à fait contraire. 11 n'y a aucune trace de système ou d'enseignement d'école dans lesHvres du Nouveau Testament, au point que plusieurs des contradicteurs du christianisme lui en font un reproche, disant qu'il n'y a dans ces livres ni ordre, ni suite, ni méthode, et qu'on y trouve souvent des contradictions.
11 n'y a pas un seul passage dans les Évangiles, d'où Ion puisse inférer que Jésu^-Christ ait fréquenté les écoles de son temps, ou, comme on dirait aujourd'hui, qu'après avoir fait ses humanités et sa philosophie, il ait pris ses grades dans une université quelconque.
D'ailleurs, on le voit déjà à douze ans étonner les docteurs d'Israël dans le temple par ses explications profondes des Écritures. Et, plus tard, quand il embarrasse ou confond les pharisiens parades réponses pleines de prudence, de lumière et de sagesse, enscif^nant aux savants et aux ignorants les vérités du ciel et de la terre, le peuple s'écrie avec admiration: « Comment ce fils du charpentier sait-il toutes ces choses, lui qui, n'ayant jamais suivi les écoles, n'a ni science ni littérature? » Encore, si on avait pu dire de lui ce qui est écrit de Moïse, qu'il a ét«î instruit dans les sciences et 1rs arls des Égyptiens; mais il n'avait été en Egypte que dans sa plus tendre enfance, et, depuis ce temps jusqu'au commencement de sa mission, il a travaillé de ses mains dans l'atelier de Joseph le charpentier.
D'où lui est venue cette sagesse éminente, cette philosophie transcendante, qui prime tout aussitôt la science de son époque, se répand en peu de temps chez toutes les nations et renouvelle la civilisation dans toutes ses voies?
A ceux qui croient au surnaturel la réponse est facile. Jésus-Christ est le Fils de Dieu, le Verbe incamé, le Dieu fait homme. C'est par cela qu'il participe dès son enfance à la science universelle du Père et du Saint-Esprit. C'est la révélation vivante, ou la Vérité elle-même, qui après avoir parlé en divers temps et de diverses manières par les patriarches et les prophètes est venue au milieu du temps enseigner personnellement les hommes pour les préparer à la rédemption et au salut. Dieu a parlé en la personne du Christ.
Mais pour nous, qui n*admettons ni le surnaturel ni la révélation, cette réponse n'a point de valeur. Et nous en sommes encore à nous demander comment, dans un coin reculé du monde, chez un petit peuple soumis à
la domination romaine, loin du foyer de la civilisation d'alors, et sans aucun commerce avec la science et la littérature de la Grèce et de Rome, il a pu se rencontrer un homme, lequel, sans maître connu, sans tradition d'école, sans études spéciales, et n'ayant manié avant sa mission que la hache, le ciseau et le marteau, ait enseigné une doctrine supérieure à toutes les autres, et qui a eu cette admirable destinée, à nulle autre pareille parmi les philosophics, de rallier autour d*elle les esprits les plus distingués, les âmes les plus élevées dans toutes les parties du monde, et d'en faire une société spirituelle qui persiste dans son unité, dans son gouvernement, dans sa foi, sa morale et sa discipline depuis près de deux mille ans !
Cela ne s*était jamais vu sous le soleil. Il y a eu dans tous les temps des sectateurs de Pythagore, de Platon, d'Aristote, mais on n'a jamais rencontré une nation pythagoricienne; platonicienne ou péripatéticienne, vivant dans une foi absolue en la parole du maître, et mettant toute sa perfection à la réaliser. Les auteurs philosophes ont une école et non un empire, quelques disciples et non un peuple. Le philosophe Jésus, si philosophe il y a, a fondé une société universelle, qu'on nomme l'Église, où des millions de chrétiens ont donné leur vie pour leur foi, et la donnent encore. Sa place ou sa chaire, comme on voudra, a été occupée -depuis ce temps sans interruption par des successeurs qui ont tous enseigné la même chose, ce qui ne se rencontre nulle part • ailleurs ; et pendant dix-neuf siècles des milliards de disciples de tout sexe, de tout âge, de toute condition ont respecté l'autorité du maître ou de ceux qui parlent en son nom, tâchant de vivre et de mourir à son exemple et selon ses commandements.
Si ce Christ est un philosophe, il faut avouer qu'il est unique dans son genre.