COMMENT DIEU S'EST FAIT HOMME
G mai.
Comment Dieu s'est-il fait homme? Comment le Verbe divin s'est-il incarné? Il a été conçu du Saint-Esprit, et il est né de la vierge Marie, dit le symbole dés apôtres^conceptus de Spiritu Sancto^natus ex Maria virgine. Au premier abord, on est porté à s'écrier : Mais cela est impossible ! Qui a jamais vu de pareilles choses? Ce sont sans doute des mythes, des figures, pour exprimer qu'il
y a eu quelque chose de particulier dans la naissance du Christ, qu'une influence céleste y a présidé, qu'un bon génie y a pris part, comme aurait dit Platon, ou bien parce qu'elle s'est opérée sous la conjonction favorable de certains astres, comme on parlait au moyen âge, ou, suivant le peuple, qu'il est né sous une bonne étoile, ce qui paraîtrait être confirmé par l'apparition de celle qui conduisit, selon l'Évangile, les mages de l'Orient à la crèche de Bethléem.
Au point de vue philosophique et scientifique, on ne voit pas que, dans la nature, les êtres d'espèce différente se reproduisent par leur union ou même s'unissent ; et quoi de plus dissemblable que Dieu elThomme, l'infini et le fini. Et cependant, comme je l'ai déjà dit, la tradition est remplie de ces mariages du ciel avec la terre ; et dans toutes les religions, il y a des alliances de ce genre, même dans la chair et avec toutes les passions charnelles, ce qui est indigne de la divinité. Ici, au moins, tout est spirituel, et la concupiscence de la chair n'y est pour rien : ce qui est convenable à la conception d'un Dieu fait homme, qui, tout en s'humanisant, ne peut participer au péché en aucune manière ni par origine ni actuellement.
Marie est vierge et ne cesse point de Têtre, parce qu'elle ne conçoit point parles moyens ordinaires. La vie divine descend en elle par l'infusion de l'Esprit-Sainf, qui l'implante dans une plastique pure ou dans un germe humain non souillé de la contagion du péché, dont elle a été préservée par un privilège exceptionnel. Et, en effet, celui qui est la pureté absolue ne pouvait naître que d'une mère immaculée. Ainsi Jésus-Christ est Dieu parfait par son Père, homme parfait par sa mère ; et par conséquent il est admirablement organisé dans sa double nature pour devenir le «lédiateur entre
les deux termes, la divinité et riiumanité, qu'il doit réconcilier dans sa personne.
Tout cela, il faut bien en convenir, paraît d'abord à la raison comme une mythologie d'un nouveau genre, et ces faits ressemblent si peu à ceux de l*ordre naturel, que les uns les traitent de fables ou d'imaginations poétiques etles autres d'absurdités. Je me garderai bien d'aller jusque-là, quel que soit mon étonnement en considérant ces choses sérieusement. Mais ce qui m'étonne encore plus, c'est que depuis plus de dixhuit cents ans , ces prétendues fables ou absurdités aient été acceptées et admises comme vraies par une infinité d'hommes les plus éclairés et les plus honnêtes du monde, et que des milliers aient donné leur vie pour en attester la vérité, quand on a voulu les faire parler ou agir contre leur foi à ces affirmations. Et ce n'est pas seulement ce qu'on appelle le peuple, c'està-dire les ignorants, mais tout ce qu'il a eu de plus savant chez les nations. Les philosophes du dix-septième siècle, dont ce qu'il y a de mieux dans la philosophie d'aujourd'hui invoque l'autorité et réclame la succession, étaient les meilleurs chrétiens de leur temps, nous donnant par l'alliance sincère de leur foi et de leur science un exemple que nous ne suivons guère. Nous nous vantons d'être les disciples de Descartes, de Pascal, de Malebranche, de Bossuet, deFénelon, revendiquant hautement leur spiritualisme, mais nous abandonnons leur croyance catholique, qui était le flambeau de leur philosophie.
Au fond, à y regarder de près sans préjugé ni parti pris, je ne vois rien d'absurde ni d'impossible en tout cela: rien d'absurde, puisqu'il n'y a point contradiction dans les termes, et que les lois de la raison ne sont point violées ; rien d'impossible, car le philosophe qui admet
la toute-puissance de Dieu n'a plus le droit d'en limiter la sphère ni d'en restreindre la portée. Il est dit que le Christ a été conçu du Saint-Esprit, qui est descendu dans le sein d'une vierge et Ta fécondée par la vertu divine. Pourquoi pas? Cela est si peu absurde, qu'on en conçoit la possibilité avec un peu de réflexion.
Tout le monde convient que Dieu, s'il existe, est le principe, la source unique de la vie; et que, dérivant de Lui, elle se communique à tous les êtres suivant leur nature, leur degré, par des voies diverses, et dans notre monde par les deux facteurs de la génération, dont l'un porte en lui les germes et Tautre la semence vivifiante. Mais le père n'est que le transmetteur de la vie donnée aux enfants ; il n'en est point Tauteur, il ne crée pas, il procrée, et par conséquent il est lé canal ou l'instrument de Tesprit vital qui agit par son intermédiaire dans la propagation de la vie. Que serait-il donc arrive dans le cas qui me préoccupe? La chose du monde la plus simple, bien qu'insolite, extraordinaire, c'est-àdire en dehors du cours habituel de la nature ; il a pu arriver que l'Esprit divin ou le Saint-Esprit, comme on dit en style religieux, aurait agi directement, sans l'intervention d'un J^omme, en Marie, qui par conséquent aurait conçu diflSaint-Esprit. Marie serait donc appelée à bon droit l'épouse de Dieu, puisqu'elle aurait conçu sous l'influx immédiat de son Esprit, et la mère de Dieu, puisqu'elle aurait enfanté dans ses entrailles Dieu lui-même ou le Yerbe divin incarné dans sa chair et son sang. Jamais génération humaine n'aurait été faite de si haut et avec tant de puissance, depuis la création du premier homme, Dieu lui-même daignant s'unir en personne à la plus pure de ses créatures, à la moins indigne de son alliance.