DIEU FAIT HOMME
2i avril.
Est-il possible que Dieu se soit fait homme pour vivre quelque temps parmi les hommes? Cela est tellement possible, et si peu contradictoire à la raison humaine, que partout, et dans tous les temps, les peuples Tontcru et admis. Les mythologies indienne et grecque ne sont qu'une histoire de la divinité assumant l'humanité, et moins que l'humanité, puisqu'elles proposaient à l'adoration des nations, non pas seulement des dieux anthro- ' pomorphisés, mais encore des dieux animalisés,végétalisés et minéralisés, à savoir des bêtes, des plantes et des pierres sacrées. Le polythéisme grec était encore le plus relevé, ne divinisant en général que Tintelligence humaine, et n'apothéosant pas des êtres sans raison ou même sans vie.
Soit, disent les philosophes d'aujourd'hui, nous ne pouvons nier le fait ; mais nous y voyons une aberration de l'esprit humain, donc une absurdité; nous n'en sommes plus là, et c'est justement pour ne pas retourner à l'idolâtrie païenne, que nous ne voulons pas admettre le Dieu fait homme du christianisme. Certes je n'en veux pas non plus, si vraiment il y a là encore de l'idolâtrie. Cependant Socrate et Platon, qu'on n'accusera pas cirtainementde petitesse d'esprit et d'absurdité, sans parlager toutes les superstitions de leur temps, ne rejetaient pas l'humanisation de la divinité. Ils n'ont jamais condamné la religion de leurs contemporains, qui admettait cette croyance sous toutes les formes. Platon invoque sans cesse les traditions antiques à ce sujet, et Socrate en mourant, c'est-à-dire au
moment où la feinte serait inutile, recomuiande à ses disciples éplorés de sacrifier en son nom un coq à Esculape. Ils croyaient donc l'un et l'autre à l'incarnation de la divinité, ou à la possibilité d'un Dieu fait homme ou d'un homme fait Dieu, ce qui n'a pas empêche qu'ils soient restés nos maîtres en philosophie; et je ne sache pas que les philosophes modernes, qui se vantent d'être leurs disciples, les aient encore surpassés en science et en sagesse.
Chez les Indiens, qui font remonter l'antiquité de leur nation à l'origine du monde, la religion est une perpétuelle incarnation de la divinité dans l'humanité et dans la nature. Ils ont même un dogme de la Trinité comprise à leur manière : Brahma^Vischnou et Siva, tous les trois dieux, bien qu'on ne voie pas bien clairement si c'est un seul dieu avec trois attributs différents, ou une triple divinité. L'humanisation delà divinité leur paraît si peu absurde, qu'ils» n'aspirent qu'à la divinisation de l'humanité, et que, à leurs yeux, la (in dernière de l'homme et sa plus grande félicité est justement de se confondre dans la substance divine, en se perdant dans l'infini qui absorbera à jamais sa personnalité.
Enfin le panthéisme, ancien et moderne, n'est pas autre chose au fond que l'identification de Dieu et de l'univers, eu sorte que l'humanité est l'esprit ou l'àme qui anime le grand Tout dont l'univers est la forme infinie.
Il ne semble pas, même aux panthéistes les plus modernes, tels que Hegel et son école, qu'il y*ait la moindre contradiction entre l'idée de Dieu et celle de l'homme et de la nature, puisqu'il les identifie dans 1 Être universel. Certes je ne vais pas jusque-là ; et je reste convaincu qu'il y a un abîme immense entre l'infini et le fini, entre l'absolu et le relatif, entre l'être
Hiù JOURNAL
nécessaire et l'être contingent, et, pour parler plus clairement, entre le créateur et la créature. Je suis convaincu quela nature deTincrééetcelle ducréésont.irréductibles, et que jamais ils ne seront confondus dans leur substance, identifiés dans leur essence. Mais ne peut-on pas concevoir une union hypostatiquc de la divinité et de l'humaoité qui ne confonde pas les substances ? Ce serait justement ce qui distin^erait le fini de Tinfini, dans lequel l'unité de la substance existe dans la trinité des personnes divines. C'est ce qu'enseigne, je crois, le christianisme, et c'est pourquoi il n'est ni idolâtre, ni panthéiste, en admettant Tincarnation du Verbe ou de la seconde personne de la Trinité. Car il dit expressément que le Christ, ou le Dieu fait homme, est un, non par la conversion de la divinité dans la chair, mais par Tassomption de Thumanité en Dieu. II est un, non par la confusion des substances, xnais par Tunité de la personne ; et quoiqu'il soit à la fois dieu et homme, il n y a en lui qu'un seul Christ.
Maintenant, comment le dieu et l'homme ne font qu'une même personne dans l'union des deux natures, voilà ce qui m'embarrasse.
UE MÉOlAfËUR, OU LE MOYEN TCRME.
25 avril.
Le dogme catholique affirme que }ésus-Christ est Dieu parfait et homme parfait : perfedus DeiiSj perfectus homo. Il ajoute même que l'homme, en lui, est composé, comme tousles hommes, d'une âme raisonnable et d'une chair humaine^ ex anima ratioiiali et humana carne subsistens. Voici donc un être d'un nouveau genre
dans Tunivers, à nul autre pareil : unique de sa personne ; car il porte en lui la nature divine avec ses perfections unie aux imperfections de la nature humaine; ci cependant ces deux natures ne constituent qu'une seule personne, et qui est le lien de leur union. C'est une conséquence nécessaire de l'incarnation du Verbe, qui ne se fait homme que pour devenir le médiateur entre les deux termes qu'il doit réconcilier, Dieu et l'homme; et qui, à ce titre et a cette fin, doit comme tout moyen terme, participer à la nature des deux extrêmes pour les réunir. A cette condition seulement, Jésus-Christ pouvait remplir sa haute mission pour le salut des hommes.
Ici, je n'y vois plus clair; et je ne conçois pas comment la conscience divine peut s accommoder en Jésus- Christ avec la conscience humaine, l'espril de Thomme avec l'esprit de Dieu, et encore moins les deux volontés, que la théologie admet dans le Christ, puisqu'elle condamne le monothélisme comme une hérésie. Je me perds dans cette complication des natures, et il me faudrait lesprit divin pour m' expliquer ce qui se passe à cet égard dans l'Homme-Dieu ^ Il est vrai que je trouve eu moi quelque chose de pareil ; et j'ai la conscience de ce qui se passe dans ma personne, où se retrouve la même complexité de deux natures, Tâme et le corps, qui ne font aussi qu'une seule personne. Si je ne puis l'expliquer en moi, bien que je sois forcé de l'admettre comme un fait, j'en tirerai au moins celte conclusion, que je n'ai pas le droit de nier en Jésus-Christ ce que je reconnais enmoi'^méme sans le comprendre.
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POURQUOI UN MéOlATEUR, UN RÉOEMPTEUn, UN SAUVEUR?
26 avrU.
C'est cependant une chose énorme que de croire que Dieu lui-même, en personne, est descendu du ciel et s'est fait homme.
Et pourquoi? Certes, il iiaut un grand motif pour un fait aussi extraordinaire. Quel motif capital a fait descendre la divinité du séjour éternel de sa gloire? Qui a pu la porter à renfermer son immensité dans les bornes étroites de l'humanité? Qui a pu la déterminera réduire sa toute -puissance à notre faiblesse? Ne serait-ce pas un abaissement prodigieux et une véritable dégradation de la majesté divine?
Aussi, vovez où aboutissent ces incarnations dans le paganisme. Qu'y trouvons-nous, sinon des divinités tombées dans la chair, s'en rendant les esclaves par les passions les plus honteuses ; des dieux, ne se contentant pas de déshonorer l'empyrée, mais se plaisant encore à pervertir les mortels qu'ils jugeront un jour, et leur donnant l'exemple de tous les désordres dont ils les puniront plus tard ?
Dans les religions de l'Inde et les doctrines du panthéisme, il n'y a pas d'autre raison aux incarnations successives de la divinité ou de l'idéal absolu, selon Hegel, que la nécessité même de sa nature, qui ne peut passer de l'idéal ou de la puissance à l'acte, que par des évolutions et des transformations nécessaires qui la développent et la complètent. L'humanité est entraînée par la grande roue de la machine universelle, et son intérêt, sa perfection, ou son bonheur, ne sont pour rien dans ce mouvement fatal et incessant.
Mais à cette question : pourquoi Dieu s'incarnerait-il? le christianisme, il faut Tavouer, a une réponse admirable, qui l'élève bien au-dessus de toutes les religions polythéistes et panthéistiques.
Le dogme chrétien dit en effet : propter nos homities et propter noslram salutem descendit de cœlis.
C'est Tamour de Dieu pour les hommes, ou la charité, qui a porté Dieu à se faire homme pour venir au secours de rhumanité devenue coupable et misérable, pour la sauver de la mort éternelle, méritée par sa rébellion contre son créateur, par son. orgueil et son ingratitude, qui ont été jusqu'à vouloir supplanter son bienfaiteur et son père. Le Verbe incarné est donc veryi ici-bas en la personne de Jésus-Christ, comme rédempteur, comme sauveur, et il a dû en remplir la mission au prix de tous les travaux et de toute la douleur d'une telle œuvre.
Voici au moins un motif transcendant, une raison sublime, et qui peut paraître suffisanti^ pour admettre un fait si merveilleux, dont le caractère" surnaturel nous effraye tout d'abord. Même en supposant qu'on n'y croie pas, on ne peut s'empêcher d'admirer, dans cette preuve d'amour pour le genre humain, dans ce dévouement à son infortune, dans cette miséricorde pour sa faiblesse, qui va jusqu'à donner sa vie pour le sauver malgré son ingratitude, l'exemple le plus touchant de la charité, un idéal de bonté vraiment digne de la divinité et excellent à offrir en modèle à tous les hommes. Assurément, quel que soit Jésus- Christ, dieu ou homme, ou l'un et l'autre tout ensemble, l'imitation de sa vie et de sa mort est à mon sens la plus belle école de moralité et de perfectionnement pour les individus et pour les peuples. Et moi,
philosophe, encore *si incertain sur la nalurè et l'ori-
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gine du Christ, et qui ai tant de peine à laccepter spéculativement comme rÉglise le représente, je suis tout prêt à accepter son évangile dans la pratique, cl je déclare hautement que 'je ne connais rien de plus parfait sur la terre.
Néanmoins, je ne puis pas ne pas voir, après tout, que la doctrine chrétienne, en me disant pourquoi la divinité est descendue sur la terre, explique une difficulté par une autre qui n^est pas plus claire : obscwnm per obscuritis ; <ît alors la question n'est pas résolue, mais reculée ou acculée dans une autre : abyssus abyssum invocat» Car, si le Verbe s'est (ait chair pour sauver Thomme, c'est que riiomme avait besoin d'être sauvé; et que par conséquent il était dans le mal, dans le malheur et dans la mort, sans espoir ni moyens de salut sur la terre, puisqu'il a fallu qu'un médecin lui vînt du ciel. Qui l'avait jeté dans ce trisle état ? en d'autres termes : d*où est venu le mal et le malheur en ce monde? Je suis donc renvoyé à un nouvel abîme, c'est-à-dire à la question de l'origine du mal et de sa propagation ici-bas; question fondamentale, du reste, à laquelle la philosQphic ne peut pas non plus échapper, et qu'elle a en effet agitée, dans tous les temps , sans jamais y donner une réponse satisfaisante.
Examinons donc l'explication chrétienne, au moins autant que je puis la comprendre. Aux yeux du croyant c'est une vérité révèlée,et par conséquent un objet de foi. A mes yeux, si elle me paraît plus claire, plus profonde et plus vraisemblable que les autres, elle sera aussi la plus acceptable, et je l'admettrai comme la plus plausible, jusqu'à ce que j'en trouve une meilleure.