TRANSMISSION DU MAL PRIMITIF
5 mai^
Je suis moins embarrassé du péché originel que de sa transmission à la postérité d'Adam et du mode de cette transmission que je ne comprends pas. Tous les jours, en effet, nous péchons comme le premier homme entraînés par la concupiscence ou exaltés par l'orgueil, et comme lui nous devons .porter les conséquences de nos fautes, parce que tout agent moral a la responsabihté de ses actes. Cela est de toute justice. Mais que les enfants soPent punis des crimes de leurs parents, et cela de génération en génération jusqu'à la consommation des siècles, voilà ce qui me semble monstrueux. La philosophie moderne n'accepte point cette iniquité ; elle repousse le préjugé qui la soutient, et c'est là une des gloires de noire législation de l'avoir effacé de son code. En fait de morale , et surtout en fait de culpabilité, chacun pour soi, au moins dans la justice distributive ; ce qui n'empêche pas la charité de s'occuper des autres, quand cela lui convient, et même de se dévouer à leur service dans l'occasion. Mais ce dévouement est parfaitement volontaire, et la loi ne peut l'imposer à personne.
Et cependant, malgré la sagesse de nos lois et les arguments de la philosophie, le préjugé subsiste encore dans les mœurs ; et Topinion publique proteste de mille manières contre ce qui nous semble la stricte justice. Sans doute, le fils n'est pas coupable du crime de son père; mais qui de nous n'aurait pas honte de parents ciimi-
nels et d'une famille mal famée? Esl-ce que je voudrais donner ma fille au fils d'un forçat, si honnête qu'il fût? On a beau dire qu^il n'est pas complice du forfait, et qu'ainsi la réprobation du monde ne doit pas plus l'atteindre que la vindicte de la loi. Il y a cependant là un poids de honte qui fait courber la tête, et un nom déshonoré qui met le rouge au front, et dont on ne veut point partager Tignominie.
Par contre, qui n'est fier ou au moins heureux de porter un nom honoré par la vertu ou par la gloire? C'est un héritage qu'on réclame avec joie, avec orgueil, alors même qu'on n*a rien fait pour mériter cette illustration ; et trop souvent ceux qui en profitent en sont fort peu dignes. Puis , dans les malheurs des familles comme dans les calamités publiques, il y a nécessairement une réversibilité de disgrâces et d'infortunes, de même que dans un corps vivant chaque organe soufrre de la maladie ou jouit de la santé des autres, à cause de leur union dans un centre commun, ce qui fait leur sympathie et leur énergie. Il n'en faut qu*un pour troubler l'ensemble ; et le mal de celui-là devient plus ou moins le mal de tous, comme on le voit dans les maladies.
J'aperçois encore dans la nature des faits analogues qu'on pourrait aussi taxer d'injustice, s'ils n'étaient pas ratifiés par la loi naturelle, contre laquelle rien ne prescrit. Ainsi, pourquoi y a-t-il des maladies héréditaires? Pourquoi ce triste héritage saute-t-il parfois une génération pour reparaître au delà? Et quand le sang des parents a été vicié ou appauvri par leurs désordres, comme cela arrive si souvent, paraît-il juste que les enfants, auxquels il est transmis, en portent toute leur vie les suites, si même ils n'en meurent pas avant le temps? Leur volonté assurément n'a été pour rien dans les
causes du mal, et cependant ils sont accablés par la fatalité des conséquences. Qu'y faire et comment Tempê- •cher ? Ne sont-ils pas les enfants de leurs parents, c'est-àdire le sang de leur sang, la chair de leur chair, et n'est-ce pas dans ce sang et cette chair qu'ils ont puisé Tinfcction avec la vie ? Le torrent d'iniquités et de corruption n'a-t-il pas passé en eux avec le germe et la semence de la vitalité? Hélas! ils ne vivent qu'à cette condition. Peut-on appeler cela une injustice, parce qu'ils souffrent de la faute de leurs parents? S'il y en a, elle appartient aux parents coupables qui devront l'expier dans leurs enfants d* abord, et devant Dieu ensuite.
Il y a donc là non pas une injustice, mais une fatalité qu'on retrouve dans l'exercice de toutes les lois de la nature, et qui au fond constitue Tordre providentiel des choses. Les effets sortent des causes, les conséquences de leurs principes ; et au moral comme au physique, dans le développement de la vie comme dans la logique, telles causes, tels effets, tels principes, telles conséquences. On ne tire pas la vérité d'un faux principe; et quelque rigoureuse que soit la déduction, et justement à cause de sa rigueur, plus elle avance, plus elle s'égare, en sorte que la fausseté foisonne par sa fécondité. C'est pourquoi dans le règne végétal et dans le règne animal, pour parer à ces causes de dégénération par la transmission de vices invétérés, l'industrie humaine croise de toutes manières les espèces et les races, afin de raviver leur faiblesse, d'amender leur vitalité ou de les régénérer dans leurs principes.
Ces faits sont constants dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, et je n'ai aucune envie de les contester. Ils prouvent, en ce qui concerne les êtres libres, qu'il faut distinguer la responsabilité qui rend coupable, de la solidarité qui fait partager le malheur sans
D'UN PIMLOSOPHE. 187
que Ton soit complice du mal. Ce partage est inévitable : il est imposé par la fatalité des lois de la nature et même de la société ; car on ne peut être membre d'un corps naturel ou d'un corps social, d'une famille ou d'un État, sans participer à la vie commune, et par conséquent sans souffrir de tout ce qui Taffecle.
J'admets donc l'application de cette fatalité à la race humaine comme a toutes les choses de ce monde, eb ' j'accorde qiie les descendants d'Adam ont dû subir les conséquences de la détérioration de son humanité, la chute primitive étant supposée. La faute a dû entraîner pour le premier couple un changement notable de position, {)uisqu' il lui a fallu, ne se trouvant plus dans le même milieu, ni dans les mêmes conditions d'existence, tirer de la terre avec effort, et au prix de ses sueurs, la nourriture que la nature lui donnait sans peine auparavant; et il est tout simple que les influences physiques aient réagi sur le moral, surtout par les privations et les travaux qu'elles leur imposaient. Mais en conclure que la nature humaine a été détériorée nonseulement dans son corps, mais encore dans son esprit tombé dans les ténèbres de l'ignorance, et dans sa volonté envahie par le mal et dominée depuis lors par de mauvais penchants; et, ce qui est pire encore, la condamner à la servitude et à la mort éternelle pour avoir désobéi en mangeant un fruit défendu, cela parait excessif, et la peine semble peu proporlionnée à la faute commise. *
Il est vrai qu'on peut dire, et on l'a dit en effet, que le fruit défendu n'était ici que l'occasion et la matière de l'épreuve ; qu'il s'agissait au fond de l'obéissance ou de la désobéissance à la loi divine ; et, comme la Genèse le fait entendre par les paroles du tentateur, Adam et Eve n'ont mangé la pomme que dans l'espérance perfidement sug-
gérée par Satan de devenir immorlels , indépendants et semblables à Dieu. C'est là ce qui rend la faute beaucoup plus grave, car ils ont été entraînés par l'orgueil plus que par la sensualité ; la beauté et le goût du fruit les a moins séduits que la puissance et l'élévation qu'il devait leur procurer. C'est une réponse suffisante aux déclamations des hommes superficiels, qui, ne voyant dans cette histoire que le fait matériel et le sens littéral, s*écrient que c'était faire bien du bruit et de Tembariras pour une pomme mangée sans permission.
Là n'est point ladifficultépourmoi, et jen'ai d'ailleurs aucun goût à dénigrer par des interprétations littérales et des plaisanteries inconvenantes un texte aussi respectable que celui des livres saints. Il est toujours facile avec un peu d'esprit de se moquer de ce qu'on ne comprend pas ; mais aux yeux des hommes sérieux cette ironie déplacée ne prouve que la mauvaise volonté de Tincrédulité. La vraie difficulté la voici :
Parle péché d'Adam, dit-on, la nature humaine a été détériorée dans son âme, dans son intelligence et dans son corps. Je comprends cela jusqu'à un certain point, puisque le péché est un acte immoral, prémédité par l'esprit, décidé par la volonté et exécuté par le corps. Donc ces trois parties de T homme ont dû se ressentir de la mauvaise influence du péché, et de là un affaiblissement, une diminution, une certaine perversion, si l'on veut , dans la personne d'Adam. Mais comment expliquer la reproduction des mêmes effets dans les enfants d'Adam , par le seul fait de leur génération et de leur naissance, quand évidemment ils n'ont pas participé à la fiiute, puisqu'ils n'existaient pas? Peut-on , sans injustice , admettre en eux un péché originel différent du péché actuel, et dont ils doivent porter les effets sans avoir été pour rien dans la
cause? Cela révolte le sentiment naturel de la justice. Mais je vais plus loin. J'accorde que la constitution de la postérité d'Adam en ait reçu quelque modification parce (]ue dans la génération par la chair et le sang, les vices et les dispositions de Tune et de l'autre doivent passer avec la communication de la vie physique, comme nous le voyons encore aujourd'hui dans les instincts et les maladies héréditaires. Mais Tâme des enfants ne vient pas des parents. D'après l'opinion commune, chaque âme, créée par Dieu seul, vient animer le corps nouvellement engendré, et le dogme chrétien enseigne qu'elle contracte, par son union aveclui, la tache du péché d'origine. Aussi l'Église a condamné le traducianisme, qui fait sortir l'homme tout entier de ses parents, en sorte que son âme serait une émanation de leur âme, commeson sang de leur sang et sa chair de leur chair. Cette doctrine cependant semblait résoudre la difficulté ou au moins la diminuer, puisqu'alors arrivait dans l'humanité ce qui s'opère dans les autres êtres vivants de ce monde, à savoir la transmission, dans les effets, de tout ce qui est dans la cause. 11 est vrai que ce système avait des inconvénients, tant sous le rapport de la spiritualité et de l'unité des âmes, qui devenaient divisibles à l'infini comme la matière, qu'au point de vue moral en ce qui concerne la personnalité et la responsabilité. Je crois donc qu'il a été condamné à bon droit. Mais comme c'était une dernière raison pour expliquer la participation des enfants d'Adam au péché de leur premier père, par l'identité primitive et en puissance de toutes les âmes en une, je ne sais maintenant où me tourner UB voyant plus de lien qui les rattache assez intimement pour les rendre solidaires de la même faute. Car, suivant la doctrine chétienne, à chaque génération humaine une âme créée par l'auteur de la vie est en-
voyée pour animer le corps nouveau, comme à l'origine le souffle de Dieu est venu vivilier le corps du preniier homme formé de la terre. Or cette âme est entièrement pure, puisqu'elle sort des mains du créateur ; et de cette pureté du ciel elle tombe dans une matière souillée, dans le bourbier du péché où elle va être infectée de la tache originelle sans avoir rien fait pour cela; et en contractant cette tache par son union avec le corps maudit, elle devient involontairement coupable, punissable et punie, esclave de la corruption et de la mort éternelle. Dès qu'elle participe à la chair et au sang de SCS ascendants, elle assume sur sa tête leur faute avec ses horribles suites, et tout innocente qu'elle est, elle est traitée en criminelle.
J'avoue n'y rien comprendre, et je crois faire acte de philosophe impartial ou tolérant en réservant la question. Je ne me crois pas le droit de nier la solution catholique par cela seul que je ne la comprends pas, vu que dans les choses de ce monde il y en a mille dont l'explication m'échappe, et que cependant je suis obligé d'admetlre sans pouvoir les expliquer. Jen'en suis plus, grâce à Dieu, à faire de mon entendement la mesure de la vérité, surtout dans une question où le dogme catholique semble confirmé par le consentement général et par l'expérience de Tétat misérable où se trouve Fhomme en naissant,et de l'extrême difficulté d'élever son esprit et d'épurer son cœur, quand on lui donne l'instruction et l'éducation. Évidemment il y a là une décadence à réparer, une dégradation à réhabiliter". Je n'oublie pas, en outre, que le dogme du péché originel et de ses suites est le fondement du christianisme. Car si Jésus-Christ est desccndu du ciel, et s'est fait homme pour sauver tous les hommes, c'est que lous ont été perdus par le péché de leur premier père, c'est que tous ont participé fatale-
ment à la dégénération de sa nature, à la servitude du mal et aux ténèbres de la mort. La rédemption n'aurait ni sens ni vertu, si Thumanité entière n'était devenue esclave. Si elle n'avait pas été détériorée dans tous ses membres, il n'y aurait pas eu lieu de la réparer, de la régénérer^ et, comme sa régénération par le sang du Christ lui a rendu la vie du ciel et la puissance d*en posséder un jour la plénitude, tout le passé du genre humain deviendrait inexplicable ainsi que son avenir. Alors la grande lumière jetée sur la terre par l'Évangile, et qui a produit, on ne peut le contester, la magnificence intellectuelle et morale de la civilisation moderne, paraîtrait s'éteindre au souffle de la raison, laquelle, retombant sur elle-même et réduite à sa propre force, serait très-embarrassée de son triomphe. Car en refusant l'explication chrétienne elle n'a rien à mettre à la place, et ne sait plus que faire du genre humain dont l'origine lui est aussi obscure que la fin dernière. C'i^pt au moins la position critique ou se trouve actuellement ma philosophie, qui ne sait plus à quoi se prendre dans cette grande question.