‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 29 sur 63 · L'UNITE INFINIE · texte numérisé non relu

L'UNITE INFINIE

23 décenlbre.

Tout philosophe que je suis, je ne me crois pas en droit de nier ou de rejeter une chose parce que je ne la comprends pas et ne puis Texpliquer. Je ne prétends point faire de ma raison le critérium de la vérité, et je ne suis pas encore assez orgueilleux pour me poser en juge sans appel de la réalité ; car dans la science comme dans la vie pratique, un certain nombre de principes ou de faits me sont inexplicables , bien que je les rencontre à chaque instant, et que je sois

obligé de m'en servir dans Texercice de ma pensée. C'est pourquoi l'incompréhensibilité du dogme de la Trinité ne me semble pas une raison suffisante de le rejeter, surtout si Platon lui-même peut être soupçonné d'en avoir eu l'idée, si confuse qu'elle soit. D'ailleurs, je crois que cela ne nous avancerait pas beaucoup ; car, au même titre et par la même raison, on pourrait tout aussi bien attaquer Tuniié de Dieu et ses principaux attributs ; et alors, pour éviter d'avoir trois dieux, comme on dit, nous n'en aurions plus du tout, ce qui ne convient nullement à ma philosophie.

En effet, bien que le rationalisme, qui ne veut pas être athée, s'évertue à prouver l'existence et l'unité de Dieu par toutes sortes d'arguments dont je ne conteste pas la valeur, que sait-il et que nous apprend-il sur rÊtre infini , considéré en lui-même et dans ses rapports avec les autres êtres ? En supposant qu'il n'en fasse point une idée abstraite, placée au sommet de la pyramide pour la terminer convenablement, ce qui n'expliquerait rien, et ne ferait que répondre à une condition subjective, à une catégorie de Tentendement humain; «n admettant qu'il lui accorde une réalité objective , une existence substantielle et personnelle, qu'est-ce que cet être des êtres, cette substance infinie? Elle est partout, et dans son sein se meuvent toutes les autres substances spirituelles et matérielles, sans cesse pénétrées par la vie universelle, sans jamais y être absorbées] Elles en reçoivent perpétuellement leur nourriture, sans que leur nature, qui tend toujours à s'y assimiler, ce qui ferait leur perfection, parvienne jamais à s*y identifier ! Qu'est-ce qu'.une personnalité infinie, universelle, sans limites aucunes dans Vespace ni dans le temps, qui remplit toutes choses et

est elle-même remplie par ce qui n'est pas elle? Qui comprend cette immensité et cette pérennité?

Si Ton pense, en outre, que cette substance universelle est une personne vivante, pensante et aimante, et qu'on se demande ce qu'elle peut faire dans son ubiquité et dans son éternité, surtout avant la création des êtres finis, qui ont donné un objet à son amour, à son intelligence,' à son activité, il est difficile à la raison de trouver un motif d'action, une cause de mouvement dans cette solitude universelle, dans ce désert de la divinité, ou, si Ton veut, dans la plénitude de cette existence unique, oii il n'y a rien à désirer ni à chercher, parce que rien n'y manque et qu'il n'y a point à y ajouter.

Et cela, dit-on, et on est obligé de le dire, a été ainsi de toute éternité ; et, comme il n'y a pas eu de commencement, il n'y aura point de fin, en sorte que la raison ici est prise dans une antinomie inévitable, si elle proclame la nécessité, Tuniversalité de ses lois. Il n'y a pas d'effet sans cause, dit-elle; et cependant elle admet dans ce cas un fait qui n'en a pas ; et bien qu'elle réponde que ce fait, unique dans son genre, n'est pas un effet, puisqu'il n est produit par personne, il n'en reste pas moins évident que Taxionie ou le principe de causalité, une des lois fondamentales de la pensée, subit en cette circonstance une exception, au moins une suspension, ce qu'elle reproche d'ailleurs laux miracles ; et, d'un autre côté, si elle veut sauver la valeur de sa loi de causalité, en l'appliquant à TÊtre infini comme aux êtres finis, elle tombe nécessairement dans le panthéisme, qui se vante ^e faire Dieu de toutes pièces, sans nous dire, il est vrai, d'oii lui viennent les matériaux pour le construire. Elle s'en tire par une inconséquence, en disant avec le sens commun qu'on

D'UN PHILOSOPHK. 123

ne peut remonter indéfinimenl dans la série des causes, et qu'il faut bien s'arrêter quelque part; à quoi on peut lui répondre que philosophiquement, rationnellement, la loi de la causalité étant universelle, on ne voit pas la nécessité de cette exception.

Qu'on demande ensuite à ceux qui admeltent que Tuniyers a été créé de rien, ce qui est une idée toute chrétienne, comment avec rien on peut faire quelque chose. Ex nihilo nihil^ dit Taxiome rationnel; et toute la philosophie ancienne, même délie de Platon, se fondant sur cet axiome, admettait que le monde a été fait de quelque chose ; soit comme production ou prolation de l'infini, ce qui établissait le panthéisme, r univers devenant un appendice- de Dieu ; soit comme transformation ou arrangement d'une matière préexistante, par conséquent éternelle comme Dieu, l'architecte suprême, ce qui constituait le manichéisme et le dualisme. Or, dans l'un et l'autre cas, il n*y avait plus ni créateur ni création, mais seulement une émanation de l'infini d'un côté, et de l'autre une mise en œuvre de la matière primitive. Ainsi la raison ne peut admettre la création do rien, parce que suivant sa loi, dont Taxiome est l'expression, ex nihilo nihil; et si elle veut tirer le fini de quelque chose, elle le fait sortir de l'infini, ce qui la rend panthéiste, ou elle le compose avec la matière éternelle, ce qui la fait manichéenne.

Et à cette difficulté en succède une autre non moins grave. Pourquoi le Dieu unique, qui remplissait tout de son immensité et devait jouir dans sa solitude d'un bonheur infini, puisqu'il est la plénitude de TÊtre et la perfection même, bonheur du reste que nous ne concevons pas dans cet isolement complet, pourquoi est-il sorti de son infinité et de sa quiétude parfaite pour créer des êtres finis, si peu dignes de son amour

Pi de sa sollicitude? On dit, en effet, qu'ils se sont mis en révolte contre lui dès le commencement ; et si Ton n'admet pas le péché originel, comme moi, par exemple, qui ne puis le comprendre, on ne saurait nier que ces êtres Toffènsent sans cesse de mille manières par leurs désordres et par leurs crimes? Et pourquoi Lui, qui est immuable, et qui a dû avoir de toute éternité la pensée et la volonté de créer des êtres finis, l'a-t-il fait dans un temps plutôt que dans un autre, ou autrement pourquoi a-t-il posé le temps en face de son éternité? Un être intelligent, et à plus forte raison l'intelligence suprême, n'agit point sans motif, sans raison suffisante. Philosophes, si fiers de votre pensée, qui, ditesvous, doit tout expliquer ou au moins n'admettre comme vrai que ce qu'elle explique, si vous croyez en un Dieu tout-puissant dont la sagesse infinie a créé le monde et qui le gouverne par sa Providence, je vous adjure de me faire connaître le pourquoi et le comment de ce passage mystérieux de Dieu en soi à Dieu hors de soi, de Dieu sortant de son asséité et de son immutabilité pour poser en face de son moi infini et auquel rien ne manquait, ni gloire ni félicité, des non-moi bornés et imparfaits qui devaient porter le troublé dans le ciel et sur la terre?

Enfin, comment tout cela finira-t-il?,Oii va la création et quelle en sera la consommation? Au mieux sans doute, puisqu'il y a une Providence et que la souveraine sagesse ne peut manquer de réaliser ses desseins et d'atteindre ses fins. Mais quelles sont ces fins dernières, et quel sera le dénoùment de ce grand drame de la création après tant de péripéties qu'elle a déjà subies, et tant d'autres par lesquelles elle passera avant sa terminaison? Car le mal existe ici-bas et paraît même y prévaloir. La vie des hommes est un combat perpétuel avec le ciel.

D'UN PHILOSOPHE XTi

entre eux, et de chacun avec soi-même. Quelle sera l'issue définitive de cette lutte immense, sans cesse renaissante à travers les siècles? Et si l'infini ou Dieu doit être vainqueur en définitive, comme on n'en peut douter, que deviendront les vaincus dans la restauration universelle des choses, après le triomphe du bien ou du règne divin? Si le mal subsiste dans son principe, c'està-dire en des volontés vaincues mais toujours rebelles, terrassées et rendues impuissantes par la force d'en haut qui les écrasera sans les soumettre, quelque profondément que ces âmes perverties soient plongées dans cet abîme de ténèbres et de douleurs qu'on appelle l'enfer, ne sera-ce pas toujours une ombre dans la lumière éternelle, une maladie dans la vie universelle, une tache dans Tœuvrc divine, un malheur dans le bonheur, en un mot un mal dans le bien ? Le mal aurait-il donc aussi son éternité?

Je ne veux pas aller plus loin aujourd'hui. Il me semble qu'il y en a assez pour montrer que si la difficulté ou l'impossibilité d'expliquer un dogme est une raison suffisante de le rejeter, cette raison s'applique au dogme de l'unité divine tout autant qu'à celui de la Trinité ; car il n'est pas plus aisé de comprendre la personne unique et universelle que les trois personnes de la divinité. Cependant les spiritualistes rationalistes, en dépit de ces obscurités, admettent un Dieu personnel. A la vérité, ils n'en savent que faire, ni en soi dans son éternité, ni dans ses rapports avec les autres êtres dans le temps. Sa Providence, en face des lois générales dont ils proclament l'immutabilité, les embarrasse et ils ne comprennent rien à sa miséricorde ni à son amour. Mais enfin ils l'admettent, ne fût-ce que pour remplir la place et empêcher autre chose de s'y mettre. Je ne vois pas après cela pourquoi ils font tant

126 JOUAKAL

les (lifKciles à l'égard de la Trinité, et je suis porté à croire que Texplication ou au moins la conception de la Trinité dans l'unité est encore plus acceptable que Tunité absolue, immense, inûnie, immuable dans sa solitude avant la création, sans distinction, sans relation, et même sans motif d'agir, bien qu on nous représente Dieu comme un esprit pur et toujours en acte.

UNE vue SUR LA TRINITÉ.

27 décembre.

Je suis parfaitement désintéressé entre les unitaires et les trinitaires, et même mes antécédents philosophiques me disposaient plutôt en faveur des premiers. Cependant, après plusieurs jours de méditation, il me semble entrevoir que la vérité est dans l'union des deux doctrines : ce que TÉglise catholique semble exprimer par ces paroles du symbole de saint Athanase : Trinitatem in unitate veneremur. Ne pourrait-on pas dire que le dogme de la Trinité est un développement de celui de l'unité divine, et que le Dieu un que les Juifs adoraient seuls avant TÉvangile s'est manifesté en triplicité par la révélation chrétienne, en sorte que parla parole de Jésus-Christ il y aurait eu un progrès, non pas en Dieu qui ne se fait pas dans le temps et par la pensée humaine, comme dit Hegel, car il est immuable, mais dans la science de Dieu ici-bas, et par la connaissance positive de TÊtre divin donnée aux hommes dans l'Évangile.

Il est bien entendu, d'ailleurs, que je ne veux parler ici que de Kidée substantielle de Dieu possédée par les Juifs, ou du véritable monothéisme et non de la notion abstraite que s'en fait le rationalisme, produit sté

rile de la raison, auquel rien de vivant ne correspond, et qui, par cela même, n'a jamais produit une religion ni même une discipline morale sérieuse.

Le Dieu d'Israël s'appelle lui-même Celui qui est, le Dieu vivant, le Dieu fort, le Dieu jaloux, qui n'est pas le Dieu des morts, mais de ceux qui vivent. Et, en effet , tout est vivant dans ses rapports avec le peuple choisi. Il lui parle par ses anges et ses prophètes. Il se déclare leur roi, leur seigneur, leur maître, et, à ce titre, il leur donne des lois et des commandements par Moïse. Tant qu'ils obéissent à sa parole, ils prospèrent; et ils sont tribulésde toute manière quand ils s'en écartent. C'est tout à fait un gouvernement personnel, mais qui, par cela qu'il ne s'applique qu'aux Juifs, ne leur fait connaître Dieu que dans ses rapports avec eux, et qu'autant que cela était nécessaire à leur mission spéciale. Le seigneur, le législateur, le juge ne s'est point encore révélé à eux comme Père; et cette révélation, quand elle arrivera , produira un immense progrès dans la science divine, et une révolution dans le monde. Or, c'est le. Christ qui a dit le premier, en s*annonçant comme le fils de Dieu, un avec son Père et n'agissant qu'avec lui et par lui : « Mon Père est votre Père, et comme je ne fais, qu'un avec lui, vous devez faire un avec nous. » Ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu sont ses fils, et ils ont le droit de crier vers le ciel : Abba, Pater ^ notre Père qui êtes aux cieux. C'est-à-dire que c'est seulement par le dogme de la Trinité que la paternité divine a été manifestée avec la révélation du mystère de la génération divine s'accomplissant éternellement par le concours des trois personnes en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. D'où il suit qu'en celui qui est de toute éternité et

qui n'a point eu de commencement, parce qu'il est luimême le principe de l'être, il y a cependant une génération, c'est-à-dire Tacte suréminent de la vie, qui la pose, l'entretient et la perpétue.

Donc il y a en Dieu une famille, puisque, par Téternellc génération, le Fils est toujours posé en face du Père, et Tun et l'autre sont unis indissolublement par l'amour, ou l'Esprit de vie, procédant de leur acte et réacte mutuel.

C'est pourquoi on ne peut plus appeler Dieu le grand solitaire; car il y a en lui la société perpétuelle du Père, du Fils et de l'Esprit. Et comme partout ici-bas il faut trois termes pour constituer une existence physique ou morale, ainsi il y a aussi trois termes dans l'existence universelle, et c'est la plus solide des conslitntions, parce qu'en elle seulement les trois termes sont un en substance, ou consubslantiels, ce qui ne se trouve nulle part dans les êtres finis. D'où l'on peut inférer que la trinité dans l'unité n'est pas seulement un dogme religieux, mais encore la loi primitive et universelle de la vie, et qu'elle n'est la base de la religion que parce qu'elle est le principe de l'existence.

On conçoit alors ce que Dieu faisait dans son immensité avant la création. Il vivait dans la félicité infinie et toujours renouvelée de l'éternelle génération, c'est-àdire dans la reproduction incessante de lui-même dans son fils, splendeur de sa gloire, caractère de sa grandeur, image parfaite de sa perfection ; et de cette pénétration perpétuelle du Père et du Fils, jaillissait la science universelle de l'Être, ou la connaissance que la divinité a d'elle-même par la réaction de son Verbe, science infinie dans la conscience de l'infini, en même temps qu'à la lumière indéfectible de la vision divine s'ajoutaient dans l'union de l'esprit les délices ineffables

(le Tamour sans limite. Certes, s'il en est ainsi, comme je me plais en ce moment à Timaginer, il y a bien de quoi occuper Tintelligence et le cœur pendant toute une éternité, et la raison n^ aurait plus à demander ce que Dieu pouvait faire tout seul avant la création.

UNE VUE SUR LA TRINITÉ. (Suile.)

50 décembre.

Depuis plusieurs jours, je ne pense plus qu'à la Trinité dans Tunité, à laquelle je ne songeais guère il y a un mois. Elle est devenue comme le centre de ma vie intellectuelle, l'objet unique de ma méditation, en sorte que je crois Tapercevoir partout, en irioi et hors de moi. Je ressemble un peu, en cela, au prophète Balaam, qui bénissait le Dieu d'Israël en voulant le maudire. Non pas cependant que je fisse la guerre au Dieu de l'Évangile; je lui étais seulement indifférent, comme à toute religion positive, à toute espèce de révélation, par défaut de foi en la parole et en la mission du Christ ; et ainsi, j'inclinais à penser, dans ma sagesse philosophique, que le dogme de la Trinité et les autres étaient des inventions sacerdotales propres à imposer à l'imagination des peuples par leur incompréhensibilité même, suivant la parole de Tacite : ignotum pro magnifico est. Je penchais même à croire que le dogme de la Trinité, surtout, n'était peut-être pas tout à fait à l'abri du reproche d'idolâtrie qui lui a été fait par les juifs, les raahométans et les unitaires. Cette prévention est aujourd'hui dissipée, ou au moins affaiblie dans mon esprit, et ce dogme, que je regardais dans ma superbe philosophique tout au plus comme une forme inférieure de l'idée pure de l'absolu, comme un

symbole esthétique et anthropomorphique de Finfini, je commence à Tenvisager avec un certain respect à cause des conséquences fécondes qu'il me semble porter en lui.

Voici, par exemple, ce qui m'est venu ce matin à Tesprit, spontanément, et sans que je puisse dire comment cette pensée y est entrée. C'est comme un rayon de lumière qui a illuminé soudainement une grave question qui me tourmentait depuis longtemps. Si Dieu, me disais-je, est en soi un acte pur, il n'y a point en lui de passage de la puissance à Tacte, et c'est pourquoi il n'y a pour lui ni temps, ni succession, ni mutation, ni développement. Cependant l'acte pur et incessant doit avoir un objet, un objet connu par rintelligence, aimé par la volonté , produit par l'activité. Or, l'objet nécessaire de la connaissance universelle est la vérité absolue, laquelle est Dieu lui-même. Donc, il contemple la vérité en lui, et il en a la connaissance adéquate par trois termes ; à savoir, le sujet qui contemple, l'objet contemplé, et le rapport de l'un avec l'autre ; mais ces trois termes n'en font qu'un au fond, puisque Dieu se contemple lui-même; ils sont donc consubstaaticis, parce que tout est substance en Dieu, et néanmoins ils sont distincts entre eux et ne peuvent pas être confondus. Ne serait-ce pas ce qu'on appelle les trois personnes en Dieu, la trinité dans l'unité?

Je me disais : Dieu est amour pur, et l'amour doit avoir un objet» L'objet de Pamour est le bien, et l*amour infini ne peut aimer en toutes choses que le bien in6ni. Donc Dieu ne peut aimer pleinement que lui-même, parce qu'il est seul le bien suprême. Or, dans son amour, il y a nécessairement trois termes, le sujet aimant, l'objet aimé, etTuniondes deux qui en résulte*

Ces trois termes sont identiques en substance, puisqu'ils sont le même être, mais ils sont distincts et irréductibles par leur subsistance, et ce sont justement les trois subsistances ou hypostases des Grecs, que les Latins ont appelées des personties.

Enfin, on peut dire encore : un acte pur doit produire quelque chose. Or,avantla création, que produisait l'activité divine? quel était le résultat deTacte pur et incessant? La théodicée unitaire est ici très-embarrassée. Elle n'ose pas affirmer que l'activité infinie ne produisait rien du tout, et que son mouvement était sans objet, comme une machine qui tournerait à vide; ce qui serait indigne de la puissance universelle. Elle n'a pas le courage d'avouer qu'elle n'en sait rien ; et alors pour échapper à la mauvaise honte d'avouer son ignorance, elle est poussée à soutenir que l'acte pur en Dieu est de créer, que le monde en est l'objet, ce qui entraine la nécessité de la création, comme complément indispensable de la puissance divine, et par conséquent comme nécessairement inhérente à son essence. Donc, dit-elle, et elle ne peut point ne pas le dire, Dieu crée de toute éternité; car il ne peut pas agir sans faire quelque chose, et l'action lui est immanente.

Donc, les créatures sont éternelles comme lecréaleur, et elles font partie de sa nature, qui n'atteint sa perfection qu'en les produisant ; autrement l'activité infinie serait sans objet, sans résultat, et ainsi sans raison. C'est une nouvelle forme du panthéisme, plus subtile que celle de Témanation et de la prolation, mais tout aussi panthéistique. C'est pourquoi un philosophe cé« lèbre de nos jours a imprimé, que la Trinité divine se compose de Dieu, de l'homme et de la nature; ce qui identifie la nature et Thomme avec la divinité et la rend consubstantielle avec elle Panthéisme, s'il en fut

jamais ; non plus, il esl vrai, à la façon de Spinoza, mais à celle de Hegel, qui fait Dieu par le développement de Tid^^ acquérant la conscience d'elle-même par son évolution complète qui l'objective, et par la rentrée en soi, qui la reconstitue dans sa subjectivité ; ou, suivant la terminologie hégélienne : l'Être universel d'abord en soi, in potetitia, sort de soi in actu^ pour revenir à soi, dans l'identité absolue du subjectif et de l'objectif, in sich^ ans sich^ und fur sich.

Voilà comment certains philosophes entendent et expliquent la Trinité chrétienne. Ils emploient les termes consacrés par l'Église en leur donnant un autre sens, et par cette espèce d'escorbaderfe, laissent croire an vulgaire qu'ils en ont approfondi le mystère, et que s'il y a quelque chose de vrai dans ce dogme, c'est ce qu'ils en disent, tandis qu'en effet ils enseignent le contraire,. c'est-à-dire des hérésies. J'avoue que cette manière de l'aire m'indigne, et tout philosophe que je suis, j'aimerais cent fois mieux confesser mon ignorance ou mon opposition que de m'attirer les faveurs du public par de fausses apparences de christianisme et en altérant au fond sa doctrine. Si, après toutes mes explorations, je ne crois pas à la Trinité, j'aurai au moius le courage et la bonne foi de le dire dans l'occasion, et je ne me couvrirai jamais de la ressemblance des mots et des formules, pour me sauver de l'inconvénient ou du danger de paraître en dissidence avec une religion dont je ne partagerais point les croyances.

Le gain de ma méditation de ce jour, et il me paraît considérable pour la doctrine de la Trinité, pour la philosophie et pour moi, c'est la vue que l'acte pur de Dieu avant la création s'explique parfaitement par les relations des trois personnes dans l'unité divine, identiques^ dans leur substance infinie, et distinctes dans

leurs propriétés et leurs opérations, en sorte que Tobjet de l'acte pur, soit de l'intelligence, soit de la volonté, soit de la puissance de Tinfini, n'est point la création, ce qui la rendrait nécessaire à la vie divine, et par conséquent essentielle à sa nature, mais Dieu lui-même, sujet-objet de lui, dans la contemplation de la vérité absolue, dans l'amour du bien suprême, et jouissant de la félicité infinie dans l'acte et le réacte du Père et du Fils et de leur union hypostatique par l'Esprit-Saint.

C*est pourquoi il est écrit dans le symbole d'Athanase : Pater a nullo est factusy nec creatuSy nec genitus. Filins a Pâtre solo est, non factusy nec creatus, sed genitus, Spiritus sanctiis a Pâtre et Fil'io, non factus, nec creatus, nec genitus, sed procedens. Le produit éternel de l'activité éternelle est donc le Verbe divin ou le Fils éternellement engendré parle Père, d*où résulte le Saint-Esprit ou le lien de leur amour qui procède des deux. Ce produit, si Ton peut se servir de ce terme, cl je n'en vois pas d'autres, c'est la constitution de l'existence divine, l'affirmation incessante de la divinité dans sa puissance, dans sa lumière et dans son amour avec l'ineffable félicité de la génération éternelle et la pleine manifestation de la vie infinie. C'est, comme dit le symbole de Nicée, Dieu de Dieu, la lumière de la lumière, le vrai Dieu du vrai Dieu, Dieu en tout et partout se connaissant et s'aimant dans l'immensité et l'infinité de ses perfections.

UNE VUE SUR LA TRINITÉ. (Suile.) .

!•' janvier.

J'écrivais avant hier que moi, qui ne songeais guère à la Trinité il y a un mois, je la voyais maintenant partout, et d'abord en moi-même. Je suis en effet une tri-

nité vivante dans ma conscience, dans ma pensée, dans la formation de ma connaissance, quand je juge, quand je raisonne, quand je parle, et toutes les fois que j'admire quelque chose de vrai, de bien et de beau.

En effet, ce qui distingue Thomme des autres êtres de ce monde, c'est la conscience qu'il a de lui-même et de ce qui se passe en lui; c'est son moi posé en face du nonmoi et s'en distinguant. Par là il acquiert la personnalité ou prend possession de lui. Or, à cette rm,l'être intelligent se replie sur soi par la réflexion pour se regarder, et dans cette opération dont il est à la fois le sujet et l'objet, il se distingue, sans se diviser, en moi regardant, moi qui est regardé et le rapport de l'un à Taulre, qui fait la vie une des deux. Cette trinité est le fondement de la conscience psychologique, laquelle est la base subjective de la pensée et de la connaissance.

Il en va de même dans la connaissance d'un autre que 'moi, d^un non-moi. Il faut me mettre en aspect avec lui pour recevoir son influx ou son rayon, qui produit en moi une impression; puis réagir par l'attention sur rimpression et sa cause. Dans cet acte ette réacte s'opère l'union entre les deux, ou le produit de leur pénétration mutuelle. Ainsi je ne puis voir un objet sans un organe visuel. Mais il faut en outre que l'objet soit à sa portée,et la vision ne se produira que par l'action delà lumière réfléchie par l'objet, reçue par le sujet et formant en lui l'image de l'objet par le rapport entre l'un et l'autre. Donc ces deux termes s'unissent par l'intermédiaire d'un troisième, et tous les trois s'identifient dans le résultat de l'opération, sans cependant cesser d'être distincts chacun en soi.

Quand je pense ou imagine quoi que ce soit, sans sortir de moi, je me divise nécessairement en sujet pensant^ qui est à la fois l'auteur et le théâtre de la repré'

sentation, en objet pensé, c'est-à-dire une image, une notion, ou une idée existant dans mon entendement, et par conséquent faisant partie de ma personne, et que j'en détache pour ainsi dire, afin d'en faire Tobjet spécial de la considération de mon esprit ou de son attention. Puis il y a entre le sujet et l'objet le travail de la pensée, ou l'opération intellectuelle par laquelle le sujet pénètre l'objet, pendant que l'objet réagit sur le sujet par la lumière spirituelle quiTéclaire, comme les choses matérielles répercutent vers l'œil la lumière sensible qui les rend visibles. Donc, trois termes nécessaires pour la formation de la pensée indivisible dans l'unité de sa signification, mais triple, dans sa manifestation, une trinité dans l'unité.

La pensée la plus simple est le jugement, qui est la perception d'un rapport ou de l'absence de rapport entre deux objets. Si. le jugement est affirmatif, il implique trois choses qu'il réduit à l'unité, à savoir les deux objets comparés et le rapport perçu entre eux, qui est le lien de leur union.

Cette trinité essentielle du jugement entraîne celle de la proposition qui en est l'expression , laquelle ne peut être constituée que par trois termes correspondants à ceux du jugement; à savoir le sujet de la proposition, l'attribut et le verbe, que les grammairiens appellent avec raison la copule, parce qu'il est dans la langue l'agent universel de la liaison ou de l'union de ses éléments. Il est aussi impossible d'exprimer pleinement quoi que ce soit dans le langage articulé sans la combinaison des trois parties de la proposition, qu'il l'est, en géométrie, de fermer une figure sans trois lignes.

Et comme je ne puis énoncer un jugement sans les trois termes de la proposition, je ne saurais non plus

construire un raisonnement sans trois propositions, dont la première, nommée majeure, énonce le rapport du grand extrême avec le moyen terme ; la seconde ou la mineure, le rapport du même moyen terme avec le petit extrême; et la troisième ou la conclusion, affirme la convenance des deux extrêmes entre eux, parce qu ils conviennent chacun avec le moyen, d'après cet axiome que deux choses qui conviennent chacune à une troisième, conviennent entre elles-; donc, je vois encore la trinité au fond de la syllogistique. Elle est le trépied de l'argumentation.

Elle est la base de la vertu ; car pour qu'il y ait vertu ou moralité dans un acte, il faut trois choses : la connaissance de la loi par la conscience, la volonté de Faccomplir ou Tintention, et la réalisation de la volonté par une action conforme à la loi, ou Faccomplissement de l'intention. C'est dans Tordre pratique la même chose que la formation de la connaissance dans Tordre spéculatif. La loi, qui ne vient pas de moi, est Tobjectif supérieur ; la volonté, qui est moi, s'y unit par sa liberté en y acquiesçant ; et elle ne se réalise pleinement que par la consommation de leur rapport dans la production de l'acte vertueux. Donc, trois termes qni n'en font qu'un, quoique distincts, dans la vertu. La trinité estle fondement de la morale comme de la science.

Je la retrouve encore dans l'esthétique ou la théorie du beau. La beauté, a-t-on dit avec raison, estla variété dans Tunité, et en elle-même elle est déjà une identification de plusieurs en un. Mais, pour que je la reconnaisse et Tadmire, il faut que je porte dans mon imagination un idéal du beau, qui est le principe et la mesure de mon jugement esthétique : et ce n'est que par la conformité de la chose avec ce modèle, que je puis affirmer qu'elle est belle, c'est-à-dire qu'elle ressemble plus ou

D'UN IMIILOSOIMIE. 137

moins à Tidéal, ou qu'elle en reproduit les caractères. Donc, trois termes sont nécessaires, l'idéal, le réel et leur rapport par le jugement ou le goût de mon esprit qui les unit selon leur convenance. Dans ce cas, je dis que la chose est vraiment belle, parce qu'elle participe à la beauté de l'idéal, donc à son éternelle vie, dont je jouis moi-même en unissant les deux termes, distincts entre eux, mais qui n'en font qu'un dans mon imagination. De là la jouissance intime et pure, le sentiment presque divin, que procure la contemplation de ce qui est véritablement beau.

Enfin, on peut dire que la trinité est la base de la vie sociale comme de la vie individuelle. La société commence par la famille et se complète pat TÉtat. Or, la famille est constituée par trois termes, le père, la mère et l'enfant, dont Tamour réciproque fait Tunité par leur union. L'État quelle que soit sa constitution, monarchie, aristocratie, démocratie, ou mélange tempéré de ces trois formes, implique toujours un terme supérieur, ou le souverain qui commande ; un terme inférieur, ou le peuple qui obéit ; et entre les deux, comme la mère dans la famille, un moyen terme qui transmet l'action du souverain au peuple, et la réaction du peuple au souverain : c'est ce qu'on appelle le gouvernement ou le ministre de la souveraineté. Dans toute nation constituée, il faut une autorité, de quelque part qu'elle vienne et quel que soit le mode de son établissement. La nation ne peut subsister en ordre et en paix qu'en se soumettant à la loi appliquée par l'autorité, et cette applicar tion se fait par un terme moyen qui tient des deux extrêmes et doit les unir par son intervention. La trinilé est donc l'âme de la vie politique comme de la vie do: mestique. ^^^-^""^rV^-

UNK vue SUR LA TfiiNiTt. (Suite.)

A janvier.

Si maintenant je regarde autour de moi dans le inonde extérieur, j'aperçois encore dans toutes les existences une image ou un reflet de la trinité. Ainsi, tout ce qui est étendu sort d'un point qui se pose en ligne, laquelle se termine à un pôle, d'où la force revient vers son principe, en sorte qu'il s'établit un va-et-vient entre le centre et le pôle , liés entre eux par le rayon. Toute ligne a un commencement, un milieu et une An. La figure la plus simple, le triangle a trois côtés et trois angles ; l'unité est dans l'ensemble de la figure et la trinité dans ses parties triples et une. On ne peut concevoir un solide sans trois dimensions, et aucun corps inanimé ne peut se tenir sans au moins trois points d'appui. Le ternaire est la base de toute statique ; car aucune existence nepeutétre solidement assisequesur trois termes. Partout la vie part d'un centre qui rayonne devant lui et se polarise dans un point extrême, et dans leur acte et réacte incessant, le diamètre se forme par le croisement de l'axe au centre, ce qui détermine la circonférence. Le physiologiste Bichat disait que la vie organique de l'homme est posée sur le trépied du cœur, du cerveau et de l'estomac : et en effet, ces trois organes régnent dans les trois grandes régions du corps où s'opère surtout le mouvement vital : Je cœur dans la poitrine, qui est la région centrale ; le cerveau dans la tête ou le pôle supérieur ; l'estomac dans l'abdomen, pôle inférieur. Entre les organes principaux et les régions qu'ils gouvernent, il y a une sympathie tellement vive, une synergie si active, que presque toujours ils jouissent ou

souffrent par contre-coup, nous donnant ainsi l'exemple de la charité, qui cherche le bien d'autrui comme le sien propre.

Que conclurai-je de ces faits et de ces considérations? Vraiment je ne le sais pas trop. Suis-je converti à la foi au dogme de la Trinité, comme TËglise catholique renseigne? Je ne le crois pas. Je trouve encore dans mon esprit bien des obstacles à cette croyance, et je. n'en suis pas à ce point, puisque je doute encore de la nécessité d'une religion positive et qu'il y ait du surnaturel dans le monde. Toutefois, pour être sincère, et comment ne le serais-je pas en ce moment où j'écris pour moi seul? j'avoue que ces analogies multiples entre le dogme fondamental du christianisme et les lois du monde physique me frappent singulièrement. Et comme je suis convaincu maintenant par l'expérience que la constitution de toutes lés existences de ce monde s'établit par la loi du ternaire, esprits et corps, âmes et organismes, êtres animés ou inanimés, vie et matière, je suis conduit à me demander s'il ne doit pas en être de même de l'Être des êtres, de la constitution de la vie universelle, en sorte que, en définitive, la Trinité ou le ternaire , qu'on appelle un dogme dans le langage religieux, et qui est le fondement de la doctrine chrétienne, pourrait dans le langage philosophique s'appeler la loi universelle de l'Être et des êtres, ou, comme disait Bichat, le trépied de la vie dans toutes les sphères, depuis l'immensité divine, jusqu'au plus chétif insecte, jusqu'au brin d'herbe, jusqu'à la pierre.

Cet aperçu est le résultat des dernières méditations consignées dans ce journal. Je n'en récuse pas la portée ni les conséquences, bien qu'il soit encore obscur et vague dans mon esprit. Du reste, je n'attache pas non plus une telle importance à cette spéculation que mon

iiO JOURNAL

intérieur en soit troublé ni ma conscience agitée. C'est une étude à continuer, voilà tout; mais une étude qui devient plus sérieuse qu'une autre, d'abord par Timportance du sujet, et ensuite parce que, dans ma disposition présente de cœur et d'esprit, je sens le besoin d'arriver non plus seulement à une opinion, à un système, mais à une conviction consciencieuse et pratique. Je suis las d'être philosophe uniquement par la raison , et trop souvent, hélas I par l'imagination. Je voudrais le devenir en esprit et en vérité, c'est-à-dire dans mon cœur comme dans ma tête , dans ma vie comme dans ma pensée, dans mes actes comme dans mes paroles.

Page 1