‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 32 sur 63 · SOLUTION · texte numérisé non relu

SOLUTION

C'est fait et bien fait, je le crois, ou au moins aussi bien qu'il m'a été possible. J'ai tenu la mère et la fille en suspens jusqu'au dernier moment, p^ut-étre parce

que je n'étais pas bien décidé; et dimanche matin, h l'heure de la messe, et quand elles s'apprêtaient à partir, un peu tristement, à ce qu'il m'a paru, je suis allé à elles le chapeau à la main. Est-ceque tu vas faire une visite? me dit Fanny. — Oui, lui répondis-je, et j'en profite pour yous accompagner. Elle me regarde alors d'un air étonné, ou plutôt un peu incertain, n'osant pas croire encore à ce qu'elle ressent ; et comme je ne lui réponds que par un sourire, elle se jette à mon cou en pleurant de joie. Louise me prend la main et la couvre de baisei*s, et me voilà le plus heureux des maris et des pères ; car j'étais heureux du bonheur que je leur donnais.

Nous partons ensemble au dernier coup de la cloche, au grand ébahissement de nos domestiques, qui n'avaient jamais vu pareille chose. Je donnais le bras à ma femme, et Louise me donnait la main de l'autre côté, en sautant de joie le long du chemin. Nous ne disions rien, tant nos cœurs étaient remplis, mais jamais route ne m'a paru plus douce. Sans la présence de ma fille, on nous aurait pris, à notre air joyeux, pour de nouveaux mariés. Et il est vrai que ce petit événement avait rajeuni notre affection. .

Nous arrivons à la paroisse, et je me place entre ma femme et ma fille. Il y avait foule, parce que c'était un jour de fête ; et je m'aperçus bientôt que beaucoup de regards étaient tournés vers moi, qu'on n'avait jamais vu en pareil lieu. Je ne m'en inquiétai aucunement, et quand la messe commença, je tirai de ma poche un petit livre, et je me mis à lire. Je crois que Fanny était assez intriguée de ce livre, dont elle aurait bien voulu voir le titre. Mais .comme je ne disais rien à cause du respect dà au lieu, et que je lisais attentivement dans mon volume, à peu près relié comme un paroissien et

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qui pouvait passer pour un livre de prières, elle n'osa pas m'interroger, satisfaite qu'elle était de ma présence et de ma bonne tenue. C'était le premier volume des Confessions de saint Augustin. Je Tavais pris exprès avant de partir, ou plutôt il m'était tombé sous la main, pendant que je cherchais dans ma bibliothèque un bon livre qui m'aidât à passer le temps à l'église, sans cependant m'occnper de rien qui ne fût en harmonie avec la situation que j'avais consenti à prendre. Pour rien au monde je n'aurais voulu emporter un livre profane, comme fait un de mes collègues que sa fille pieuse conduit à la messe, et qui pendant l'office s'amuse à lire Virgile ou Horace. Je ne suis certes pas assez croyant pour suivre tout ce qui s'y fait, mai? je ne voudrais jamais y rien faire qui serait contraire, ou même étranger, à la foi des assistants : ma conscience en serait blessée, et je regarderais cela comme une sorte d'hy pocrisie.

J'écoulais avec plaisir le prône du curé. C'était la parole évangélique dans toute sa simplicité, et l'accent du pasteur annonçait une telle conviction et le désir si vif de persuader ses auditeurs et de leur être utile, que je n'aurais jamais songé à faire la moindre objection, fût-ce même sur la forme un peu inculte de son discours. Il eut aussi le mérite de ne point parler trop longtemps, et surtout de ne faire de polémique d'aucune sorte. J'en avais quelque crainte, quand je vis qu'il m'avait aperçu, pensant qu'il allait profiter de l'occasion pour confondre un incrédule, et que tous les argumentsde la théologie contre les philosophes allaient tomber sur ma tête pour me convertir. Il n'en fit rien. Il parla pour tout le monde sans faire allusion à personne, et je lui sus bon gré d'avoir épargné ce jour là les philosophes et les impies. Ses attaques m'auraient

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probablement éloigné ou irrité, tandis que son onction et sa bonhomie me touchèrent ; et je dis à ma femme en revenant qu'il avait parlé en bon prêtre et en honnête homme. Sans doute il fie me fit pas Teffet que produisit la parole de saint Ambroise sur Augustin ; mais d Sabord il n'y avait là ni Augustin, ni Ambroise, et ensuite c'était déjà beaucoup, dans la disposition d'esprit où j'étais, de me porter à Técouter favorablement et à l'estimer.

Mais souvent, en cherchant une chose on en trouve une autre, àlaquelleon ne s'attendait pas. J'avais, sans le vouloir, mon prédicateur dans ma poche; et après le sermon du curé , <}ui m'avait peut-être préparé , j'eus pendant le reste de l'office celui de saint Augustin, dont je lus avidement les Confessions. Je les avais lues autrefois, mais rapidement, et sans en être touché autrement que par le côté littéraire. Sans doute que je n'étais pas alors en mesure de les apprécier, ni de les comprendre. Je ne les avais jamais reprises depuis, et voilà qu'au moment oii je vais à la messe par charité pour ma femme et ma fille, le livre qui me tombe sous la main est presque le tableau de ma position intellectuelle et morale.

C'est un philosophe qui se convertit après avoir été attaché aux erreurs monstrueuses du manichéisme, jetant sa brillante intelligence à tout vent de doctrine et son cœur trop tendre à l'emportement des passions. Certes, il vaut cent fois mieux que moi par son génie et par la sincérité de sa conversion. Mais si, en fait de philosophie, je suis dans l'erreur, ce qui est possible, je ne m'y crois pas aussi enfoncé que lui ; car je suis plato< nicien et il était manichéen. Je ne suis pas engagé non phis dans des affections illégitimes, et j'ai le bonheur d'avoir une bonne et pieuse femme, qui prie pour moi comme

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sa sainte mère priait pour lui. Seulement, la prière de Fanny aura-t-elle le même succès que celle de Monique ? Dieu seul le sait. Il y a donc quelque analogie entre nous et dans nos situations respectives, et c^est pourquoi son récit m*a vivement intéressé cette fois, et je désire en continuer la lecture. Grâce à saint Augustin, le temps de la grand'messe m'a paru court, et je crois réellement y avoir gagné quelque chose. Par toutes ces circonstances réunies, je sentais au cœur une joie intime que je n'avais pas éprouvée depuis longtemps. La vie me semblait plus légère, et j'avais plus de bienveillance pour tout ce qui m'entourait. Le reste de la journée passé en famille fut plein de douceur.»

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