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LE RATIONALISME

20 décembre.

La philosophie spiritualiste, et je m'honore d'être dans ses rangs, admet l'infini en regard et au-dessus du fini. Mais elle se partage en deux grandes écoles, opposées par leurs méthodes, et par le terme où elles arrivent. L'ung, et c'est la plus répandue peut-être, est appelée l'école logique. Elle reconnaît Aristote pour chef, et bien qu'aujourd'hui elle ne jure plus précisément par la parole du maître, elle en a cependant conservé l'esprit, elle suit la même voie et ne s'est pas encore élevée plus haut. Elle part de Tobservation des faits naturels, de l'expérience sensible principalement, et par

Tabâtraction, la généralisation et le raisonnement, elle se forme des idées abstraites, qu'on a nommées à juste titre de^ êtres de raison. Ainsi, elle conclut de l'existence des choses finies à celle de Tinfini, que la causalité l'oblige d'admettre; et par conséquent, elle ne peut mettre légitimement dans la notion qu'elle se fait de Tinfini, que les qualités du fini portées à leur plus haute puissance, c'est-à-dire toutes les perfections qu'elle croit apercevoir en ce monde, en excluant les limites qui constituent l'imperfection. II résulte de là une idée artificielle de Tinfini, à laquelle rien d'objectif ne correspond dans l'univers ; ou au moins cette philosophie purement rationaliste reste toujours dans Tincerlitude , dans le vague à cet égard, parce qu'elle ne peut atteindre par sa pensée toute subjective le véritable objet auquel il faudrait comparer l'idée pour en reconnaître la vérjté. En un mot, elle met à la place de l'infini l'ind^/înt,par l'exaltation sans mesure des propriétés du fini, et l'exclusion de ses bornes.

Il suit de là, que dans la connaissance qu'elle croit avoir de l'infini, du divin, de TÊtre universel, de Dieu, il n'y a réellement que ce* qu'elle trouve dans la nature et en elle-même, exagéré sans mesure et débarrassé de toute limitation.

Tel est au fond le Dieu du rationalisme, une idée ou plutôt une notion abstraite, logiquement construite, légitimement déduite et induite, mais en soi une pure abstraction, toute subjective, et qui, comme Kant Pa dit, n'est que la catégorie de l'infini dans Tentendement humain. Puis, en voulant l'établir, comme fondement de la science, par le raisonnement, Kant Ta en effet ébranlée par ses antinomies, montrant d'abord qu'elle est toute subjective et sans communication avec l'objet

qu^elle doit représenter, et la sapant ensuile à coups redoublés par des arguments contraires à ceux qui l'établissent. Ainsi, ce grand esprit, le plus fort logicien depuis Aristote, est tombé involontairement dans le scepticisme critique ; et il voulait si peu s'attaquer à Dieu lui-même, que par un procédé supérieur, qu'on lui a reproché comme une inconséquence, et qui n était qu'une intuition transcendante de sa haute intelligence, quand il s'est agi de fonder sa morale sur une base solide, il a posé Dieu, ou l'être universel en soi et audessus de la raison, comme le principe du devoir, comme la base et la sanction de ce qu'il a appelé Vimpératif catégorique^ ou, pour parler plus simplement, de Tobligation morale.

L'idée de Dieu, et par conséquent Dieu lui-même, n'étant pour lé rationalisme qu'une abstraction, un être de raison, elle ne dit pas grand' chose à l'esprit, qui l'admet à peu près comme une cheville pour remplir un vide dans la science, ou comme un couronnement logique de la théodicée rationnelle ; et elle ne dit rien du tout au cœur, parce qu'une abstraction n'ayant rien de personnel, n'a en soi ni vie, ni vertu. Aussi, les rationalistes, tout en se glorifiant dans la spéculation de leurs démonstrations multiples de l'existence de Dieu, s'en préoccupent assez peu dans la pratique. Dieu est pour eux une sorte de roi constitutionnel, que la raison est obligée d'admettre au-dessus des existences de ce monde], pour expliquer le principe et l'ordre qui les domine, mais sans rien comprendre à la création qui les a posés, ni à la providence qui les gouverne. C'est un Dieu logique dont elle ne peut se passer , mais sans pouvoir dire au juste ce qu'il est en soi ni ce qu'il fait dans l'univers ; et plus d'un philosophe de cette école est tenté de croire que, comme

ilO JOUHNAL

les souverains (ictirs, dont il serait le modèle, il règne et ne gouverne pas. La meilleure preuve qu'ils pensent ainsi, c'est qu'ils ne lui rendent aucun culte, ne le prient point et ne l'invoquent jamais ; croyant sans doute que dans la plénitude de son universalité , il ne saurait s'occuper des êtres innombrables et infiniment petits qui dépendent de lui et qui ne peuvent rien pour lui ; dispensé d'ailleurs de ces soins particuliers par Taction des lois générales posées avec la création et qui la régissent depuis par une application si nécessaire et un ordre si intlexible que les prières et les supplications des mortels n'y sauraient rien changer.

Il suit de là, d'abord qu'avec une telle manière de considérer Dieu, ce qu'on appelle la religion est au moins inutile ; le seul culte digne d'un philosophe est d'en démontrer, d'en proclamer l'idée, comme le couronnement nécessaire de la raison pure, comme la catégorie de rinfini, oii vont aboutir et se résoudre les sentiments, les aspirations ou les imaginations des âmes humaines. Mais comme il n y a rien à faire pour cet être immuable, si être il y a, ni surtout rien a en tirer, à cause de l'ordre nécessaire et invariable des lois de l'univers, il est parfaitement inutile de le louer et de l'invoquer, tout autant que de l'aimer ou le craindre; et le vrai philosophe, qui ne fait rien sans raison, se dispense de ces vaines pratiques.

Il suit encore, et c'est la question actuelle, que l'idée de Dieu ou de l'être universel n'étant qu'une abstraction, une généralisation de ce qui se trouve dans les êtres d'ici-bas, avec l'exagération indéfinie de leurs qualités et l'exclusion de leur limitation, on ne doit admettre, en bonne logique, dans cette idée, que ce qu'on peut tirer des faits. Or, nulle part dans la sphère du fini on ne voit un être en trois personnes. Le dogme

D'UN PIlirOSOPHE. 117

(le la Trinité, qui met trois personnes dans une même substance, est donc pour le moins en dehors de la rai- , son, s'il ne lui est pas contraire, toute personne ayant sa substance propre, et, par conséquent, c'est une opinion inadmissible.

Telle est la pensée du rationalisme pur en cette matière. J'ai partagé autrefois celte manière de voir ; mais seulement jusqu'à un certain point, car, en dépit de ma raison, il y avait toujours dans ma conscience une protestation sourde qui s'est éclaircie depuis ; et en montant d'un degré dans la doctrine philosophique, j'ai cru entrevoir que cette conclusion n'est pas suffisamment motivée, comme je tâcherai de me lé démontrer à moi-même dans mon journal de demain. J'en ai assez pour aujourd'hui, et ma tête n'y tient plus.

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