PUISSANCE DES ŒUVRES DU CHRIST
7 décembre.
Non, nous n'avons pas le courage de nos opinions, et nous ne sommes philosophes qu'à demi. Il y en a qui vont jusqu'au bout dans cette voie, ne reculant pas devant les conséquences de leurs principes ; mais, touten rendant justice à leur logique, j'avoue qu'il me répugne de la suivre.
Ceux-là disent carrément : Puisqu'il n'y a point de surnaturel, et que vous le déclarez même impossible, toute religion positive fondée sur une révélation, et par conséquent le christianisme comme les autres, est une invention des hommes, donc une œuvre de mensonge et d'hypocrisie de la part des prêtres, d'imagination et d'illusion de la part des croyants. Jésus est donc un intrigant comme les autres, qui a voulu se faire le roi des
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Juifs, au moins moralement, par l'ascendant de sa doctrine, la(|uelle du reste a du bon, bien qu'elle soit trèscxagorée, comme tout ce qui vient de l'Orient. Il avait de Téloquence, de la grâce, de^ l'adresse, du savoir-faire. Il s'entendait admirablement à gagner la faveur de la multitude, et il employa tous ses moyens à l'exciter contre les ministres de la religion qu'il voulait changer. Mais il a trop compté sur le peuple, qui lui a fait défaut comme toujours au moment critique, par peur de l'autorité, et qui a été entraîné à demander le crucifiement de celui-là même qu'il venait de porter en triomphe. La roche Tarpéienne est toujours près du Capitole. Toutefois il faut lui rendre cette justice, qu'il est mort courageusement et sans se démentir. En somme, c'est un habile conspirateur en fait de religion, qui a voulu renverser la synagogue pour se mettre à sa place, et qui est mort à la peine.
J*avoue que ce langage me révolte. Que le Christ ne soit pas Dieu, je le crois, ou au moins je crois le croire ; car, au fond, je n'en suis pas sûr. Mais qu'il ait été un ambitieux, un intrigant, voulant tromper le peuple pour le dominer et s'en faire le roi et le chef par la puissance religieuse, cela est démenti par les récits évangéliques, et il est indigne d'imputer à un homme, en lui supposant des intentions cachées, le contraire de ce qu'il a fait. Moi, je pense qu'il n'a voulu tromper personne ; qu^'il a annoncé simplement ce qu'il croyait la vérité, et telle qu'il la vojait ; et qu'il a acquis une grande influence sur la population, d'abord, parce qu'il parlait en homme convaincu, et par conséquent avec éloquence; et, en outre, parce qu'il confirmait ce qu'il enseignait par sa bienfaisance et par ses vertus. Je crois qu'il est mort donnant un témoignage sincère de sa doctrine, comme Socratc a bu la ciguë pour la sienne,
et avec plus de grandeur d'âme. C'est une petitesse que de lui prêter dans un acte aussi solennel des vues mesquines de vanité. A vrai dire, il me semble, comme à Rousseau, encore plus admirable que le fils de Sophonisbc; car il a expiré sur Ija croix, dans Tabandon et l'ignominie, au milieu de la risée des grands et des petits, tandis que la mort de Socrate a une tournure de drame, à peu près comme ses entretiens avec ses disciples, où il posait volontiers, à en juger du moins par les récils de Platon.
Toutefois, il y a une chose qui trouble mon admiration pour le Christ, et je crains qu'elle ne porte préjudice à la sincérité que je me plais à lui reconnaître. Un écrivain, qui a fait de Jésus-Christ le portrait le plus faux ou le moins ressemblant, le travestissant en une sorte de berger et même de galantin, qui gagnait les cœurs par ses niaiseries, a prétendu , sous le prétexte de Texcuser, que jamais il ne s'était donné le titre de Fils de Dieu; mais que ses disciples, dans Texaltation de leur fanatisme, le lui avaient attribué et qu'il avait eu la faiblesse de les laisser faire pour encourager leur zèle et augmenter leur contiance. Cette assertion est complètement fausse, et il est vraiment étonnant qu'un homme qui a prétendu écrire la vie du Christ, n*ait pas mieux lu les Évangiles. En maint endroit, soit au milieu de ses disciples, soit en face des prêtres, des docteurs de la loi et des pharisiens, Jésus se déclare nettement le Fils de Dieu, un avec son Père, et partageant toute la perfection de la divinité.
Or, ce que cet auteur nie mal à propos et pour l'excuser à sa manière, me donne au contraire sujet de Taccuser; et je vois dans cette prétention à la divinité, qui est incontestable, dans cette usurpation delà nature divine, ou bien un délire d'orgueil semblable à celui des
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empereurs romains qui se faisaient apothéoser, ou bien un manque de sincérité, un mensonge dans l'intérêt de sa cause. N'étant qu'un homme, a-t-il voulu se faire passer pour un Dieu? cette réflexion nuit dans mon opinion à la vertu que je lui attribuais; à moins cependant qu'il n'ait dit vrai. Et en vérité par la manière dont il Taffirme, on serait tenté de croire qu'il le pensait ; ce qui excuserait la fausseté par la folie.
Mais enfin, s'il avait dit vrai? oh I non, cela est impossible. Jamais on n admettra qu'un homme puisse être un Dieu, à moins d'être un idolâtre comme les païens, ou un esprit faible, comme la multitude qui croit sans penser.
Qu'il soit mort à la peine, cela est vrai, si l'on veut dire qu'il a horriblement souffert avant et sur la croix comme martyr de sa doctrine. La seule pensée des tortures de tout genre qu'il a subies fait frissonner. Mais, (|u'il ait souffert en vain, cela est faux ; car jamais mort n'a é!c plus féconde, et son sang a été une semence de croyants. Ses disciples se sont bientôt multipliés et constitués en iine société spirituelle, qui est devenue l'Kglisc chrétienne, laquelle est répandue aujourd'hui dans toutes les parties du monde. Il me semble qu'il y a là un assez beau succès, un succès de dix-huit siècles chez les nations les plus pohcécs du monde, dont le christianisme a transformé les mœurs, la législation et la civilisation. Encore une fois il n'y a pas de philosophe sous le soleil qui ait eu Thonneur et la chance d'en faire autant, ni même quelque chose qui en approche.