‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 42 sur 63 · NOUVEL EXAMEN · texte numérisé non relu

NOUVEL EXAMEN

21 mai.

Je n*ai pas osé écrire mon journal pendant plusieurs jours, parce que je me sentais troublé au dedans, et j'avais quelque speur d'y regarder pour me rendre compte de la disposition de mon âme. J'appréhendais instinctivemc^it de la trouver plus chrétienne que je ne voulais, et j'ai fait un peu comme cet animal du désert qui enfouit, dit-on, sa tête dans le sable pour ne pas apercevoir le danger qui le menace. Ce n'est pas très-intelligent et j'en suis honteux aujourd'hui. La vérité avant tout ; et puisque j'en sens si vivement le besoin, et qu'au fond je la cherche sincèrement, il faut tout faire pour la découvrir, et surtout la suivre et l'embrasser,' si j'ai le bonheur de la rencontrer. « Amim Plato^ magis arnica veritas. » Est-ce que cette maxime, que nous professons en philosophie, ne serait pas vraie aussi en religion? et n'a-t-on pas vu à travers les siècles, et surtout dans les premiers temps du christianisme, un grand nombre de philosophes et des plus distingués, qui ont dit courageusement aux hommes de leur époque, qu'ils avaient autant que moi intérêt à ménager : « Arnica philosophia^ magis amicus Xjhristus ? »

Seulement, en toute vérité, je ne puis encore me dire son ami, mais certainement je ne suis plus son ennemi ; et, soit par tolérance de ma part, soit par une sympathie mystérieuse que je ne m'explique pas moimême, je m'en sens depuis quelque temps sensiblement

rapproché. Je m'en aperçois de plusieurs manières : d'abord par ma conscience qui m'atteste clairement une modification dans mes vues, dans mes dispositions, dans mes goûts; puis dans le redoublement d'aiïection que ma femme et ma fille me témoignent, et qui a pris dans ces derniers jours un caractère plus tendre et plus gai; et enfin, par l'humeur contraire de mes amis les philosophes, qui ont quelque chose de guindé, de serré à mon égard, comme s'ils pressentaient que je m'éloigne de l'école, et que je suis prêt, comme nous disons en ce cas, à faire le plongeon.

Qu'y puis-je au fond ? Si c'est la vérité qui m'entraîne, pourquoi lui résisterai-je, puisque je ne veux «]u'elle? Et certainement on ne me prendra point par la foi du charbonnier ; je lutte et me débats tant que je puis, mon journal en fait foi, lui qui est mon conOdent de tous les jours; et je ne cesserai le combat que quand mon esprit sera convaincu et ma volonté vaincue. Il faut le triomphe sur les deux; et jusqu'à présent, bien que l'esprit soit très-entamé dans les ouvrages extérieurs de la place, la volonté résiste dans la citadelle où flotte le drapeau philosophique. Elle ne l'abaissera que devant réclat de la vérité.

Au bout du compte, que dois-je faire de mon partais nage? Puis-je l'accepter sans mensonge ni hypocrisie? De mensonge, il n'y en aura point, puisque je ne nie point les dogmes que suppose le baptême chrétien, et, sans y avoir une foi explicite, j'y aperçois assez de vérité pour ne pas les repousser. Quant à la cérémonie bap^ tismale et tout ce qu elle implique, j'y aperçois, sinon la vertu, au moins le symbole de la puriQcation des âmes, par laquelle la tache du mal, que l'Église nomme le péché, est effacée, ce qui les renouvelle par une sorte (le rég43nération spirituelle* Si ce n'est point une insti-

tution divine, c'est au moins une très-belle et trèsutile invention, puisqu'elle ouvre une voie au perfectionnement et à l'ascension de Thumanité. Maintenant, irai-je disputer sur les mots pour expliquer le comment de cette renaissance, et dirai-je avecNicpdème : « Est-ce qu^un homme peut rentrer dans le sein de sa mère pour en sortir de nouveau ? » Certes, non. Je ne veux pas mériter le nom du docteur dlsraël, qu'on applique depuis ce temps aux faibles d'esprit. Je trouve encore de l'obscurité dans le principe, mais les conséquences m'en paraissent admirables par leurs bienfaits. Celui qui adopte cette doctrine avec foi, et qui réalisera sa foi par les œuvres ne peut que devenir un homme excellent. L'Évangile qui lui donne la lumière de Pesprit, pour discerner sa voie en ce monde, et le courage de la volonté pour la suivre, lui procure autant de science qu'il lui en faut pour se diriger ici-bas, et, en outre, la paix de la conscience et la joie du cœur, choses précieuses que nous ne trouvons point dans nos études philosophiques.

Mais ne pourra-t-on pas me taxer d'hypocrisie si Ton me voit faire acte public d'une religion à laquelle je passe pour ne pas croire, et que, au vu de tous, je ne pratique point? Puis, ne me faudra-t-il pas réciter tout au long et à haute voix le symbole des apôtres, après avoir répondu au prêtre qui me demandera si je suis chrétien catholique, pour être capable de me porter garant et prolecteur de la foi de mon filleul ? Car enfin je vais répondre pour lui, devant l'Église, jusqu'au jour de sa première communion, où il renouvellera lui-même les vœux de son baptême.

Ceci est plus grave,et demande de nouvelles réflexions. Je n'ai point encore relu tout ce symbole, et il s'y trouve, autant que je me le rappelle, plusieurs articles, sur lesquels je ne suis point édifié : par exemple, la descente

du Christ aux enfers, sa résurrection, son ascension au ciel et au trône du Tout-Puissant, d'où il reviendra juger les vivants et les morts. Voilà, assurément, des choses de l'autre monde ; car ici-bas personne, que je sache, n'a été aux enfers et n'en est revenu, sauf dans les fictions des poêles. Nous n'avons vu ressusciter personne, ni personne monter au ciel, à plus forte raison s'asseoir sur le trône de Dieu. Et enfin, jusqu'à présent, aucun juge n'est descendu de là-haut pour établir un tribunal parmi les hommes.

11 y a donc là pour la raison de dures paroles qui m'obligent à continuer mes investigations, au moins afin de m'assurer qu'il n'y a en elles ni absurdité ni impossibilité, bien qu'elles soient très-obscures. Je ne demande que cela pour sauvegarder ma conscience; car, enfin, pourquoi serai-je plus exigeant en matière de religion que p-our la science, où je trouve tant de choses inexpliquées ou inexpliquables, et que je suis cependant forcé d'admettre pour expliquer celles que je comprends? Puisqu'il y a des mystères dans la nature, comment n'y en aurait-il pas dans ce qui la surpasse? et qui osera affirmer, s'il est vraiment philosophe, qu'il n'existe rien au-dessus d'elle ?

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