‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 30 sur 63 · UN INCIDENT · texte numérisé non relu

UN INCIDENT

15 avril.

Yoici plus de trois mois queje n'ai ouvert mon journal, et vraiment je ne sais pas pourquoi je l'ai interrompu. Un beau zèle pour les discussions théologiques m'avait saisi, et pendant tout un mois, dans la fermentation de mon esprit, je me suis occupé avec une sorte d'acharftement des choses de l'autre monde et surtout delà principale : l'existence d'un Dieu personnel et de sa triple personnalité. Je ne sais si je suis arrivé à quelque chose de ce côté. Plusieurs idées, je crois, se sont éclairées, et tout au moins les préventions défavorables au catholicisme ont diminué. Je ne suis pas devenu croyant, il s'en faut, mais je commence à comprendre qu'on le soit sans absurdité, sans petitesse d'esprit, sans s'abêtir, comme disait Pascal. Toutefois7 mon ardeur théologique, excitée, à ce qu'il paraît, par la mort prématurée de mon pauvre Edgard, et qui, en remuant toutes mes pensées et tous mes sentiments, m'a inspiré le vif

désir de savoir ce qu'il est devenu et s'il y a moyen de communiquer avec lui, est tombée au bout de quelque temps et mon joupnal avec elle.

Aujourd'hui je me sens porté à le reprendre, parce que j'ai quelque chose sur le cœur que je ne puis confier à personne, et j'ai cependant besoin de le dire, ou au moins de l'écrire , pour me soulager. Je puis en parler à ma femme moins qu'à une autre, parce que c'est elle qui est la cause de mon trouble, cause bien innocente à coup 6Ûr, ou au moins avec la meilleure intention. Elle serait juge et partie dans la question, ce qui n'est pas une garantie d'impartialité. En outre, comme elle n'a pas réussi dans son entreprise auprès de moi, et que même elle a été repoussée avec perte, peut-être un peu durement, ce dont je m'accuse, en reprenant avec elle l'affaire avec plus de douceur, j'aurais Tair de battre en retraite, de ménager un arrangement, de céder à sa volonté; et cela peut avoir des conséquences dans le ménage. Je la laisserai donc venir, afin de sauvegarder ma dignité de chef de famille, et je suis certain qu'elle reviendra à la charge. Et comme, après tout, elle est bonne et ne s'est aventurée- cette fois dans une voie très-délicate que pour l'acquit de sa conscience et par le désir extrême de ce qu'elle appelle mon salut, je tiens à ne point lui faire de peine en cela comme dans le reste, et j'aviserai, si je ne me résous pas à faire ce qu'elle demande, à lui donner quelque bonne parole d'espoir ou dfe consolation.

Voici le fait : depuis quelque temps nous sommes établis à la campagne dans une petite propriété, qui m'a été laissée par ma mère. C'est une habitation simple, mais commode et gracieuse, qui a l'avantage d'être au milieu des champs sans être éloignée de la ville, et d'où je puis aller tous les jours à mes occupations. L'air y

est pur, le soleil brillant, Phorizon étendu, la verdure abondante ; et il y a de la place pour les courses et les jeux des enfants. Le dimanche je ne vais point à Paris et je suis heureux de n y point aller. Mais il y a la grand'messe au village, et la cloche y appelle à plusieurs reprises tous les habitants , qui malheureusement n'y vont guère, comme il arrive dans les environs de la capitale. Je le déplore, parce qu'enfin ces gens-là, sans instruction et sans raison, n'ont pas comme nous des principes de morale, le sentiment des convenances, et restent par conséquent abandonnés à leurs instincts grossiers et à leurs mauvaises passions. A l'église au moins ils entendraient quelqu'un qui leur ferait de la morale. Nous autres philosophes nous croyons en savoir autant que le curé sous ce rapport, et l'on comprend que nous nous dispensions d'aller à son prône, qui n'est vraiment pas fait pour nous. .

Mais il y a un autre point de vue dans cette affaire, et c'est là que ma femme s'est placée, je ne dirai pas pour m'attaquer, mais pour aborder la question.

Elle m'a prié simplement de venir à l'église avec elle et sa fille , afin de donner un bon exemple à la population, ou au moins pour ne pas l'autoriser par mon absence à s'abstenir des choses sacrées : nous ne devions pas, dit-elle, avoir Tair de païens et de mécréants aux yeux des ignorants, et encore moins devant le curé et les fidèles ; il n'en était oas au village comme à la ville, où l'on était perdu dans la foule; dans un petit endroit, tout se remarque et se dit ; enfin, même dans l'intérêt de ma position, comme fonctionnaire de l'instruction publique, il serait peut-être bon de ne pas faire dire que nous n'avons pas de rehgion, la religion étant une partie essentielle de l'éducation. A Paris, ajouta-t-elle, elle ne m'avait jamais parlé à ce

sujet, parce qu'il n'y avait point de scandale, personne ne s'y inquiétant de ce que fait son voisin qu^il ne connaît pas ; bien que, même à Paris, elle avait été plus d'une fois embarrassée quand sa fille, l'accompagnant à l'église, lui demandait naïvement pourquoi son père n'y allait pas avec elle. Enfin, pour dernière raison,elle*ajouta : qu'elle serait bien heureuse si je voulais paraître à Téglise du village le dimanche, et. qu'elle prierait avec plus de confiance pour son mari et pour ses enfants, si elle me sentait à côté d'elle et devant Dieu, dans le lieu qui lui est consacré. En prononçant ces derniers mots, qui évidemment exprimaient le fond de son cœur et lui avaient le plus coûté à dire, sa voix était émue, presque tremblante, et on sentait que toute son âme y était. J'en fus touché plus que de toutes ses raisons, qui n'étaient cependant pas mauvaises ; mais quand il fallut répondre, ma vanité blessée prit le dessus, et il y eut dans mon accent quelque chose d'âpre, que je m'efforçai néanmoins d'adoucir le plus possible. C'était une sorte de leçon qui m'était faite, et je ne voulais point habituer ma femme à m'en donner, même quand elles seraient méritées. Je lui répondis donc que je ne Tavais jamais contrariée dans ses croyances, ni dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, et qu'ainsi j'avais droit à la réciprocité; que je ne pouvais discuter avec elle la question à fond, parce que je risquerais peut-être de la troubler dans sa foi, ce qui était loin de ma pensée et de mon désir, mais enfin qu'elle me savait assez éclairé pour ne pas ignorer mes véritables devoirs, et assez honnête pour les accomplir, quand ma conscience m'y obligeait ; qu'elle devait donc supposer que j'avais de bonnes raisons pour m'abstenir de ce qu'elle faisait 80U8 le rapport religieux, tout en ne la blâmant aucunement de le faire, et qu'en somme elle pouvait compren-

dre que tout ce qui est utile aux femmes et aux enfants peut ne l'être pas aux philosophes ; qu'à ce titre encore je me mettais au-dessus de l'opinion du vulgaire, et que je regarderais comme indigne de moi d'aller à l'église sans croyance et uniquement pour empêcher des commérages de village. Là-dessus je la quittai froidement, sjins apparence de colère, mais avec un certain air de mécontentement, qui, je le vis en partant, lui fit venir les larmes aux yeux.

Maintenant voici un gros nuage dans mon intérieur, et je sens que j'y ai jeté delà tristesse. Fanny ne dit rien, mais elle n'en pense ou plutôt n'en sent pas moins. Je sens de mon côté que je ne l'ai pas convaincue le moins du monde, mais seulement froissée dans son afTection et blessée dans sa conscience, peut-être même un peu datisson amour-propre. Mais toutes ces affaires de conscience et d'affection sont si délicates à manier, que je ne sais plus comment y revenir pour y mettre de l'apaisement, sans avoir l'air de céder le terrain, et surtout sans envenimer le mal en tâchant de l'adoucir. En ces sortes de choses les explications sont périlleuses. Heureusement nous sommes au milieu de la semaine, et ainsi j'ai trois jours devant moi pour réfléchir jusqu'à dimanche. Je serai cependant bien aise d'arranger cela sans compromettre ma dignité de philosophe et mon autorité de mari, tout en faisant plaisir à cette pauvre femme qui m'est si dévouée, et qui. vient de m'en donner la preuve par cette espèce de représentation qui lui a certainement beaucoup coûté. Puis, ma fille, cet enfant terrible qui demande pourquoi son père ne remplit pas les devoirs de religion qu'on lui recommande à elle, et dont sa mère lui donne l'exemple, croyant dans sa simplicité que TÉglise est faite pour tout le monde I que lui dire, si elle m'adresse cette

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question? et elle en est bien capable ! Enfin nous verrons.

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