‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 33 sur 63 · PARFUM DE L'AME · texte numérisé non relu

PARFUM DE L'AME

22 avril.

Je me suis levé ce matin à cinq heures, et je suis descendu au jardin. C'était délicieux. La vie de la nature se manifestait par ce qu'elle a de plus pénétrant et de plus gracieux, son développement printanier. La floraison éclatait de toutes parts, dans les plates-bandes comme sur les arbres fruitiers ; et les arômes qui s'en échappaient, enlevés et apportés par un vent tiède, produisaient une sorte d'enivrement. A cet enchantement des sens, qui a aussi son bonheur quand il est pur, se joignait le souvenir de ma journée d'hier qui y mêlait un parfum de l'àme.Oui, je l'avoue, j'ai été heureux hier d'avoir rendu heureuses ces bonnes âmes dont l'affection m'est si chère : peut-être aussi de m'être uni à leur foi si vive, et ainsi de m'être rapproché quelque peu du Dieu qu'elles adorent, et que dans mon enfance j'ai adoré comme elles. Ce parfum du cœur relevait encore

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ceux de la nature et leur donnait quelque chose de plus pénétrant. La joie de la conscience embellit et transfigure tout ce qu'elle touche, et on dirait qu'il en sort une lumière supérieure qui répand son éclat et ses couleurs sur notre existence et sur tout ce qui l'entoure. J'ai toujours été très-sensible aux odeurs, surtout à celles qu'exhalent les champs et les bois, et presque tous les événements de ma vie sont liés dans mon imagination à certaines senteurs ; en sorte que quand elles m'arrivent inopinément, c'est tout un passé qui ressuscite dans mon esprit. Les fleurs, les arbustes et les arbres avec lesquels j'ai vécu dans mon enfance me sont surtout chers, et je tressaille involontairement, quand leurs parfums m'arrivent sur les ailes de la brise. Aussi j'en ai fait planter dans mon jardin, et je les revois avec plaisir chaque jour comme d'anciens amis.

Ma petite campagne a l'avantage d'avoir une porte sur les bois. Quoique très-heureux dans mon petit parc, et y jouissant par tous mes sens, il m'a fallu plus encore, tant l'homme cherche toujours le mieux, même dans le bien, ce qui montre que rien de iini ne peut le satisfaire. J'ai été comme entraîné dans le bois, déjà doré par la douce lumière du soleil levant, et où je sentais comme une étreinte plus puissante de la nature. Ce n'était plus le charme des fleurs, leur doux attrait, mais l'invasion d'une vie plus énergique, plus vaste, s'exhalant de la multitude des grands arbres qui respirent et croissent en paix dans le sein de la terre, attachés à ses mamelles fécondes, et y puisant sans cesse l'esprit qu'ils répandent par toutes les parties de leur existence. Mon âme était comme plongée dans un océan de vie, qui l'oppressait et la dilatait tour à tour par son flux et son reflux, et c'était un ravissement pour elle de se sentir

tantôt pressée par cet immense milieu dont le poids semblait Tanéantir, tantôt relevée, exaltée àu-dessùs d'elle-même ; comme si, dans cette communication, elle avait reçu une force supérieure à la sienne, qui la faisait participer à une plus haute existence.

Il est certain que dans notre faiblesse d*esprit et de corps nous ne valons quelque chose que par celte participation mystérieuse. Nous l'éprouvons dans les circonstances diverses de noire vie : au physique, dans la plénitude de la santé, où nous sommes comme identifiés avec la vie du monde qui nous entoure ; dans la maladie, quand, par le transport de la fièvre ou l'exaltation du système nerveux, la plus faible femme devient plus forte que plusieurs hommes, qui ont de la peine à la contenir; au moral surtout, soit dans linspiration qui élève le génie au-dessus du niveau commun des esprits, soit dans Timpulsion qui pousse au sacrifice, et qui rend la volonté capable d'accomplir ce qu'elle eût été impuissante à faire par ses propres forces.

Qu'est-ce donc que cette force transcendante, cette vie surhumaine, naturelle ou surnaturelle, peu m'importe de quel nom on l'appelle, pourvu que j'aie le bonheur de la connaître et d'en jouir, sans laquelle nous ne sommes rien ou presque rien? Les uns la nomment Dieu, les autres la nature, l'univers, le monde ; je suis las de tous ces mots qui me disent la même chose, ou des choses contradictoires. J'ai besoin de descendre au fond de ces obscurités, et de saisir des réalités, et non des fantômes ou des êtres déraison. Je crois en Dieu, à un Dieu personnel, créateur du ciel et de la terre, et qui les gouverne par sa sagesse et sa puissance, et par conséquent je crois à une providence, dont tout dans l'univers me démontre l'intelligence infinie et la sollicitude paternelle. Mais qu'est-ce que Dieu en lui-même, et

qu'est-il par rapport à Thomme ? Y a-t-il eu, comme le christianisme l'afiirme, entre lui et l'humanité un rapport plus intime que celui de la création? ou autrement est-il Trai que par une grâce spéciale, par une manifestation particuHcre de son amour, Dieu se soit fait homme pour instruire, guérir et sauver le genre humain? Voilà la question qui me tourmente maintenant et dont je cherche la solution. Il faut que j'arrive à une conviction, affirmative ou négative, au moins pour retrouver la tranquillité de mon esprit, la paix de mon âme, et une direction nette dans Texercice de ma volonté. Je n'entends plus faire de cette recherche une affaire de spéculation; j'ai cent fois démontré dans mon enseignement et par tous les arguments possibles Texistence d'un Dieu ; mais après l'avoir posé sur son trône dans l'immensité de l'univers, je n'ai plus su qu'en faire, et tout en proclamant son nom, sa puissance et ses perfections, je ne lui ai rendu aucun autre hommage; je ne l'ai vraiment ni adoré, ni invoqué, ni prié. Cependant s'il a été pour moi tout ce que l'Évangile dit, je ne dois pas rester plus longtemps dans cette ingratitude, dans ce déni de justice à son égard, dans cette imprévoyance en ce qui concerne mon avenir. Il y aurait plus que de la légèreté à croire au Dieu vivant, auteur et arbitre suprême de mon existence, et à ne pas chercher par tous les moyens de mon esprit et de mon cœur à entrer en communication avec lui, pour obtenir la lumière et l'assistance dont j'ai tant besoin. Cherchons donc courageusement dans le silence et dans la solitude, non plus pour en faire un texte de dissertation ouïe fondement d'un système, mais pour trouver le flambeau et la lumière de.ma conduite. Chrétien ou non chrétien, il faut enfin que je sache où j'en suis, en bonne conscience, et comme il convient à un honnête homme

aimant sincèrement la vérité par-dessus tout et décidé à l'embrasser, quelle qu'elle soit et quoi qu'il lui en coûte.

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