‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 25 sur 63 · QUELLE EST LA NATURE DE LA PUISSANCE OU CHRIST · texte numérisé non relu

QUELLE EST LA NATURE DE LA PUISSANCE OU CHRIST

8 décembre.

On lit dans la légende des martyrs que les persécuteurs leur demandaient quelquefois avec dérision de faire un miracle, pour se tirer du supplice et prouver la vérité de leur foi ; et quand ils en faisaient, ce qui, diton, arrivait souvent, on les accusait d'avoir recours aux moyens.de la magie, comme les pharisiens accusaient Jésus-Christ de chasser les démons au nom de Béelzebuth. Il en est encore de même de nos jours. Il y a des gens qui prétendent que le Christ était un magicien, sinon comme Moïse, qui avait été élevé dans les sciences de rÉgypte, au moins par les ressources des arts cabalistiques pratiqués chez les Juifs, et auxquels il aurait été initié dès son enfance. C'est par là, disent-ils, qu'il était devenu capable de produire des choses extraordinaires, des espèces de prodiges, que lui et ses disciples donnaient pour des miracles.

C'est une opinion comme une autre : seulement, il serait bon de l'appuyer par des preuves, et je n'ai jamais trouvé dans les Évangiles des faits attribués au Christ qui ressemblassent à des artifices magiques. Il y en a, à la vérité, qui y sont donnés pour des miracles, et dont quelques-uns pourraient s'expliquer naturellement, comme les exégètes protestants l'ont essayé , parfois avec bonheur, mais le plus souvent, il faut l'avouer, d'une manière ridicule. D'autres me semblent tout à fait inexplicables, et je suis porté à croire à l'illusion, aux hallucinations des témoins, plus qu'à la ruse et au charlatanisme de l'opérateur. L'imagination populaire aura exagéré des faits plus ou moins singuliers, et, en

passant de bouche en bouche, le récit, s'eiobellissant toujours, aura pris des proportions surhumaines.

D*ailleurs à quoi cela nous avancerait-il de faire de Jésus un magicien? Qui croit à la magie de nos jours? Les philosophes ne Taccepteront pas plus en cette qualité que comme fils de Dieu, puisqu'ils n'admettent le surnaturel ou Textra-naturel à aucun degré. Les Juifs et les païens, qui parlaient ainsi, croyaient aux arls magiques, et en les attribuant au Christ et ri ses disciples, ils savaient ce qu'ils voulaient dire ; mais, pour nous, ces termes n'ont plus de sens, et par conséquent cette opinion ne peut prévaloir que dans les rangs de l'ignorance et de la superstition.

Après les croyants à la magie, très-rares de nos jours, viennent ceux qui s'appellent les spirites^ non qu'ils aient plus d'esprit que les autres, mais parce qu'ils admettent rintervention incessante des esprits d'un autre monde dans celui-ci, intervention qu'ils prétendent rendre sensible par des procédés particuliers, d'où résultent des manifestations extraordinaires qui ressemblent beaucoup aux miracles opérés par le Christ et ses apôtres. Cette prétention des spirites me parait peu fondée. Je ne nie ni n'affirme ce qu'ils disent produire par la médiation des esprits, bien qu'il y ait dans tout cela beaucoup d'obscurité, d'embarras, et peu de résultats. Mais je n'ai jamais vu dans l'Évangile que Jésus ait employé des moyens semblables aux leurs, des tables tournantes, des corbeilles mises en mouvement, qui font parler les esprits par un alphabet mécanique, ou tout autre procédé de ce genre. Le Christ opère par la parole, par un simple attouchement. 11 met son doigt dans l'oreille des sourds, il applique un peu èe .•^a salive sur les paupières de Taveugle-né, il guéwt l'hémoroïsse par le contact de son vêtement,

il ordonne à Lazare de sortir du tombeau. Il y a dans tout ce qu'il a fait un caractère frappant de simplicité, de dignité, de grandeur; et certes, si un homme pouvait paraître doué d'une puissance surnaturelle, ce serait bien lui. Mais, encore une fois, nous n'admettons la manifestation du surnaturel ici-bas sous aucune forme, et dès lors, qu'on en fasse un magicien ou un spirite, cela n'avance pas la question pour les hommes raisonnables, qui ne croient ni aux uns ni aux autres.

Enfm, les partisans du magnétisme en ont fait un magnétiseur, attribuant les guérisons nombreuses qu'il opérait aux pratiques de cette espèce de médication, si médication il y a; ce que je ne nie point après ce que j'ai vu. Mais je n ai pas vu de magnétiseur ressusciter les morts, et parmi les œuvres du Christ, il y a trois faits de ce genre ; et ses disciples, dit-on, en ont produit beaucoup d'autres après sa mort et même en des temps plus rapprochés de nous. Ce serait déjà une différence considérable, et en outre on ne voit pas non plus que Jésus, ses apôtres ou les saints canonisés par TÉglise aient jamais employé les procédés du magnétiseur ni ses manipulations. Il est vrai que les partisans du magnétisme prétendent agir quelquefois par la volonté seule et sans intermédiaire matériel ; mais aucun d'eux ne s'est encore vanté d'avoir ressuscité un mort. Quoi qu'il en soit, magnétiseur, magicien ou spirite, c'est tout un aux yeux du philosophe, qui n'admet que ce que la raison peut comprendre et expliquer.

N'ESr-IL QU'UNE IDÉE OU UN MYTHE?

9 dicembrft.

Je persiste à demander à tous les échos de la philosophie et de la science : qu'est-ce que Jésus-Christ?

Il y en a qui m'ont répondu : qu'il n'était rien, qu'il n'a jamais existé, et que son nom, comme celui d'Homère, de Pythagore, de Romulus, et de tant d'autres dont l'imagination populaire a fait les chefs des nations ou les flambeaux de l'humanité, n'exprime que la personnification des phases du développement de l'esprit humain en tel siècle. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui un mythe, c'est-à-dire une sorte de figure qui particularise une idée, et la fait passer dans la réalité sous la forme d'un homme.

A ce point de vue, le Christ n'aurait point existé personnellement, et tout ce qui lui a été attribué, doctrine et œuvres, . serait vrai en partie, en tant que produit de l'esprit humain, et comme efflorescence de l'humanité à une certaine époque, sauf les miracles et toutes les choses surnaturelles, ajoutés comme toujours par la superstition des peuples.

Voilà Topinion qui nous est venue de la nuageuse Allemagne, et elle nous est donnée comme la quintessence de l'exégèse protestante, voire même de la philosophie transcendantale, dont le fameux Hegel a dit le dernier mot. Elle est en effet une conséquence du nouveau panthéisme formulé par ce philosophe, où il n y a plus de réalité que dans les idées, en sorte que par l'identité absolue du subjectif et de l'objectif, l'existence et le développement du monde ne sont plus qu'une logique universelle. Dieu lui-même est l'idée absolue dont émanent toutes les autres, et la vie de l'univers est l'évolution nécessaire de cette idée, dont l'esprit hu- ' main est l'agent par le travail de la pensée, et dont ce qu'on appelle la matière est la forme. La vie des individus est donc une manifestation partielle et passagère de la i\e infinie, qui prend la conscience d'elle-même par le procédé réflexif, où elle s'oppose à elle comme à

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un non-moi, afin de s'y reidentifier par la science et de se replonger ensuite, avec la connaissance de ce qu'elle est, dans la quiétude absolue, terme suprême de son évolution et de sa perfection*

A ce compte, nous sommes tous des mythes, c'est-àdire des symboles et des fractions d'idées, et nous n'apparaissons quelque temps sur l'horizon du monde, phénomènes passagers ou astres temporaires, que pour y faire briller un instant la portion de Pidée une et universelle dont nous sommes les représentants dans ce qu'on appelle la réalité. Après quoi, notre rôle étant joué et notre fonction terminée par la mort, nous rentrerons dans h grand tout, dans l'unité universelle, là où on ne nous explique pas ce que deviendra finalement notre personnalité* Jésus est donc sous ce rapport un homme comme un autre, et même plus homme que les autres, ayant eu une portion plus considérable de l'absolu à manifester ici- bas. C'est pourquoi, en raison de ce qu'il a plus contribué que la plupart au développement de l'humanité par la science et les œuvres de la civilisation, et ainsi à la glorification de l'idée universelle ou de la divinité dans notre monde, il a pu à bon droit être appelé un prophète, un voyant, et même le Fils do Dieu, dont il a été parmi nous l'incarnation la plus splendide et l'instrument le plus efficace dans son passage de la puissance à l'acte. Car, selon Hegel, Gott ist im werderiy Dieu se fait dans l'univers par la pensée de l'esprit humain, et le Christ a été le plus grand esprit de ce monde.

Cette doctrine est monstrueuse, et à quoi nous mènet-elle? Elle entasse les difficultés, comme les Titans mettaient Pélion sur Ossa pour escalader le ciel, qu'elle n'atleint pas ; et elle est peut-être plus difficile à comprendre que ce qu'elle prétend expliquer : obscurmnptr

obscurius ! En vérité ce n'est pas la peine de faire de la philosophie et de l'histoire pour arriver à en ébranler tous les fondements, à en détruire toutes les règles. Si l'existence du Christ n'est pas propvée, qu*cst-cequi le sera? et à quoi servent le témoignage historique, la tradition et la critique, si on peut les récuser là où ils apportent le plus d*évidence? Qu'on conteste l'existence d'Homère, je le comprends jusqu'à un certain point, à cause de Téloignement de l'époque, et parce que les faits racontés dans ses poèmes touchent aux temps fabuleux. Encore faut-il une grande intrépidité contre le bon sens, pour croire que des œuvres aussi admirables, de si longue haleine, où il y a un plan suivi et qui sont restées les modèles du genre chez toutes les nations, aient été composées et ajustées par plusieurs hommes à travers les siècles, ou se soient, pour ainsi dire, faites toutes seules par la collection fortuite de chants populaires, de poésies traditionnelles. Autant vaudrait dire qu'en jetant en l'air plusieurs. fois tous les caractères d'imprimerie nécessaires à la composition d'un livre, on pourrait trouver à terre le livre tout fait, san3 qu'un auteur et un prote y aient mis la pensée et la main.

C'est faire violence à la philosophie comme à l'histoire ; car la psychologie, fondée sur le témoignage de la conscience, démontre la personnalité humaine par tous les faits du sens intime, de la pensée et de la volonté, qui composent la vie humaine. Par la mémoire nous avons la certitude de notre identité personnelle, et si elle subsiste dans les moments successifs de l'existence actuelle, pourquoi n'irait-elle pas au delà? Puis, si la fin dernière de notre être est de se confondre dans le grand tout où sa personnalité s'évanouira, que devient la responsabilité morale en ce monde ot dans l'autre,

et quelle sanction reste-t-il à la justice divine et humaine? Tous, quoi que nous fassions, nous nous perdrons dans Tabsolu, comme les fleuves dans l'Océan, les rivières dans les fleuves, les ruisseaux dans les rivières, les gouttes d'eau dans les ruisseaux. Que devien-. nent alors les distinctions morales du bien et du mal, du juste et de Tinjuste, et quelle! différence y aura-t-il entre la vertu et le vice dans leur essence comme dans leur fin dernière? C'est détruire la moralité avec la liberté; car les actions humaines étant comme les mouvements de la nature sans intelligence et sans volonté, elles ne sont plus que des évolutions nécessaires de l'infini, des manifestations fatales du destin, et tout ce qui arrive dans le monde et dans la société a sa raison d*étre dans son existence même. Toutes les oppositions se fondent dans Funité transcendantale de l'idée, qui en est le principe, et l'identité absolue des contraires est la consommation des choses.

Immense échafaudage de métaphysique pour reconstruire l'univers, et qui n'a rien derrière lui ! car, dans la question qui m'occupe, u quoi sert de me dire que Jésus-Christ est un mythe? Sera-t-il plus facile après cela d'expliquer à son tour la formation du mythe lui-même, c'est-à-dire comment en ce temps-là, dans un coin du monde, chez un polit peuple peu connu, et qui avait à peine participé à la grande civilisation des Grecs et des Romains, au moment où se constituait Tempire dominateur de la terre, un autre empire se formait mystérieusement par la parole et les œuvres de quelques bateliers sans instruction , sans éducation et se disant envoyés et inspirés par le Fils de Dieu, venu en terre et fait homme pour éclairer, guérir et sauver l'humanité déchue et plongée dans la servitude du mal et les ténèbres de la mort? Et cette œuvre

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grandiose, qui était un scandale aux juifs et une folie aux gentils, a été entreprise par ce qu*il y avait de plus faible, de plus misérable parmi les hommes, en dehors de toutes les données scientifiques et littéraires du temps, en dépit de tous les gouvernements d'alors, de celui de Rome surtout qui opprimait tous les autres, et allait être vaincu par celui-là. Car, pendant que Tempire romain s'étendait sur toute la terre par la force des armes, Tempire du Christ se constituait par la seule puissance de la parole ; et dans le duel à mort qui s'est établi entre eux, le plus faible, contre toutes les vraisemblances humaines , a renversé le plus fort, comme David avait tué Goliath. Il est entré dans sa capitale, s'est assis en sa place au Capitole, d'où il a gouverne le monde à son tour comme on ne l'avait point encore fait jusque-là, par la puissance de Tesprit.

En vérité, ne voir dans tout cela qu'un jeu du hasard ou un développement fatal de la nécessité, c'est renoncer à la logique, qui n'explique pas ordinairement les contraires par les contraires, et qui s'efforce toujours de trouver des raisons suffisantes à ses explications. Pour moi, qui ne suis ni hégélien ni panthéiste, et qui ne conçois même pas comment on peut l'être avec du bon sens et la conscience de la dignité humaine, j'aime mieux cent fois dire que le christianisme, dont je ne comprends point l'origine ni l'établissement, est l'œuvre de la Providence, qui se joue de la sagesse et des desseins des hommes quand elle veut changer la face du monde ; et que le Christ, quel qu'il soit et de quelque nom qu'on l'appelle, en a été l'instrument. Cela me parait en définitive plus sensé et même plus clair, quoique ma raison y trouve encore- beaucoup de choses obscures et inconcevables.

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