GRANDE PERPLEXITÉ
17 avril.
Irai-je ou n'irai-je pas à la messe dimanche ? Telle est la grande affaire qui me préoccupe depuis trois jours, plus que mes cours, plus que mes ouvrages, plus que mes études. Cela n^est-il pas ridicule pour un philosophe d'être ainsi arrêté, embarrassé par la parole d'une femme, comme s'il ne devait pas puiser dans sa raison seule les motifs de ses actes, sans se laisser influencer par Topinion des autres? A quoi bon enseigner qu'on ne doit penser que par soi-même et ne riçn faire que par son propre jugement, si dans la pratique on se laisse ainsi arrêter par le moindre obstacle ? La parole d'une femme sans 4oute est peu de chose en soi, car en général elles parlent et agissent sous l'impulsion du sentiment, de l'imagination, de la passion, plus que d'après la raison, et alors, bien que souvent leur intention soit excellente, ily a peu de sagesse dans leurs desseins. Oui, tout cela est vrai ; mais quand cette femme est la noire, la [Position change ; car malgré notre autorité maritale, la femme devient une puissance, et peut nous le faire sentir péniblement et à tout instant dans notre intérieur, si elle est mal disposée, et même quand elle n'y est pas la maîtresse. Le plus sûr est de s'arranger pour avoir la paix à la maison et ne pas troubler le ménage. Certes, je ne demande pas mieux, parce que j'aime Fanny comme elle le mérite du reste, et je serais malheureux de lui causer de la peine, surtout quand il m'est si facile de la lui épargner.
Voyons une bonne fois les raisons pour et contre. Qu'arrivera-t-il, si je refuse?
Ma femme en sera non pas seulement contrariée, mais contristée ; car ce n'est pas chez elle une affaire d'amour-propre, ou, comme on dit, pour avoir raison et me faire céder à sa volonté ; non, c'est une affaire de conscience. Dans sa foi d'épouse chrétienne, elle ne sépare en rien son sort du mien, et elle désire m'étre unie à jamais. C'est donc mon âme qui Tinquiète; et, en effet, d'après ses croyances, elle doit rinquiéter, puisqu'elle est convaincue que sans foi il n'y a point de salut. Or, à ses yeux, je suis en ce moment sans foi, puisque je ne mets jamais les pieds à l'église, excepté pour assister à des mariages ou à des enterrements , quand les convenances de famille ou de société m'y obligent. Elle pense donc que si je venais à mourir dans cet état, mon âme serait séparée de la sienne pour l'éternité. Et cette pensée la désole.
J'aurais beau la raisonner sur ce chapitre^ en lui disant tout ce que la philosophie enseigne à ce sujet ; ce serait peine perdue, et tous mes arguments ne changeraient rien à sa conviction. Elle ne croit pas plus à ma philosophie comme règle de conduite, que je ne crois aux dogmes et à la discipline de la religion.. On a dit qu'il n'y avait pas de grand homme pour son valet de chambre ; je pourrais dire à mon tour qu'il n'y a point de philosophe pour sa femme, à commencer par Socrate, le père de tousj que Tirrévérente et revêche Xanthippe malmenait tous les jours, en dépit de Toracle de Delphes qui l'avait déclaré le plus sage des mortels. Grâce à Dieu, je n'ai point de Xanthippe à mes côtés, mais une bonne et solide chrétienne qui pratique sincèrement sa religion, et serait prête à donner sa vie pour sa foi. Je m'en féUcite assurément; car c'est la meilleure garantie de l'honneur et du bonheur d'un mari. Cependant^ il
faut en conyenir, ce n'est pas toujours commode^ et c'est parfois gênant.
J'ai été très-épris de Fanny, et j'ai tout fait pour obtenir sa main. Elle a résisté longtemps, quoiqu'elle eût du penchant pour moi, parce qu'elle ne voulait épouser qu'un chrétien fidèle et pratiquant. Je ne lui ai pas laissé croire que je Tétais; c'eût été mentir et la tromper; mais je lui ai fait entendre que je Tavais été autrefois, même avec ardeur, et qu'ainsi la foi de mon enfance avec la grâce de Dieu et l'heureuse influence d'une femme pieuse sur mon cœur pourrait revenir. Je n'ai pas cru la tromper en lui donnant cette espérance ; car enfin cela était possible ; et néanmoins, cette espérance, je ne l'avais pas moi-même, je n'en n'avais pas même le désir au fond; ce qui m'a laissé une espèce de remords, car jusqu'à présent elle n'a pas gagné grand'chose sur moi de ce côté, et la preuve, c'est que je lui ai refusé durement avant hier de l'accompagner le dimanche à l'église du village. Il y a donc là une sorte de mécompte pour elle ; et bien que je ne me croie point engagé à me convertir pour lui faire plaisir, cependant je mé crois obligé par délicatesse à ne point accroître son chagrin sous ce rapport, et à ne pas payer par une sorte d'ingratitude l'intérêt bien cher qu'elle prend à ce qu'elle appelle le salut de mon âme. Qu'elle ait tort ou raison dans le choix des moyens employés à cette fin, qu'importe ? ce n'ei\ eet pas moins au fond la plus grande marque d'affection qu'elle puisse me donner.
Supposons maintenant que je cède à sa prière en lui accordant ce qu'elle demande : quelle joie ne serait-ce pas pour elle, joie du cœur, joie de l'âme, la plus douce et la plus profonde de toutes, puisque dans sa manière de voir il s'agit de gagner pour l'éternité l'âme de son mari? Toutes ses espérances à cet égard vont se rani-
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mer; elle me croira à moitié converti et sauvé, parce que j'assisterai à la messe et que j'entendrai le prône de son curé. Elle va, dans sa prière plus ardente que jamais et enflammée par un commencement de succès, invoquer le secours de tous les saints et attirer toutes les grâces du ciel sur son cher infidèle ; et assurément elle m'en aimera davantage et s'efforcera de me le faire sentir par tous les moyens. C'est bien encore quelque chose à considérer, et pour elle qui en sera plus heureuse, parce que l'espérance aura pris la place de Tinquiétude, et pour son époux, auquel vont «affluer toutes les douceurs de la terre et du ciel.
Pauvres femmes! comme elles se font aisément de la peine et de la joie suivant les émotions de leur cœur et la disposition de leur imagination toujours prête à s'abattre ou à s'exalter au moindre vent delà mauvaise ou de la bonne fortune ! H y a cependant quelque chose de touchant dans cette faiblesse, surtout là où la bonté domine comme en Fanny . Et en outre quand ces faibles créatures, dispensées qu'elles sont, par leur intelligence moins élevée et leur raison moins forte, des indécisions et des doutes de la délibération et du raisonnement, quand elles ont foi en quelqu'un ou en quelque chose, le plus souvent elles agissent mieux que nous, plus spontanément, plus sûrement, avec plus de bon sens et d'entrain, parce qu'elles sont toujours prêtes à se sacrifier à ce qu'elles aiment ; ce que, nous autres hommes, nous ne faisons guère en général, avec toute notre science, et même avec notre philosophie. On a dit que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devrait se réfugier dans le cœur des rois. On peut affirmer avec plus de vérité, que si la foi chrétienne sauve le monde, c'est par les femmes qu'il sera sauvé.
En fin de compte, en allant à l'église le dimanche, je
rendrai ma femme bien heureuse, et son bonheur rejaillira sur moi ; si je refuse d'y aller, elle sera profondément contristée, et pendant quelque temps un nuage sombre s'appesantira^ sur notre intérieur. Ce seront les ténèbres à la place de la lumière. Paris vaut bien une messe, disait le Béarnais, et je suis tenté de dire à mon tour : la paix de notre ménage, qui est mon rovaume, vaut bien une messe aussi.
GRANDE PERPLEXITÉ. (SuitC.)
18 avril.
Après ma femme, mafdle : et dans cette circonslanco c'est tout un. Il v a évidemment coalition entre elles pour rœuvre de mon salut, et à l'ardeur de sa foi naissante, ma nile joint la pression naïve d'un enfant terrir ble. Depuis la scène de Tautre jour, dont elle a entendu quelque chose, Louise câline sari père de toutes les façons, avec la grâce de son âge et la tendresse de son cœur, pendant que sa mère se tient sur la réserve. Jamais elle n'a été aussi aimable, aussi prévenante : comme si elle voulait donner à croire qu'il me sera impossible de refuser quoi que ce soit à une aussi charmante enfant. Oh! qu'il est difficile, eût-on cent fois raison, de résister à la voix enchanteresse de ces petites sirènes ! et qu'il serait sage, quand on est obligé de passer sans les écouter, de se boucher les oreilles pour que leur accent séducteur n'aille pas au cœur !
Après tout, si cette enfant le désire si vivement, pourquoi ne lui ferai-je pas ce plaisir? C'est d'ailleurs une bien bonne volonté de sa part, et, à coup sûr, elle n'insisterait pas tant, si elle n'était persuadée que ce qu'elle me demande tournera à mon plus grand bien.
Elle peut se tromper; mais enfin elle le croit. Il ne faut donc voir là-dedaps que son excellente intention ; car elle n'est pas juge du reste.
Mais il y ?>. ici une autre question, une question de conscience. Ma fille, qui a de la foi, est convaincue que c'est un devoir essentiel pour tout chrétien d'assister à la messe le dimanche. C'est un commandement de l'Église, donc il doit être observé par tous les fidèles; et, par conséquent, ceux qui y manquent sont des infidèles. Mon refus d*y aller lui donnera donc à conclure que son père est un de ces infidèles, non chrétien, non catholique, ennemi de l'Église, ou, pour le moins, sépare de l'Église, hors de laquelle il n'y a point de salut; donc, dans la voie de la perdition et de l'enfer. Il peut sortir de là Tune ou l'autre de deux choses déplorables : ou cette enfant croira son père damné, et ainsi séparé d'elle à jamais, et il y a de quoi la rendre folle de douleur; ou bien, plus confiante en la sagesse de son père que dans l'enseignement de son Église, elle approuvera celte indifférence rehgieuse sur l'autorité d'un tel exemple; elle sera bientôt amenée à la partager, et deviendra une espèce d'esprit fort, une femme librepenseur, ce qui ne me conviendrait en aucune manière. Oh ! non, mille fois non ! je ne veux pas de cela. Je veux que ma fille soit, comme sa^ mère, croyante, et fidèle à sa croyance. Je veux qu'elle soit une femme pieuse, une bonne chrétienne, possédant toutes les vertus qu'une religion bien entendue inspire aux femmes, et dont l'heureuse influence ajoute tant aux charmes'de leur nature.
Ah çàl mais si je tiens à ce que ma fille soit chrétienne et catholique, pourquoi moi, son père, ne suis-je ni l'un ni l'autre? Et comment lui refuserai-je pour mon propre bien, quand elle me le demande instam-
ment, ce que je suis heureux qu'elle possède pour lo sien? J'aurai beau lui donner des explications philosophiques; toutes ces raisons, en supposant qu'elle les comprit, ne préyaudraient pas contre sa foi, contre son bon sens ; et qu*aurai-je à répondre, quand elle s'écriera avec larmes : Tu ne veux pas faire ce que tu veux que je fasse! poufquoi ce qui est bon pour mon âme ne le serait-il pas pour la tienne? En vain je lui dirai qu'elle est une femme, une petite fille, et que je suis un homme ; qu'elle est une ignorante , et que je suis un savant; que la philosophie m'a appris tout ce que la religion lui enseigne, et bien d'autres choses encore. Je l'entends d'ici me répondre intrépidement que, dans l'Église, de Jésus-Christ il n'y a ni homme ni femme, ni savant ni ignorant, mais seulement des âmes régénérées par le sang du Fils de Dieu, et qui ne peuvent être sauvées que par sa grâce. Je me rappelle, en effet, avoir lu autrefois, danstine Epitre de saint Paul, que les juifs et les gentils ont été réunis dans la foi commune au Rédempteur; et que, devant Dieu, et par la vertu du sang de Jésus-Christ, il n'y a plus ni Grec- ni Barbare, ni homme libre ni esclave, mais seulement des enfants du Père unique qui est au ciel.
J'avoue que je serais bien embarrassé, si elle me disait ce que je me dis en ce moment à moi-même. Mais je le serais bien plus encore, si, faisant tout d'un coup volte-face, Tenfant terrible, et, en vérité, elle en est bien capable, disait lestement à sa mère, devant moi : Eh bien, je n'irai pas non plus à Téglise, puisque mon père n'y veut pas aller ; je n'estime pas mon âme plus que la sienne, et je l'aime assez pour vouloir me perdre avec lui s'il se perd. Entre mon père et ma mère, qui a raison des deux? Ma mère est une bonne chrétienne, mon père est un grand philosophe. Il faut bien que je
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choisisse entre eux, puisqu'ils ne s'accordent pas, et je prends parti pour la philosophie. Vraiment, si cela arrivait, je serai bien attrapé d'avoir une telle élève, et j'aimerais encore mieux aller avec elle dans son église que de la voir entrer dans nos écoles.
J'espère qu'il n'en sera pas ainsi, et que raa fille ne sera pas philosophe comme son père. Mais enfin cela est possible ; ou même, sans que les choses aillent jusque-là, cette enfant peut prendre scandale de ma conduite et être ébranlée au fond dans sa foi par mes paroles et mon exemple. Ahl que Dieu m'en préserve! Je n'ai plus de foi, il est vrai, ou du moins je ne sais plus si j'en ai. Mais jamais je n'ai contrarié ni tourné en ridicule celle de ma femme, et je ne voudrais, pour rien au monde, ébranler celle de mon enfant. Il m'est resté dans le souvenir une terrible parole de l'Évangile : a Malheur à ceux qui scandalisent les petits enfants! Il vaudrait mieux pour eux être jetés au fond de la mer avec une meule au cou. » Qu'arriverait-il donc au père qui aurait le malheur d'apprendre le mal à sa fille, de l'engager dans une mauvaise voie ou de la détourner delà bonne! Quelle responsabilité! Cette pensée donne le frisson !
GRANDE PERPLEXITÉ. (Suile.)
19 avril.
Ne point contrister ma femme et ne pas scandaliser ma fille, voilà ce qui me touche le plus dans cette affaire. Quant à moi personnellement, c'est le moindre embarras. Bien que je respecte, jusqu'à un certain point, l'opinion publique, je ne me fais pas cependant l'esclave du qu'en dira-t-on. Ce ne serait vraiment pas la
peine d'être philosophe, s'il fallait se laisser mener par des bavardages. Ma présence à l'église causera, sans aucun doute, une sorte de sensation, justement parce qu'on me sait professeur de philosophie, et que, de nos jours, la philosophie est prise, bien à tort selon moi, pour Topposé de la religion, pour son ennemie. J'accorde qu'elle n'est pas sa chaude amie; et que, si elles sont sœurs ou cousines, comme on l'a dit, il n'y a pas entre elles une grande tendresse, bien qu'en cela, comme dans le reste, les philosophes qui savent vivre prennent des accommodements.
L'opinion des gens du pays m'inquiète peu ; ce nVst pas mon monde, et je ne le rencontre pas sur mon chemin. Mais il y a des voisins de campagne qui sont de l'Institut ou de l'Université. L'événement du jour leur sera rapporté par leurs gens, surtout par leurs femmes, qui ont en cette matière le même désir que la mienne; et les communications s'étendront bientôt jusqu'à Paris. Les uns diront : Le parti clérical a le dessus en ce moment; il peut être utile de retourner à la messe; il est prudent de commencer à y aller si cela mène h quelque chose; car au fond N. a trop d'esprit et de science pour donner là- dedans sincèrement et de bonne foi. Ceux-ci* me feront l'honneur de me prendre pour un hypocrite. D'autres diront, et ce seraient les moins malveillants : Il a de l'esprit, c'est vrai, mais il est d'un caractère faible, et sa femme le mène. Or, elle est dévote, et elle travaille depuis longtemps à le faire à son image. C'est le commencement de sa conversion. Elle le fait aller à la messe aujourd'hui, elle le conduira deniain à confesse. Ceux-là me tiendront pour un mari débonnaire, qui finit toujours par vouloir ce que sa femme veut. Ils n'auront pas tout à fait tort, car en
effet j'aime beaucoup ma femme, et je préfère le
plaisir de la rendre heureuse à toules les louanges de mes collègues en philosophie.
Au fait, pourquoi ne lui ferais-je pas ce petit sacrifice d'amour propre, à elle qui en fait tant et de toutes sortes pour moi? On dit qu'elle me mène, parce que je récoute toujours avec égard, et que je lui suis fidèle. Et de plus, j*ai remarqué depuis longtemps que, dans la vie pratique, elle juge mieux les hommes et les choses avec son bon sens, que moi avec ma philosophie ; je me rends donc à son sentiment quand il me parait bon, et peu m'importe d'être conduit par elle en certaines circonstances, si la raison la conduit. ,
Bref, tous ces bavardages des champs et de la ville, des cabarets et des salons, me touchent peu, quand ma conscience les dément. Or, ici il est clair que si je me rends à Téglise le dimanche, ce sera seulement pour être agréable à ma femme et à ma fille. C'est un acte de bon mari et de bon père que j'accomplirai, et il n'y aura pas l'ombre d'hypocrisie dans ma démarche. Si quelqu'un avait le droit de m'accuser en cette circonstance, ce serait Celui que le peuple adore dans le temple; car, je l'avoue, je crois pouvoir l'adorer tout aussi bien, et peut-être mieux, partout ailleurs : sur la montagne, au bord de la mer ou dans l'épaisseur des fqréts ; et si je vais dans ce qu'on appelle sa maison, ce sera plutôt pour accompagner ma famille que pour l'y trouver.