EXAMINONS ENFIN SÉRIEUSEMENT
12 décembre.
A l'interrogation du maître : Que dit-on que je suis? pendant que les autres disciples répétaient les bruits publics, Simon répondit sans hésiter : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. On prétend qu'il dut à cette réponse sa prééminence sur les apôtres, et sa dignité de chef de l'Église. Jésus, en effet, après lui avoir dit que ce n'était ni la chair ni le sang qui lui avaient appris ce qu'il venait d'affirmer, le nomma du nom de Pierre, et en fit la pierre fondamentale de son Église : Tu es Petrns^ et super hancpetramxdificabo Ecclesiam mea?u.Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis plus de dix-huit siècles, toute la catholicité répète ces paroles inscrites autour du dôme du premier temple du monde, appelé Saint- Pierre de Rome.
C'est aussi une solution de ma difficulté, et il faut avouer qu'elle a bien du monde en sa faveur à travers les siècles, et de nos jours. A cet égard tout au moins, elle mérite qu'on compte avec elle et qu'on l'examine sérieusement.
Jésus-Christ, qui, à mon sens, n'est ni un prophète, ni un philosophe, ni un magicien, ni un spirite, ni un magnétiseur, ni un charmeur, ni un imposteur, ni enfin un homme comme un autre, puisqu'il a fait ce qu'on n'avait jamais vu avant lui, serait-il donc le Fils de Dieu fait homme, ou le Verbe incamé, comme Pierre Ta affirmé le premier, et comme le maître l'a dit ouvertement à ses amis et à ses ennemis ? Car il est ridicule de prétendre qu'il n'a jamais pris ce titre et que l'enthousiasme de ses disciples le lui ayant décerné, il a eu
seulement la faiblesse de les laisser faire. II n'a été accusé et condamné au tribunal du grand prêtre comme coupable de blasphème, que parce qu'il s'arrogeait la nature divine.
Maintenant que faut-il en croire ? Voici plus de dixhuit-cents ans que la question est résolue par le fait dans la croyance de plusieurs milliards d'hommes, dont les uns ont donné leur sang pour leur foi, et dont les autres ont trouvé dans cette même foi une source de vertu, la consolation de leur existence et un soutien dans la mort. Dans la foule de ces derniers se trouvent les hommes les plus remarquables par leur génie, par leur science,' par leur éloquence. Assurément ce qu'il y a de plus illustre dans le monde moderne par les lumières, les vertus et le caractère, est du parti de l'Évangile. La civilisation, qu'il a réformée par son esprit, a proclamé en masse Jésus le Fils de Dieu, et lui a rendu hommage en Tadorant comme tel. Quelques philosophes seulement, disséminés à travers les siècles et un peu plus nombreux dans les deux damiers, sont parvenus, en protestant contre la foi commune, à l'ébranler ou à l'obscurcir dans les âmes. Il est toujours fâcheux pour la philosophie d'avoir l'opinion publique et le consentement général des peuples contre elle; et il serait digne de ceux qui en portent le drapeau de nos jours, se faisant gloire d'ailleurs de prendre la vérité partout où ils la trouvent, d'aborder franchement dans leur enseignement cette grave question, afin de savoir une fois pour toutes et de pouvoir le proclamer avec assurance, s'il faut adorer le Christ comme Dieu ou le mépriser comme le plus grand des imposteurs.
Quant à moi, je veux en avoir le cœur net, au moins pour ma gouverne personnelle ; car j'ai honte d'avoir éludé si longtemps ce problème, comme si j'avais peur
D'UK PHILOSOPHE. 107
de le regarder en face. Puis, je l'avoue, outre l'espèce de remords ou de trouble qu'excitent parfois en moi le souvenir de ma foi passée et le laisser-aller de ma vie présente, il y a dans mon àme une certaine appréhension de l'avenir, qui s est augmentée par la mort récente de mon pauvre Edgard. Cependant j'irai prudemment et dans le silence. Je me garderai bien d'ébruiter mes intentions par des paroles indiscrètes; car, comme on l'a très-bien dit, en ces sortes d'affaires le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit. Je veux agiter le grand problème au fond de ma conscience, entre Dieu et moi, et je n'en parlerai au dehors que pour consulter dans l'occasion les hommes les plus compétents des deux côtés, quand j'en sentirai le besoin dansl'intérét de ma conviction. C'est dans cette vue que j'ai commencé ce journal, et je le continuerai jusqu'à ce que la lumière soit faite dans mon esprit et dans la question.
IDÉE CE LA PHILOSOPHIE DU CHniSTIANISME.
13 décembre.
Si le Christ est le Fils de Dieu, comme il l'affirme, comme l'Église le proclame, comme tous les vrais chrétiens le croient, il s'en suit : ou qu'il y a plusieurs Dieux, au moins deux, le Père et le Fils, ce qui nous ramènerait au polythéisme, et c'est en effet ce que les mahométans et même les juifs reprochent au christianisme ; ou bien que le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu en substance et par nature, ce que l'Eglise enseigne par le dogme de la Trinité, qui reconnaît, non pas seulement deux, mais trois personnes en Dieu. Je ne puis donc m'expUquer Jésus-Christ, ou le Fils de Dieu
fait homme, sans le considérer d'abord dans sa filiation divine, dans son éternelle génération ; car le dogme de l'incarnation du Verbe implique celui de la Trinité.
Je ne suis pas théologien, et je le regrette en ce moment, où je suis poussé, comme malgré moi, à agiter des questions transcendantes, objets de la théologie, et qui intéressent la philosophie au moins assez pour Tinquiéter. Mon dessein n'est donc pas de scruter les fondements du christianisme; je n'ai pour cela ni compétence ni capacité. Je veux seulement, comme philosophe, et pour l'acquit de ma conscience, examiner simplement et de bonne foi si réellement il y a dans les dogmes chrétiens quelque chose d'absurde ou de contradictoire à la raison humaine. Évidemment, s il en est ainsi, je ne puis les accepter ; et la philosophie, qui ne marche qu'avec la raison, est en droit de les décliner. Sinon, pourquoi serait-elle plus difficile que le sens commun de la multitude, qu'elle doit aussi respecter, et qui adhère à ces dogmes et les vénère depuis tant de siècles?
Il y a des philosophes qui se glorifient d'être chrétiens, et des chrétiens qui se disent philosophes et font profession dans leurs cœurs et dans leurs livres nonseulement de croire à l'Évangile, mais encore d'en établir la vérité parla double voie de la révélation et de la raison. Des hommes de talent ont réussi de nos jours à accréditer cette opinion, et il en est résulté ce qu'on a appelé la philosophie du christianisme, dont le but est, non pas de démontrer les dogmes par la raison, ce qui serait les rabaisser au niveau de la science naturelle, mais, la parole divine étant posée et définie par l'Église, de l'éclairer encore par toutes les lumières de la science humaine, afin de trouver dans la connaissance approfondie de l'homme et de la nature une écla-
tante confirmation de la vérité révélée. Certes c'est une belle entreprise, et je suis le premier à en désirer le succès, qui rétablissant l'harmonie entre les trois sections du savoir humain, la théologie, la philosophie et la cosmologie, ferait cesser le scandale de leur opposition.
De cette manière on pourrait retrouver la vérité partout, sans mettre en hostilité les doctrines qui renseignent chacune à sa façon, et sous la forme qui lui convient le mieux. Et en effet, là vérité vraie ne peut jamais être en contradiction avec elle- même, quelles que soient les voies par lesquelles elle se manifeste ; car, si Dieu est la vérité même, tout ce qui vient de lui est vrai, qu'il Tannonce directement aux hommes par sa parole, ou qu'il le manifeste à leurs regards par les faits de la création spirituelle et matérielle. J'avoue que cette voie nouvelle m'attire, et je serais heureux de pouvoir y avancer avec quelque assurance, au moins pour ma propre satisfaction et dans mes méditations solitaires.
Essayons. Je ne risque rien, puisque je ne mets personne dans la confidence de mon dessein ; et d'ailleurs c'est une simple expérience que je tente , et elle ne compromet rien, puisque je cherche seulement à me prouver à moi-même qu'on peut être à la fois chrétien ' par la foi. et philosophe par la raison, ou autrement qu'il y a une conciliation possible entre la raison et la foi. La conviction de cette possibilité me serait un soulagement; car je commence à être las de me trouver, comme philosophc,en dissidence, sinon en hostilité,avec une doctrine qui a changé la face du monde, et produit la civilisation moderne, qu'elle gouverne encore par l'élévation de ses idées et la sublimité d'une morale, à laquelle ses ennemis mêmes rendent justice.
iiO JOURNAL
LA TPIINITÉ.
18 décembre.
Le symbole de saint Athanase, où se trouve la dcBnilion la plus exacte du dogme de la Trinité, dit : « La foi catholique vénère un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans Tunité, unum Deum in Trinitate et Trinitatem in unitate;
a Sans confondre les personnes et sans séparer la sub* stancc; car autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit; et cependant le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont une seule divinité, une gloire égale, une majesté coéternelle.
« Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu, et ce ne sont pas trois Dieux, mais un seul Dieu. »
Voilà donc ce qu'il faut croire pour être dansTorthodoxie catholique, et au premier abord je ne puis m'empécher de dire comme plusieurs disciples, quand Jésus leur annonça qu'il était le pain vivant descendu du ciel, et qu'on n'aurait la vie éternelle qu'en mangeant son corps et en buvant son sang, duras est hic sermo^ cette parole est dure.
Que la Trinité soit dans l'unité et Tunité dans la Trinité, ce n^est point là ce qui embarrasserait la raison ; car elle trouve la même chose dans les créatures de ce monde, spirituelles et matérielles^ dans les produits de la nature et de Tart. La famille est composée de trois personnes, le père, la mère et Fenfant \ et l'accord de ces trois constitue son unités II ya trois termes dans la conscience humaine, lé moi qui réfléchit, le moi réfléchi çt leur rapport; la connaissance se forme par la péné-
tration réciproque du sujet et de l'objet, par leur union dans la pensée, laquelle s'exprime par une proposition quia trois termes. Dans Tordre physique, la plus simple Ggure est déterminée par trois lignes, le solide par trois dimensions, et un corps n'a de stabilité que par trois points d'appui.
Il paraîtrait donc qu'il en est de même dans l'existence divine, et sous ce rapport il y aurait une analogie entre la constitution de Tinlini et celle du fini. Ahis cette analogie ne va pas jusqu'au bout; et ceux qui l'ont suivie au delà du monde de l'espace et du temps, sont tombés dans l'erreur, dit l'Église ; car ils ont été amenés par là à ne voir dans le Dieu un qu'une trinité d'attributs, ou trois manières principales de se manifester et d'agir : ce qui est l'hérésie de l'unitarisme.
Ici est donc le nœud de la difficulté : c'est que les trois termes de la trinité catholique sont, non pas trois moments du développement d'un même être, mais trois personnes distinctes et irréductibles, dans un être identique, dans une substance unique.
Toute la difficulté porte sur le mot personne.
Or, aux yeux delà raison, qu'est-ce qu'une personne? C'est un être intelligent, qui a conscience de lui, et cette conscience, qui pose son moi, le distingue de tous les autres moi et non-moi; en sorte qu'il jouit d'une sorte d'impénétrabilité spirituelle, comme les corps d'une impénétrabilité physique. Quelles que soient les modifications qu'il reçoit du dehors, il reste lui dans son fond et ne peut être absorbé par aucune autre substance, ni en absorber aucune. Ainsi dans l'union la plus intime de l'ordre naturel le père reste distinct dt; la mère, la mère du père, et l'enfant de l'un et de l^autre ; ce qui maintient l'individualité des êtres, et
constitue leur responsabilité propre par leur identité personnelle.
Donc s'il y a trois personnes en Dieu, il y aurait aussi trois consciences, celle de la personne du Père, celle du Fils, celle du Saint-Esprit; et, en effet, il est enseigné que chacune des personnes divines, tout en connaissant les deux autres, s'en distingue par la connaissance qu'elle a d'elle-même et par son opération propre dans la vie intime de la Trinité ; ce qui établit la distinction irréductible des personnes divines par leurs propriétés et leurs fonctions personnelles.
Mais la conscience propre qui les distingue ne produit pas la division de leur substance comme dans les créatures. Ces personnes restent une seule divinité une et identique dans sa nature éternelle, tout en se différenciant l'une de l'autre par leur personnalité ;
Voilà ce que je ne comprends pas, et je crois que la raison ne le comprendra jamais.
Qu'en conclure ? Dirai-je incontinent que le dogme de la Trinité est absurde, parce que la raison ne saurait l'expliquer, comme si la raison humaine était la mesure infaillible de l'Être et du possible? Non, et .je crois faire un acte de philosophe sincère et impartial en constatant simplement qu'il y a là une grosse difficulté pour la raison ; car enfin le dogme en question est devenu un fait tellement considérable dans le monde, puisqu'il est le fondement delà religion la plus intelligente et la plus influente de la terre, de celle qui a le plus contribué au perfectionnement moral de l'humanité, qu'il semble impossible que tant d'heureuses conséquences soient sorties d'une absurdité, que tant de vérités émanent d'une erreur ou d'un mensonge. En d'autres termes, un arbre mauvais porterait-il des fruits si excellents ?
Je veux donc reprendre mon examen par un autre côte, afin de m'assurer si dans cette collision apparente ou réelle il n'y aurait pas de la faute de la raison, qui . appliquerait sa mesure, sa méthode et ses instruments à une sphère cpii la dépasse, faisant peut-être de l'anthropomorphisme, quand elle prétend juger de Texistence universelle de TÉtre infini par les lois de sa logique naturelle, dont la portée et la compétence ne vont pas au delà de ce monde. Elle a Pair de conclure du fini qu'elle perçoit à Tinfini qu'elle ne peut atteindre ; ce qui pourrait bien être un paralogisme.
En outre, si elle refuse d'admettre la trinité en Dieu, parce qu'elle ne la comprend pas, que fera-t-elle des dogmes de l'unité et de la personnalité divine, qu'elle admet cependant dans ce qu'elle appelle la religion naturelle et pour combattre l'athéisme, mais sans pouvoir donner des explications satisfaisantes à toutes les difficultés qui en sortent? C'est ce que je veux considérer de plus près.