O'OU VIENT LE MAL
2 mai.
II y a du mal, et beaucoup de ma), dans le monde. C^est évident, puisque nous passons notre vie aie combattre, en nous et hors de nous, quand nous voulons être honnêtes ou des hommes dignes de ce nom. Il n'est pas moins évident aux yeux du philosophe, que le mal moral est le principe du mal physique, ou du malheur et de la souffrance, soit qu'il le produise directement, comme conséquence du désordre, soit qu'il Tamène indirectement, par la solidarité des hommes entre eux.
Or, qui a fait le premier mal? Quel est l'auteur du désordre primitif d'où sont venus tous les autres? Ceux qui admettent un Dieu créateur de toutes choses, ne ^peuvent logiquement lui attHbuer l'origine du mal, à cause de Tidée même qu'ils ont de Dieu', qui est à leurs yeux le souverain Dieu et l'Être parfait. Donc le mal, négation du bien et son contraire, ne saurait émaner du bien suprême sans le détruire.
Quelques-uns disent que le mal est la limitation dans la créature, ou le produit nécessaire de sa faiblesse. Mais alors, de deux choses Tune. Si le mal est la conséquence nécessaire de la faiblesse de la créature, on ne peut l'en punir : il n'y a plus de culpabilité, ni de responsabilité. Il n'y a plus de morale, ni de raison et de sanction à la pénalité, car il n y a plus de mal. Si, au contraire, la loi et sa sanction subsistent, on devrait accuser le créateur d'injustice, de cruauté, tout au moins de moquerie, puisqu'il punit plus tard des êtres qu'il n'a pas rendus capables de se maintenir dans
m JOURNAL
l'ordre ou d'observer les lois qu'il leur a imposées.
Les théistes rationalistes ont de la peine à sortir de ce dilemme ; et la plupart, en effet, n'en sortent pas, cl restent dans le vague avec la perfection de leur Dieu, et l'imperfection de ses créatures impuissantes dans leur liberlé. Et cependant, en d'autres circonstances, ils exaltent la liberté outre mesure ; mais ils éludent la difficulté ou ne Tapprofondissent pas, et ils se sauvent des objections par le silence.
Les plus conséquents s'en tirent par le panthéisme. Ne pouvant expliquer le mal, ils prennent le parti de le nier, et ils en font une forme comme une autre delà vie universelle, où il n'y a ni bien ni mal, mais des manifestations multiples et variées du développement de Tunivers. C'est Dieu même qui vit et agit dans tous les êtres, et par conséquent tout est bien, puisque tout ce qui arrive devait exister. Il n'y a point de distinctions morales, ni de moralité. Il n'y a que la loi fatale du grand tout, qui entraîne toutes les existences dans son évolution inflexible, dont elles sont des phénomènes, des accidents ou des moments.
Les platoniciens, et je suis du nombre, sont fort embarrassés. Ils ne veulent pas du panthéisme, qui anéantit l'homme, sa personnalité, sa liberté, sa dignité. Ils supposent alors la préexistence des âmes dans un monde antérieur, d'où elles ont été envoyées dans celui-ci pour y expier des fautes précédentes ; et c'est pourquoi elles sont enfermées ici -bas dans le corps comme dans une prison, où elles éprouvent toutes sortes de douleurs et de souffrances en punition de leurs crimes passés. De là le système de la métempsycose, attribué à Pythagore, et dont il y a des traces dans Platon, mais qui repose sur des hypothèses, à savoir la préexistence des âmes, ce qui est impossible à démontrer, et leur transmigra-
lion sur la terre à cause de leurs méfaits, ce que rien ne prouve.
Puis il y a encore un autre inconvénient qui m'a déjà frappé, surtout en étudiant Platon : c'est que cette théorie, qui ne manque pas de grandeur et qui a le mérite de laisser subsister la morale, est fondée sur une explication inexacte de Thomme. Il y est représenté comme un être purement spirituel, dont le corps ne faitpbint partie intégrante, en sorte que loin d'être essentiel à son humanité, à sa personnalité, il n'en est au contraire qu'un accident non- seulement inutile, mais nuisible, une espèce d'appendice temporaire qui l'embarrasse et dont elle doit chercher à se délivrer le plus tôt possible. Et, pour parler plus clairement, dans le sens de cette doctrine, le corps est une espèce de boulet attaché a Pâme condamnée à vivre en ce monde ; elle en porte péniblement le poids qui l'entrave dans sa marche et dans son élan. Enfin il y a encore cela à dire, que ce système ne fait que reculer la difficulté ; car on se demande qui a produit le mal dans le monde antérieur, d*où les âmes seraient précipitées sur la terre pour y achever le temps de leur condamnation, et dont le créateur ne paraîtrait ni plus sage ni plus puissant que l'auteur de celui-ci.
Ainsi àonc, ou les philosophes nient le mal, parce qu'ils ne savent qu'en faire ; ou ils ne parlent point de son origine, parce qu'ils n'y comprennent rien ; ou ils cherchent à l'expliquer par des hypothèses insoutenables, et au fond tout aussi obscures que la chose à démontrer.
Je ne puis me dissimuler que je suis aussi embarrassé que les uns et les autres. Je ne peux pas nier l'existence du mal qui me crève les yeux. Je ne peux l'attribuer à Dieu, parce qu'il est Dieu, et que j'ai horreur du
panthéisme ; et enfin, quoique admirateur de Pythagore • et disciple de Platon, je ne crois ni à la préexistence des âmes, ni à leur transmigration en ce monde, ni à leur union au corps comme à une prison temporaire, comme à un accident qui ne serait pas une partie essentielle de la nature humaine. Apres cela, au milieu de mes incertitudes et de mes obscurités, j'aurai au moins le mérite 'de ne point pactiser avec ceux qui veulent étouffer sous le silence les questions qu'ils ne peuvent résoudre, les uns par la conscience de leur impuissance, les autres parce qu'ils redoutent des solutions qui les gêneraient. Non, mille fois non : je veux savoir la vérité, quelle qu'elle soitjet quoi qu*ilen sorte. Je n'ai pas peur des conséquences, et je suis prêt à les accepter dans lu pratique, quoi qu'il m'en coûte.
D'OU VIENT LE MAL? (Suîte.)
3 mai.
Aujourd'hui je sens le besoin de jeter sur le papier ce que j'ai dans l'esprit et le cœur sur l'origine du
mal.
Je crois en un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre. Ce Dieu, qui est l'Être suprême, l'Être des êtres, est le principe et la plénitude de la vérité, de la bonté et de la beauté. Il n'y a donc en Lui que du vrai, du bien et du beau ; donc, en créant, sans qu'il soit obligé de produire le plus parfait, il n'a pu faire que ce qui est vrai, bon et bien. Donc il n'a pas fait le mal, qui est la négation du bien, pas plus que le faux, négation du vrai, ou le laid, négation du beau.
S'il ne l'a pas fait et n'a pu le faire, un autre en est
l'auteur, puisque le mal existe et qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Cet autre ne peut être qu'un être intelligent et libre, puisqu'il s'agit du mal moral. Donc, le mal a été mis au monde par une créature abusant de son intelligence pour combattre ou nier la vérité divine, et abusant de son libre arbitre pour s'opposer h la loi universelle du bien suprême. De.là^ la déviation, la sécession, ou le désordre de la créature s'opposant à la parole, à la loi, à la volonté de son créateur, et cherchant à l'entraver dans les desseins de sa sagesse et dans les manifesta* tiens de sa puissance. De là, la guerre déclarée par la créature au créateur, et, avec la guerre, tous les maux qu'elle engendre, le bouleversement, le ravage, la désolation, la ruine et la mort.
Voilà ce que je crois en principe. Mais, hélas ! je ne suis pas au bout des difficultés. Elles surgissent ici Tune après l'autre sur les hauteurs de la science, comme se succèdent les étages des collines quand on gravit une haute montagne. A mesure qu'on s'élève et qu'on croit toucher le sommet, apparaît une autre élévation qu'il faut franchir de nouveau pour atteindre la cime, Arriverai-je jamais à ce point culminant de la question? L'Évangile dit que la foi transporte les montagnes : j'en aurais bien besoin en ce moment.
1** Quelle est la créature qui a inventé le mal et Ta réalisé la première ?
2" Comment le mal, qui d'abord a été le fait personnel d'un seul être, s'est-il propagé en d'autres et jusqu'aux hommes ici-bas, où il se répand sans cesse et partout ?
Les questions d'origine sont toujours mystérieuses, celle du mal surtout, puisqu'il a dû commencer avec rhomme dès qu'il a exercé sa liberté, et peut-être à son premier choix. Rationnellement, a priori nous n'en pou-
vons rien savoir; car nous ne savons que ce que notre conscience propre nous apprend aujourd'hui et à chaque instant, c'est-à-dire que le mal moral est produit par un abus de la liberté agissant en dehors de la loi ou contre la loi. Maintenant^est-celepremier homme qui a commis la première prévarication et laissé à sa descendance ce triste héritage et ce mauvais exemple? ou bien, comme l'affirme la tradition générale, est-ce une autre créature, un être spirituel plus élevé dans la hiérarchie des êtres, qui le premier s'est tourné contre Dieu et a voulu s'en rendre indépendant? C'est ce qu il est impossible de vérifier par le témoignage de l'histoire et par l'expérience. Je dois constater seulement que la Bible des Juifs est le plus ancien document que nous possédions sur ce point, et qu'elle est devenue le fondement de la doctrine évangélique qui a succédé à celle de Moïse. La philosophie, sans contester ces traditions respectables, ne peut rien affirmer ou nier en cette matière, et elle croit être impartiale et même tolérante en les laissant pour ce qu'elles sont et ne s'en occupant pas. Nous reléguons ces choses, avec beaucoup d'autres du même genre qui nous embarrassent, dans les temps fabuleux ou héroïques de l'humanité, où le. surnaturel, réel ou imaginaire, a la plus grande part. Mais en attendant nous ne voyons pas de solution possible, et la question reste entière.
La doctrine chrétienne ne partage ni cette indifférence ni cette incertitude, et elle n'y laisse pas ses disciples. Elle trouve en plusieurs endroits des Écritures des renseignements positifs sur ce qu'elle appelle la chute du premier homme, déterminée par la tentation d'une autre créature déjà pervertie, et qui, par méchanceté et par jalousie, a voulu l'entraîner dans sa perversion et dans son malheur. A cette fin, elle a excité par des pa-
rôles insidieuses et mensongères la concupiscence et l'orgueil de l'homme, séduisant Tune par l'aspect agréable du fruit défendu et Taulre par le désir de ne plus dépendre de Dieu et de devenir semblable à lui. Je ne sais si tout cela est vrai comme histoire, ou si ce n'est qu'un mythe, un symbole ; mais, ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui encore le mal se commet par l'entraînement des sens qui cherchent la jouissance, et par l'exaltation de l'orgueil qui affecte l'indépendance . Philosophiquement, j'approuve ces images de la vérité en ce qui concerne la manière dont le mal s'effectue, parce que j'en retrouve les types dans ma conscience et dans l'expérience de tous les jours. Je me demande donc, en toute sincérité, pourquoi les choses ne se seraient pas ainsi passées dans l'origine, puisqu'elles s'accomplissent de cette manière depjiis lors. La tentation existe aujourd'hui comme au premier jour ; et le mal qui en résulte, quand elle est victorieuse, se produit encore par Tabus de la liberté séduite et se tournant contre sa loi.
Cependantia seconde question est encore plus obscure que la première, h savoir comment le premier mal s'est propagé de manière à devenir dans la race humaine une sorte de maladie originaire, ou, comme on dit dans le langage religieux, un péché originel. Car l'Église enseigne que tout homme naît dans le mal. Inpeccatis coucepit me mater mea^ dit le Psalmiste.
Nous autres philosophes nous n'admettons point ce prétendu péché d'origine, ou du moins, si nous n'osons pas le nier ouvertement, nous le battons en brèche indirectement par des allusions ou des plaisanteries ; et les plus prudents d'entre nous n'en disent mot. 11 serait cependant important de savoir à quoi s'en tenir sur ce point; car s'il était vrai que l'homme arrive en ce
monde avec une nature viciée, détériorce, il y aurait là une cause secondaire qui servirait notablement à cxpliquer Tétat de l'humanité sur la terre ; et la connaissance plus profonde que cela nous donnerait de Tâme humaine nous aiderait à comprendre mieux sa faiblesse, sa misère actuelle, et le besoin qu'elle a de tant de secours pour parvenir à la moralité et se relever de son abaissement.
Nous contestons le fait de la transmissioQ d'un péché d'origine; d'abord, parce que nous ne le croyons pas suffisamment prouvé; et ensuite à cause de la i^otiop même que nous avons du péché, qui, étant un acte libre, est personnel à la volonté qui le commet : chacun ne répondant que de soi et pour soi. A ce titre seulement il est un mal moral. Il nous parait donc injuste que la faute des parents passe aux enfants et leur soit imputée : c'est en rendre responsables ceux qui ne l'ont pas commise et qui, à coup sur, n'y étaient pour rien, puisqu'ils n'existaient point. La raison se révolte à cette pensée de punir les enfants du crime de leur père, et de faire expier à tous les descendants d'Adam, jusqu'à la fin du monde, le péché du premier homme.
D'un autre côté, nous sommes embarrassés, il faut l'avouer, par la tradition de presque tous les peuples, qui est comme la grande voix des siècles, annonçantde temps immémorial la décadence du genre humain d'un état plus parfait où il se trouvait à l'origine, et dont sa corruption ou quelque grand cataclysme l'aurait précipité. L'ignorance, la grossièreté et la misère, où végètent encore aujourd'hui des peuplades sauvages, seraientune ruine de la civilisation au lieu d'en être le commencement. L'âge d'or , l'âge d'argetit, l'âge de fer seraient le symbole de la décadence ; et le déluge universel ou de grands déluges partiels, ainsi que tous les dés-
ordres cosmologiques, en auraient été les effets. En outre, si nous considérons l'homme en général, et tel qu'il se monti'e en chacun de nous, un fait singulier et qui lui est propre frappe d'abord, c'est qu'il y a une désharmonie évidente dans son existence et qu'il est perpétuellement en contradiction avec lui-même. Ses facultés intellectuelles et morales vont certainement au delà des besoins de sa vie terrestre ; et ce luxe de puissance, cette surabondance de moyens le met sans cesse en lutte avec la nature au dedans et au dehors de lui .Poussé par un instinct secret, par une sorte de pressentiment mystérieux, il tend toujours à s'élever, à s'agrandir, h s'évertuer pour trouver un bien qui lui convienne ; et il ne l'atteint pas en ce monde, car partout il rencontre des obstacles et des oppositions. Ou il veut au delà de ce qu^il peut, ou son vouloir reste en deçà de son pouvoir et de son savoir, et il est malheureux dans les deux cas. Il y a donc disproportion entre les éléments constitutifs de sa personne ; et il est difficile de croire qu'un être aussi disgracié, et qui porte en lui tant de causes de division et de lutte, ait été créé ainsi par un Dieu toul* puissant, plein de sagesse et de bonté. D'où, il me semble, on pourrait conclure que l'homme, bon et heu-^ reux au sortir des mains de son auteur, s'est dégradé lui-même en déviant de sa loi, en sortant de la voie où Dieu Tavait placé avec toutes les conditions de sa grandeur et de son bonheur ; en d'autres termes, que l'état misérable où il naît et végète ici-bas n'est pas le fait du créateur, mais la suite de sa perversités 11 aurait gâté en lui et dans sa race l'œuvre de la création divine ; il l'aurait détériorée et dégradée^ par sa faute, mais non détruite.
Voyez comment et dans quel état cet être, qu'on appelle le roi du monde, et qui Test en eflet par sa belle
organisation et ses brillantes facultés, vient prendre possession de son empire. Il arrive au jour au milieu des gémissements, des angoisses et des douleurs. Le corps renversé, la tête en bas, il est jeté sur la terre, comme s'il devait ramper à sa surface. Il nait dans le dénûment le plus complet, dans la situation la plus abjecte, exposé à toutes les influences, soumis à toutes les impressions, sans pouvoir par lui-même pourvoir à ses besoins ni se soustraire à ce qui le menace. Véritable objet de pitié, il ne vit que par le secours de ce qui l'entoure, et la conservation de sa frêle existence réclame jour et nuit les soins les plus tendres et les plus assidus. De tous les animaux c'est le plus faible et le plus misérable à sa naissance et dans les premiers temps de sa vie.
A cette époque, qu'est-ce que sa liberté, son intelligence, sa raison ? Elles sommeillent enfouies et comme absorbées dans la chair et dans le sang. Son* esprit est enveloppé de ténèbres. Il ne voit point, n'entend point; du moins il ne sait ni regarder ni écouter. Il ne distingue rien, ne comprend et ne connaît rien. Il n'a pas même la conscience de son existence. C'est pourtantde ce chaos, où son âme est ensevelie, que doit jaillir la lumière de l'intelligence ; c'est par cet œil si débile que s'échappera le premier rayon de l'àme, et ce regard d'aigle qui doit\;ontempler un jour la vérité, la beauté, Dieu lui-même. Mais que de soins, que de peines, que de travaux jusque-là I A peine la raison commence-t-ellc à poindre dans Tenfant, qu'elle se montre méfiante et hostile à tout ce qui l'entoure. A peine sa volonté enlret-elle en exercice, qu'elle veut dominer ce qui l'approche, et sa liberté affecle déjà l'indépendance.
Suivez-le dans les diverses périodes de son développement, et vous trouverez sans cesse en lui un être double
et plein de contradiclion. Jusqu'à présent la philosophie n'a pu ni apprendre ce qu'est cet être si noble par ses facultés, si abject dans ses penchants, ni pourquoi il est ainsi divisé en lui-même, et dans un déchirement perpétuel. Est-il seulement le fils de la terre, un produit de la nature physique? Alors je demande pourquoi il apparaît comme une anomalie presque monstrueuse au sein de la nature. Pourquoi ce roi de la terre naît-il plus misérable, plus dépourvu que les créatures auxquelles il doit commander? Pourquoi la nature, si prodigue pour un chétif insecte, si ingénieuse à nourrir et à orner une fleur, s'est-elle montrée marâtre à ce point envers son fruit le plus noble et le plus merveilleux?
Si, comme disent les naturalistes, l'homme n'est qu'un animal, je demande pourquoi, le seul d'entre les animaux, il est obligé de déchirer la terre, de l'arroser de ses sueurs pour en tirer sa nourriture. Pourquoi faut-il qu'il se fasse le pourvoyeur, le valet et le bourreau des autres bêtes, afin d'obtenir de quoi couvrir sa nudité et assouvir sa faim? Si l'homme n'est qu'un animal, il en est à coup sûr le plus cruel et le plus misérable; et le philosophe de Genève a eu raison de proclamer que Thomme qui médite est un animal dépravé.
Mais non, s'écrient les rationalistes, il est vraiment
le souverain de ce monde par le privilège de sa raison,
qui lui donne la conscience de lui-même et le pouvoir
de discerner et de faire ce qui convient à sa nature ou ce
qui lui répugne. Être intelligent et libre, il est le maître
de sa destinée ici-bas, tandis que les autres créatures
obéissentaveuglémenl à l'entraînement fatal de Pinstinct.
Je le crois ; mais je ne vois pa^ que cette prérogative
serve beaucoup à son bonheur, et je vois encore moins
où elle le mène. N'est-ce pas sa raison qui l'embarrasse
au milieu des oppositions de sa nature et des contradictions de sa pensée? Elle le gène constamn^ent dans la satisfaction de ses appétits, et le fait rougir {uand il s*y livre sans retenue. Elle le met h tout instant aux prises avec lui-même, en lutte avec ses semblables. Elle Finquiète par la prévoyance, Tagite par l'esp.'îrance, le tourmente par la crainte, surtout par la per. sée de la mort dont elle ne coniprend pas le mystère. La raison, on en conviendra, sert plus à aggraver les maux de la vie, à les redoubler par la réflexion, qu'à nous faire jouir avec sécurité des biens actuels. L'âge de l'innocence, qui ne réfléchit pas, est aussi celui de la sécurité, des plus douces jouissances ; et Tinnocence, qui est rignorance du mal et du danger, se perd à mesure que la raison s'éclaire et se fortifie.
Si enfin on prétend avec Platon que Thomme est un esprit uni accidentellement à un corps dont les besoins et les instincts le soumettent aux influences et aux lois de la matière, je demande alors la raison de cette servitude, de celte dégradation qui entrave les plus belles facultés de Tesprit par le joug de la chair. Pourquoi Tâme se trouve-t-elle dans cette espèce de prison qui lui ôte la lumière et l'air du ciel? Pourquoi est-elle presque toujours asservie par des organes qui devraient la servir? Est-ce le Créateur qui Ta attachée à cette masse de chair et de sang qui Topprimc et Tétouffe? Alors il a voulu tout autre chose que le bonheur de.sa créature, et sa sagesse serait en cause aussi bien que sa bonté. Est-($e volontairement ou par sa propre faute que Tâme est descendue dans la boue de ce monde? Alors c'est une intelligence avilie; et toutes ses facultés, comme leurs produits, doivent porter les stigmates de sa dégradation.
En vérité^ je ne vois point d'issue à ce labyrinthe, à moins de prendre le fil que le christianisme nous
D'UN PIIILOSOIMIE. 183
offre. Il est, en effet, difficile à la raison de concevoir un être intelligent divisé en lui-même , soumis dans Tunitc de sa personne à des lois contraires, et ainsi sans cesse tiraillé dans son intérieur ; libre, mais toujours envahi par des influences opposées ; pressé au dedans , arrêté au dehors ; fait pour la lumière, et n'en pouvant supporter l'éclat; aimant la vérité, et poursuivant sans cesse Tillusion; admirant la vertu, et n'ayant pas le courage de la pratiquer ; voulant le Lien, et ne sachant pas le réaliser; commettant le mal qu'il déteste, et enfin se sentant mourir incessamment avec l'ardent désir de vivre.. Il est difficile, dis-je, à la raison sincère de ne pas convenir qu'un tel être est dans un état violent et anormaî. Un tel état est contraire à la nature et à ses lois, c'est le désordre. Et si les parents de chaque homme sont nés dans cet état, si les aïeux les plus reculés y ont passé comme leurs descendants, si c'est la condition native de tout mortel ici-bas, que reste-t-il à dire logiquement et philosophiquement, sinon que la race humaine se trouve dans une position fausse, contraire à sa nature,' à sa loi essentielle et à sa destination? Qui l'y a mise? Assurément, si Dieu est la sagesse éternelle et l'amour infini, il n'a pas dû la créer ainsi ; car^ au lieu de donner à la créature humaine la vie et le bonheur, il Taurait livrée pour toujours à la mort et au tourment. Il est donc raisonnable de croire a une perversion de l'humanité dans sa souche par une grande prévarication dont elle porte les suites et les peines ici-bas. En dehors de cette explication, le problème de l'homme actuel, avec ses confradictions, est insoluble, et je commence à comprendre la parole de Pascal qui m'avait semblé une pieuse exagération : « Le nœud de notre condition présente prend ses retours et ses replis dans, cet abîme, et Thomme serait
encore plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. »