‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 44 sur 63 · LA RÉSURRECTION, L'ASCENSION · texte numérisé non relu

LA RÉSURRECTION, L'ASCENSION

25 mai.

Quant à la résurrection du Christ et à son ascension au ciel avec son corps qu'il a repris au sépulcre, je ne sais qu'en penser. Si c'est un fait prouvé par des témoignages suffisants, je n'ai rien à dire, pas plus que sur tant d'autres faits extraordinaires rapportés par l'histoire et qui sont aujourd'hui acceptés de tous. Or la résurrection a eu pour témoins, selon les évangiles, plus de cinq cents personnes qui ont vu de leurs yeux Jésus vivant après sa mort, l'ont touché de leurs mains, ont entendu sa voix, et même ont mangé et bu avec lui, afin qu'il fût bien constant qu'il n'était ni un revenant ni un fantôme. L'ascension a eu pour témoins tous les apôtres qui l'ont vu s'élever dans les airs et l'ont suivi de leurs regards jusqu'à ce qu'il disparût dans les cieux.

Or ces faits, très-extraordinaires en vérité, semblent aussi bien prouvés que tant d'autres transmis par la tradition historique et devenus des articles de la foi chrétienne ; ils ont été acceptés à ce titre par des mil-

liards d'hommes dans TÉglise. Que suis-je, moi, en définitive, pour les nier devant cette nuée de témoins ou d'adhérents? Comment démontrerais-je qu'ils ne sont pas véritables, mais le produit de la fourberie ou de nilusion de ceux qui les affirment? Il n'y aurait qu'un moyen de trancher la question : ce serait de soutenir qu'ils sont impossibles, comme on Fa fait, très-légèrement à mon sens, pour le surnaturel, en refusant même de l'examiner, sous le prétexte qu'il ne peut exister et que le philosophe ne doit pas raisonner sur des chimères. Cette manière de réfuter est commode, mais elle n'est guère philosophique ; car elle suppose démontré ce qui est en question, la raison décidant de son autorité propre que tout ce qui la surpasse ne peut exister ; quod erat demonstrandum.

Ainsi, dans le cas de la résurrection du Christ, l'on compte pour rien les nombreux témoins qui l'affirment parce qu'ils ont revu vivant celui qu'ils avaient vu mort et enseveli. Pour avoir le droit d'en affirmer Tirapossibilité, il faudrait commencer par expliquer ce que sont la vie et la mort, non pas seulement dans leurs formes et par les apparences, mais dans leur essence et au fond. On dit que la mort est la privation ou la cessation de la vie, parce que aux mouvements de Tune succède Timmobilité de l'autre. Mais c'est là une explication superficielle, tirée du témoignage des sens et que la raison elle-même n'accepte pas, pour peu qu'elle ait de science de la nature. Partout, en effet, elle aperçoit une alternative incessante de vie et de mort, la mort ne terminant une existence que pour en susciter une autre, en sorte que la vie sort perpétuellement de la mort. Peut-il y avoir contradiction entre deux choses toujours en action et en réaction, et qui s'impliquent l'une l'autre? Donc, bien loin qu'il y ait de l'absurdité

dans une résurrection, à considérer les choses d'une manière générale, c'est pour ainsi dire une loi de la nature partout où il y a de la vie, les élres animés vivant pour mourir et mourant pour revivre, en sorte que Texercice de la vie est le fonctionnement de la mort et que la mort est la porte de la vie.

Je vois assurément ce qu'il y a d'extraordinaire et, si Ton veut, de miraculeux dans la résurrection du Christ. C'est un fait en dehors du cours ordinaire des choses ici-bas, où les mortels qui ont perdu la vie n'ont pas le pouvoir de la reprendre. Plus tard, je tâcherai d^éclaircir la question des miracles qui m'a souvent préoccupé et embarrassé. Pour le moment, la mort étant donnée, c'est-à-dire la séparation de l'âme et du corps dont l'union constitue un homme, il s'agit de savoir si, par un moyen quelconque, l'âme séparée ne peut être réunie au corps qu'elle vient de quitter, de manière à y reprendre ses fonctions en y faisant de nouveau circuler la vie. A coup sûr, si cela est possible, ce ne peut être que par la puissance surhumaine qui avait primitivement uni cette âme à ce corps pour en faire un homme. Or, qui osera dire que celui qui a le pouvoir de faire un homme n'aura pas le pouvoir de le refaire, s'il y a pour cela des raisons providentielles? Ou il faut nier Dieu créateur, ou il faut lui accorder la puissance de réparer son œuvre, et, si l'on veut, de la recréer. Certes, le second cas serait moins difficile que le premier, puisqu'il ne s'agit que de réunir ce qui a été momentanément séparé. Or, si le Christ est Dieu, comme l'Église Paffirme, n'est-il pas le maître de la vie et de la mort? Et alors qu'y a-t-il d'étonnant qu'après avoir expiré sur la croix pour payer la dette de l'humanité, il reprenne après trois jours le corps dont il avait daigné se revêtir, d'abord pour manifester sa divimté

d'une manière éclatante, et ensuite pour relever par sa présence et par les preuves de son amour le courage et Fespérance de ses disciples, pour achever de les instruire et de les préparer par ses discours à leur haute mission?

Quant à son ascension au ciel, je n'ai rien à y objecter, s'il est vrai qu'il en soit descendu, comme raftirme le dogme de Tincamation que j'ai déjà examiné, et dont j'ai admis la possibilité. Il est évident que si Jésus- Christ est le maître du ciel et de la terre, rien ne peut Tempécher d'aller et de venir dans son immense empire. Après lui avoir accordé la toute-puissance, il serait absurde de lui en refuser l'exercice . D'ailleurs, comme je le disais, c'est un fait à constater, et par conséquent c'est une affaire de témoignage historique. Tous les apôtres l'ont vu monter au ciel, et l'Évangile ne fait que rapporter leur attestation que l'Église a confirmée par la tradition et par le dogme.

Ici donc je dis la même chose que tout à Theure. J*admets ces faits dogmatiques comme possibles, sans y avoir une foi explicite. Je me garde bien de les nier, et suis même porté à y croire, parce que, d'un côté, je n*y vois rien d'absurde, et que, de l'autre, j'aperçois leur connexion intime, et pour ainsi dire leur solidarité avec les autres dogmes chrétiens. Donc, en les articulant aux fonts baptismaux et par la récitation du symbole, je ne prononcerai aucune parole contraire à ma conscience ni à ma pensée.

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