‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 43 sur 63 · LA DESCENTE AUX ENFERS · texte numérisé non relu

LA DESCENTE AUX ENFERS

23 mai.

Le Christ est descendu aux enfers immédiatement après qu'il eut rendu l'esprit sur la croix. Descendit ad inferoSj dit le symbole catholique ; c'est donc un article de foi. Il est évident que ce fait n'a pu être connu que parla parole du Maître l'affirmant à ses disciples

après qu'il eut reparu au milieu d'eux avec son propre corps, pour les instruire et les préparer à leur missiou pendant quarante jours. Voilà ce que disent les Actes des apôtres écrits par saint Luc. La raison qui ne croit pas à la révélation et qui récuse Tautorité de la foi peut assurément contester ce fait, sous le prétexte qu'on n'a jamais rien vu de semblable, et que selon les lois de la nature, ceux qui quittent cette terre par la mort n'y reviennent jamais. Voilà tout ce que peut signifier sa négation. Elle dit : cela n'est pas vrai, parce que je ne l'ai jamais vu, et que je n'ai connu personne qui l'ait vu. Est-ce un argument bien solide? Tous les jours on affirme des faits historiques dont on n'a point connu les témoins ; autrement Thistoire serait impossible, et il n y aurait jamais de tradition parmi les hommes. Dans ces faits, il y en a qui semblent invraisemblables: il faut en faire la critique,- dit-on. Soit, mais que de divergences et même de contradictions parmi les critiques, aujourd'hui surtout qu'ils mettent tout en question!

D'ailleurs la descente du Christ aux enfers, si elle est réelle, est aussi un fait, un fait de l'autre monde, il est vrai, mais qui est proclamé et cru depuis dix-huit siècles par des milliards d'hommes sur Tautorité de rÉglise l'affirmant elle-même sur la parole de son fondateur. Au fond il n'y a rien d'absurde là-dedans : ce n'est qu'un fait extraordinaire ; et qui osera dire qu il est impossible? Nous ignorons complètement où va l'âme quand elle quitte son corps, et toute la science humaine ne nous apprend rien de certain à cet égard. Nous croyons cependant qu'elle survit au corps^et par conséquent qu'elle va quelque part en attendant le jugement dernier. Où, et comment? qui le dira? Donc, qui peut nier sensément queTàme du Christ soit descendue

aux enfers? Si Pon croit qu'il est Dieu, le Maître de la vie et de la mort, cela ne fait point question : il peut prendre et déposer la \ie comme il lui plait. Et quant à ceux qui n'ont pas foi en sa divinité, les uns soutiendront que sa descente aux enfers est une invention humaine comme le reste; les autres la prendront pour un symbole, ou un mythe; et enfin, d'autres, dont Fincrédulité est plus raisonnable, n'ayant après tout aucun moyen de s'assurer de la vérité du fait, diront qu'ils n'ont point de raison de l'admettre, mais par contre aucun motif non plus de le nier, si ce n'est son étrangeté. Pour moi, j'en suis là.

Du reste, cette descente d'un homme dans les lieux inférieurs est si peu incroyable en soi, que toute l'antiquité païenne y a cru. Plusieurs de ses héros passaient pour l'avoir effectuée, et ses poètes ont chanté leurs louanges et leur courage. Orphée y était allé pour redemander son Eurydice, qu'il a reperdue par Timpatience de son amour. Thésée y est descendu pour délivrer des chaînes de la niort son ami Pirithoûs. Virgile y tait descendre Enée, je ne sais plus pourquoi ; et Dante y descend à son tour sous la conduite de Virgile pour y trouver Béatrix. Enfin, l'ingénieux Fénelon, tout archevêque qu'il était, y conduit son Télémaque pour avoir des nouvelles de son pèreUlysse^ et afin de s'assurer s'il est encore parmi les vivants. On me dira que ce sont des fictions poétiques, et que la poésie est une affaire d'imagination. Je l'accorde, mais il n'en est pas moins vrai que les œuvres de l'imagination^ pour plaire aux peuples, ne doivent pas être absurdes, et que ce qui choque le bon sens des hommes et les lois de leur raison n'est jamais admiré par la multitude^ Il faut donc qu'il y ait du vrai dans ces fables ou sous ces mythes, une portion de vérité exagérée ou faussée par

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la fantaisie des poètes; et, en déGnitive, je ne vois pas pourquoi la descente du Christ aux enfers serait plas invraisemblable que les autres.

Maintenant, pourquoi le Christ est-il descendu aux enfers? Et d'abord, qu'est-ce que les enfers dans ce cas? Selon la doctrine catholique le mot inferos signifie ici les lieux inférieurs, où, d'après la tradition, les âmes desjusles de l'ancien Testament attendaient avec désir la venue du Sauveur promis, du Messie, qui pouvait seul rouvrir aux hommes, même les plus justes, les portes du ciel fermées au genre humain par le péché d'Adam. Il fallait qu*ils vissent le Libérateur et reçussent sa parole pour être éclairés par sa lumière et délivrés par leur foi en sa vertu. C'est pourquoi il est dit que, quand Jésus est remonté au ciel après sa visite aux lieux inférieurs, il a été accompagné du cortège nombreux de ces âmes purifiées, libérées et triomphantes. Tout cela est d'une rigoureuse conséquence avec les principes du christianisme; et, même sans accepter toute cette doctrine, je ne puis qu'être vivement frappé de Tenchainement de ses dogmes, où tout se tient si étroitement qu'un anneau brisé rompt toute la chaîne, tandis que chaque point est consolidé par l'ensemble.

C'est donc dans les limbes que le Christ est descendu, et non dans le triste séjour des réprouvés où la lumière du ciel ne pénètre plus, et qu'on appelle à cause de cela les ténèbres extérieures. C'est la demeure de ceux qui se sont mis par leur révolte en dehors du règne et de la loi de Dieu. Dans les limbes, au contraire, se trouvait la portion de l'humanité sortie de ce monde avec la foi en la parole divine et l'espérance en ses promesses, et qui en attendait l'accomplissement sans éprouver d'autre souffrance que celle de leur attente.

Puis-je donc accepter cette croyance? Oui, implicite-

ment, sî j'admets la divinité du Christ; et j'ai constaté plus haut qu'il est difficile de voir en lui autre chose qu'un Dieu. Mais dans quel sens doit-on comprendre et expliquer cette divinité? C'est une autre affaire sur laquelle je ne suis pas encore fixé. Toutefois ma conscience ne se révolte pas à la pensée de prononcer l'article du symbole qui affirme la descente du Christ aux enfers, et c'est tout ce que je veux en ce moment et pour la circonstance.

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