‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 45 sur 63 · LE JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DERNIER

24 mai.

Le symbole dit que le Christ, après être monté au ciel où il est assis à la droite du Dieu tout-puissant avec Ihumanité qu'il a glorifiée en sa personne, reviendra au dernier jour, lors delà consommation des siècles, pour juger les vivants et les morts.

Ce second avènement sera aussi éclatant, aussi magnifique que le premier a été humble et obscur. L'Évangile en fait un tableau splendide. Jésus paraîtra au milieu des nuées, entouré de la multitude des anges; et les hommes de toutes les nations et de tous les temps devront comparaître devant le tribunal céleste. Alors il séparera les boucs des brebis, mettant les uns à sa gauche pour aller au feu éternel, et les autres à sa droite pour entrer dans sa gloire.

Deux choses me frappent dans cette description du jugement dernier faite par TÉvangile. C'est d'abord la netteté de Tannonce d'un jugement final avec le détail des circonstances qui l'accompagneront. Il n*y a que la religion pour parler ainsi; et, parmi les religions, le christianisme seul parle avec cette autorité et cette clarté des choses de l'autre monde. C'est comme une prophétie. En toutes, cependant, il est question du jugement de chaque homme au sortir de cette vie; et personne de nous n a oublié Minos, Bhadamante et Ëaque siégeant dans les lieux infernaux à la porte des enfers ou des Champs-Elysées. L'idée de la justice est tellement innée à l'âme humaine, que, si elle a été violée en ce monde, il lui semble nécessaire qu'elle soit réparée

dans un autre. Mais nulle autre part que dans la reli-

gion chrétienne, il n'est question d'un jugement universel qui sera la clôture et la consommation des siècles, jugement universel sous tous les rapports, qui, revisant et confirmant les arrêts du jugement particulier subi après la mort, atteindra en même temps tous les hommes et réparera toutes choses.

En second lieu, je suis profondémenttouché du principal motif de la récompense et de la condamnation, et je reconnais là Tesprit admirable de TÉvangile, qui est la charité. Ceux que le Christ appelle les bien-aiinés de son père, et qu'il place à sa droite dans son royaume, ne sont pas les plus savants, les plus puissants, les plus grands de la terre, pas même ceux qui ont eu la foi jusqu'à transporter les montagnes, ou le don de prophétie, ou le don des langues, ni ceux qui ont distribué leurs biens aux pauvres, ou exposé leur vie soit par ostentation soit pour des motifs humains ; non, il place à sa droite et admet à la possession de sa gloire ceux qui l'ont servi lui-même dans la personne des malheureux, c'està-dire qui les ont soulagés en son nom et pour l'amour de lui ; car, leur dit-il, tout ce que vous avez fait au plus petit d'entre eux, c'est à moi que vous Tavez fait. Il proclame donc, par ces paroles, que ce sont avant tout les œuvres de charité qui méritent la couronne célesle, et qu'il n'y a d'œuvres véritables de ce genre que celles inspirées par l'amour de Dieu, et non par la vanité et l'intérêt propre; en d'autres termes, que l'homme* vraiment charitable fait le bien sans retour sur lui, avec le dévouement de sa personne jusqu'au sacrifice, et par le désir pur et unique du bien général, du bien universel, qui est en Dieu, qui est Dieu lui-même. Voilà ce qui rend la morale de l'Évangile si élevée et si claire, si efficace en même temps, parce que, enseignant par ses préceptes et par ses conseils la plus haute perfection,

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ce qu'il y a de plus sublime dans l'amour, le sacrifice de soi aux autres, elle montre à chaque chrétien son modèle en la personne de Jésus-Christ. Et Jésus-Christ, exemple de toutes les vertus du chrétien, et qui sera un jour son juge pour le récompenser ou le punir d'avoir accompli ou violé la loi, est aussi le motif et le terme de son espérance, parce qu'il est l'objet final et le complément de son amour.

Il faut l'avouer, les conjectures et les inductions des philosophes, si fondées qu'elles puissent être, sont bien pâles, bien faibles en face de pareilles affirmations et de telles promesses. Elles s'appuient, il est vrai, sur le témoignage de la conscience morale, qui, en prescrivant la justice, en proclame l'obligation, et par conséquent déclare déméritants, blâmables et punissables tous ceux qui la violent avec connaissance et volonté. Or, tous les coupables ne sont point punis en ce monde : il faut donc qu'ils le soient ailleurs, puisque la justice est imprescriptible. D*où la raison conclut qu'il y a une justice extra-mondaine, ou en dehors de ce monde, à laquelle aucun homme ne peut échapper, et qui lui demandera compte après sa mort de tout ce qu'il aura fait pendant sa vie, le récompensera ou le châtiera en raison de ses mérites ou de ses démérites. Mais quel sera le juge? oii sera le tribunal? Quelle sera la nature des récompenses et des peines ? seront-elles temporaires ou sans fin ? Y aura-t-il un lieu d'expiation et de purification pour les âmes données au bien, mais encore souillées par le mal? Nous autres philosophes, nous ne touchons point à ces questions, et avec raison, parce que nous n'avons au fond aucun moyen de les résoudre. Ce sont des choses de l'autre monde, et comme, d'une part, nous ne connaissons personne qui y soit allé et en soit revenu pour nous dire ce qui s'y passe, et que, par la

lumière de notce raison , nous ne pouvons y atteindre; convaincus, d'autre part, que personne du ciel n'en est descendu pour nous instruire de ce qui en est, nous prenons prudemment le parti de n*en point parler, parce que nous ne saurions qu'en dire.

Cependant nous voudrions bien en savoir quelque chose, et notre prudente abstention ne satisfait ni l'esprit ni le cœur des hommes, qui, ayant tous plus ou moins le pressentiment d'un autre monde, aimeraient à savoir où l'on va après la mort et comment on y va, puisqu'enfin il faut y aller un jour. C'est pourquoi, force nous est d'avouer que la philosophie ne suffit point aux aspirations deFhumanité, aux besoins moraux (les peuples; et qu'ainsi, à côté d'elle, si non au-dessus, car je me garderai bien de dire avec quelques-uns au-dessous d'elle, il faut la religion avec ses révélations vraies ou fausses, avec ses dogmes et ses commandements imposés par la divinité ou inventés par les hommes, enfin, avec toute sa pompe de poésie, de musique, de cérémonie et d'arts de tous genres pour frapper l'esprit des peuples, les instruire d'une manière proportionnée à leur intelligence, et les conduire à la moralité par l'attrait des récompenses et la crainte des châtiments. Du reste, Platon, le maître à tous, et Cicéron, qui répète les paroles de tous, quand ils ont abordé ces hautes questions des choses de l'autre monde, ont dit : r< Nous n'en saurons jamais rien de certain à moins qu'un Dieu ne vienne lui-même nous en instruire. » Ce Dieu désiré, annoncé et presque invoqué par le divin Platon pour enseigner avec certitude à l'humanité les choses du ciel, est-il venu, comme TÉglise Taffirme, et serait-ce celui qu'elle adore sous le nom de Jésus-Christ, Verbe incarné, fils de Dieu et Dieu fait homme? Tliatis the question.

LE JUGEMENT DERNIER. (SuilC.)

1" juin.

D'après la doctrine chrétienne, il y aura après la mort deux jugements : l'un particulier, que chaque âme doit subir au sortir de ce monde, à la (in de son épreuve ici-bas, et qui lui assignera sa place dans ce monde nouveau où elle entrera; car il faut bien qu'elle aille quelque part en quittant la terre, et c'est la nature de son rapport avec la loi divine qui en décide. L'autre jugement, qui confirmera le premier et le complétera, est destiné à rétablir Tordre universel dans la création; et en fermant la sphère du temps, il consommera le règne de l'éternité, les bons étant unis indissolublement à Dieu auquel ils se sont donnés entièrement avant de mourir, les méchants, qui ont persisté jusqu'à la fin dans leur hostilité, se livrant complètement au mal avec lequel ils ont pactisé de cœur et d'esprit, et n'ayant pas même le désir de s'en séparer. Quant aux âmes attachées à Dieu par leur amour, mais auxquelles les suites de leurs fautes non encore expiées ni effacées par la purification interdisaient le bonheur de le voir, elles auront achevé le temps de leur peine, ou elles seront graciées par la miséricorde divine. Il ne restera donc plus dans l'univers que deux camps : celui de l'Éternel, triomphant avec tousses enfants qu'il remplira de sa vie, de sa gloire, de sa béatitude, et dans lequel la mort sera absorbée par la victoire, car tout ce qui était mortel et corruptible aura revêtu l 'incorruption et l'immortalité; et le camp ou plutôt l'abime du Mal, vaincu, enchaîné, rendu impuissant avec tous ses satellites et réduit à se

dévorer lui-même sans pouvoir désormais nuire à personne.

Je n'ai rien à objecter à tout cela, parce que, sans avoir la certitude qu*il en sera ainsi, je ne puis cependant pas rejeter ces assertions comme absurdes et les faits qu'elles annoncent comme impossibles. D^ailleurs, je n'aurais rien à mettre à la place. La philosophie ne suit pas les âmes au delà de ce inonde, et elle n'a aucun moyen de savoir ce qu'elles deviennent. Seulement, comipe cela leur importe énormément, puisque leur avenir en dépend, nous ne devons pas nous étonner que les peuples s'adressent à d'autres qu'à nous, pour avoir des renseignements si utiles; et ils les demandent à la religion qui prétend les tenir de Dieu lui-même par ce qu'elle appelle la révélation. A cela encore je n'ai rien à dire, si l'on peut démontrer le fait et la vérité de la parole révélée, comme TÉglise l'affirme. Ce fait, en tant que fait, est, comme tout autre, l'objet de la critique historique, qui doit le constater impartialement s'il est suffisamment prouvé, ou le nier, dans le cas contraire. Mais la critique n'a point le droit, comme quelques-uns osent le dire aujourd'hui, de se refuser à l'examen sous prétexte que le fait est impossible. C'est un déni de justice ou une fin de non-recevoir que ne doit pas se permettre une raison honnête.

Ici se présente une autre question qui a bien sa difficulté, et que je ne sais comment résoudre, car c'est aussi une chose de l'autre monde. Dans quel état se trouve Tâme séparée du corps par la mort, et quel est le mode de son existence dépourvue de l'organisme à travers leqtfel elle sentait et agissait dans la vie actuelle? On dira peut-être qu'elle se trouve dans l'état des esprits qui n'ont point de corps, et par conséquent plus au large et plus libre, puisqu'elle est délivrée du poids

D'UN PHILOSOPHE. â31

et des chaînes de la chair, laquelle, on ne peut le nier, lui est souvent ici-bas un embarras et un obstacle. Cette réponse ne vaut que pour les platoniciens qui voient tout l'homme dans l'intelligence, ou pour les stoïciens qui le voient dans la volonté. Pour les uns et pour les autres, la mort est une délivrance qui ouvre une prison, brise des fers ou fait cesser une servitude humiliante.

Malheureusement pour ces doctrines, l'humanité n'est point ce qu'elles la font. Le corps humain n'est point une geôle temporaire ni un empêchement accidentel. 11 est, au contraire, une partie intégrante de Thomme, dont la personne est composée de deux éléments essentiels; ce qui le distingue des purs esprits. H s'ensuit que la mort, en séparant ces deux parties unies par la vie, mutile l'humanité, dont la partie spirituelle va au royaume des esprits, tandis que la partie matérielle retourne à la terre dont elle a été tirée. Il en résulte donc aussi que l'àme au sortir de ce monde, quelle que soit sa destinée, n'est plus un homme tout entier, mais un fragment d'homme, qui a besoin de retrouver son complément pour atteindre à la perfection de sa nature ; ce qui implique pour elle et en elle un certain vide, une privation, je n'ose pas dire une défectuosité, mais au moins un défaut de plénitude dans son existence.

Donc, s'il est vrai que la nature humaine est essentiellement composée d'une âme et d'un corps, c'est pour l'âme une grande perte que d'être dépouillée de son corps par la mort, et c'est pourquoi tous les hommes en ont instinctivement une si grande appréhension, comme si elle devait les anéantir. L'âme séparée ne peut donc subsister ainsi éternellement, si elle doit, comme elle y aspire, arriver à la perfection et au bonheur; et par conséquent, pour les atteindre ef-

fectivement, il faudra que la partie essentielle qui lui a été ôtée lui soit rendue un jour; ou, en d'autres termes, que l'homme soit réintégré dans la plénitude de sa nature. Voilà où la logique nous conduit nécessairement, en partant du principe de la constitution dualiste de rhumanité, ou de l'unité de la personne humaine en deux éléments, qui n'ont point, sans doute, la même importance dans sa vie , mais qui sont parties intégrantes de l'ensemble.

Ici, je le constate avec plaisir, ma philosophie est d'accord avec la doctrine chrétienne, qui enseigne la dualité essentielle de la nature humaine. En sorte que, à la consommation des siècles, où, suivant cette doctrine, toutes choses doivent être réparées, restaurées, remises en ordre conformément à l'idée de leur Créateur, les âmes reprendront leur propre chair pour comparaître au jugement dernier. Là elles seront récompensées ou punies dans les deux parties de leur existence qui ont concouru ici-bas, dans l'unité de leur personne, à leurs bonnes ou à leurs mauvaises actions. C'est le dogme de la résurrection de la chair, dont j'examinerai plus tard la possibilité et le comment.

Ceci posé, je me demande comment vivent les âmes séparées de leur corps dans les trois états où elles peuvent se trouver dans Tautre monde ; savoir, au ciel, en société avec Dieu ; dans l'enfer, en société avec le démon ; et enfin entre le ciel et l'enfer, dans le lieu des expiations ou de la purification dernière que l'Église appelle le purgatoire, et que la raison elle-même ne peut refuser d'admettre, si elle croit au perfectionnement progressif dans -un autre monde.

Si, comme l'enseigne TÉglise, l'âme, entièrement purifiée et qui s'est donnée à Dieu dans la plénitude de sa liberté, entre en participation de la vie divine parla

médiation de Jésus-Christ, qui a élevé au ciel son humanité entière, corps et âme, en l'attachant indissolublement à sa divinité, assurément on ne peut pas dire qu'elle manque de quelque chose, puisqu'elle vit dans le sein du bien souverain et qu'elle est entrée en partage de la gloire et de la félicité éternelles. Et cependant, sans qu'elle en éprouve le vide, ne lui manquet-il pas réellement quelque chose, puisqu'elle n'est pas complète dans sa vraie nature tant que son propre corps ne lui a pas été rendu? Ne peut-on pas le croire d'après l'enseignement chrétien lui-même, qui annonce la résurrection future de la chair au moment où le complément de sa récompense lui sera donné? Siirget corpus spiritalej dit saint Paul, surget in incorrvptione^ in virtute. Quand elle aura été unie de nouveau à cette chair régénérée, qui sera bien la sienne, n'aura-t-elle pas encore plus de gloire par la glorification de son corps? et sa félicité déjà si grande ne sera-t-elle pas augmentée par les pures jouissances du corps transfiguré? La conséquence me semble inévitable, et comme philosophe, je me crois en droit de l'affirmer ; mais je ne suis pas encore assez chrétien, et surtout assez théologien, pour attribuer cette opinion à l'Église.

Dans l'enfer, le lieu des châtiments sans fin, les âmes humaines privées de leur corps participent aux souffrances des ennemis de Dieu, en raison de la gravité de leurs fautes; car les peines devant être proportionnées aux délits, l'homme le plus coupable sera toujours moins puni que ceux qui l'ont tenté et entraîné à la révolte. L'homme n*a point inventé le mal ; il y a participé par faiblesse à la suite de la tentation; et quoique, en y persistant jusqu'à la mort malgré tous les secours de la miséricorde divine, il se soit assimilé à Tauteur du mal, comme au fond il n'en a point eu l'initiative.

il ne doit avoir qu'un rang secondaire dans la peine comme il l'a eu dans le crime. Mais ne peut-on pas dire aussi que, tant que son corps ne lui est pas rendu, il manque quelque chose à son châtiment, et que la justice ne sera complète qu'autant que son corps y participera comme son âme dont il a été le serviteur et le complice dans la perpétration du mal ? Ses douleurs devront donc s'accroître, quand il retournera à l'enfer avec son corps ressuscité pour le jugement, comme la joie du bienheureux s'augmentera par la participation de la chair glorifiée à la félicité éternelle. C'est encore une opinion philosophique que j'émets ici, n'ayant point la prétention de l'attribuer à l'Église dont je suis un membre infidèle et peu instruit.

Quant à l'état des âmes dans le purgatoire, je n'y vois point de difficultés, puisqu'elles n'en sortiront que pour entrer dans le séjour de la lumière et ne reprendront leur corps qu'au moment de comparaître au grand jugement. Elles seront alors dans la même situation que les bienheureux, ayant satisfait à la justice divine par leurs expiations, et consumé, dans le feu épurateur, le reste de leurs souillures terrestres. 11 y a bien encore là une question accessoire sur la nature de ce feu qui doit pénétrer et purifier des âmes, mais nous la retrouverons probablement plus tard.

J'éprouve, je l'avoue, une certaine joie en me trouvant cette fois d'accord avec la doctrine chrétienne, au moins telle que je la comprends. Et ce m'est un soulagement, et je dirai même un appui, de pouvoir justifier et confirmer par la voie de la philosophie ce qu'enseigne aux chrétiens la révélation, laquelle n'est rien moins aux yeux de l'Église que la parole divine ellemême

UNE JEUNE FILLE QUI VEUT SE FAIRE CARMéLITE.

2 juin.

Hier, j'ai eu une grave conversation avec un de mes amis, et il m'en reste une certaine inquiétude qui ressemble à un trouble de conscience. Je crois n'avoir dit que ce que je pense en effet, mais je crains d'avoir parlé avec trop de passion, parce que dans ce que je lui ai dit il y avait un retour sur moi-même, agité que j'étais par l'imagination de ma propre douleur, si je me trouvais dans une situation semblable à la sienne.

Mon pauvre ami est venu me confier que sa fille, âgée de vingt ans, voulait entrer en religion, et, qui plus est, dans un ordre des plus austères. Sa femme, quoique très-pieuse, est désolée, et lui au désespoir. Cependant comme c'est un homme raisonnable et consciencieux, bien qu'il ne soit pas plus catholique que moi, il n'a pas voulu donner de réponse à la demande de sa fille sans me consulter, et nous avons discuté cette affaire pendant deux heures. Discuter n'est pas le mot, car nous élions tout à fait d'accord pour la négative ; et c'est à qui de nous deux en dirait le plus contre cette singulière envie d'une jeune fille, dont l'éducation a été très-soignée, qui a de l'instruction et des talents d'agrément, une jolie figure, un bon caractère, une dot convenable, et qui pourrait ainsi entrer avantageusement dans le monde et y devenir une bonne mère de famille. Or la voilà qui tout d'un coup veut se faire carmélite, c'est-à-dire se condamner à toutes les privations imaginables pour le reste de ses jours, qu'elle abrégera certainement par les jeûnes, la mortification et tous les exercices delà pénitence.

Nous ne comprenons pas comment une telle pensée est entrée dans la tête de cette enfant, qui n a connu jusqu'à présent que les douceurs d'une existence aisée au milieu de raiïection et de la plus tendre sollicitude de ses parents, attentifs n lui épargner la moindre souffrance. Il est vrai qu'à Fépoque de sa première communion elle a été mise au couvent pendant quelques années ; car mon ami, philosophe comme moi, tout en ne pratiquant pas la religion à laquelle nous ne croyons guère, voulait cependant que sa femme et sa fille eussent la foi et la missent en pratique. 11 y trouvait la plus solide garantie de leur vertu et de leur bonheur. Seulement il n'en voulait qu'une certaine dose, juste autant qu'il en fallait pour les discipliner, et pas assez pour les porter à Texaltation où il voit aujourd'hui son enl'anl. Malheureusement les choses du cœur lie se mesurent pas comme on veut, et tout ce qui s'y rapporte est difficile à manier. Voilà maintenant sa fille qui a plus de piété qu'il n'en désirait, et il en est presque à regretter d'y avoir contribué par sa condescendance.

Nous avons voulu nous convaincre ; et, à cette fin, nous avons répété sous toutes les formes, que la vie religieuse est contraire à la nature, qu'elle la violente; ef , qu'en cette matière, l'Église catholique, si sage à tant d'égards, donne dans un excès qui la rend odieuse au monde. Et, quoique nous n'aimions pas le protestantisme, qui nous paraît une philosophie bien plus qu'une religion, nous lui donnions cependant raison sur cet article. Je sens le besoin de reviser en ce moment nos principales objections, afin de les peser plus à loisir et d'en acquérir une conviclion plus profonde; parce que, malgré l'ardeur avec laquelle j'ai abordé la question, et peut-être à cause de cela, elle ne m'alaissé au fond que de l'incertitude et une certaine inquiétude vague mais

réelle, dont je ne puis me défendre et dont je voudrais nie débarrasser.

La vie religieuse, telle qu'on la mène en général dans les couvents, me semble faire violence à la nature humaine, et l'opprimer par les obligations insupportables qu'elle lui impose contrairement à sa destination, et par les Yœux terribles dont elle Tenchaîne. La puissance humaine, raisonnable et libre dans son essence, y est réduite à une sorte d'esclavage de Tâme et du corps: esclavage de la volonté et de l'esprit par le vœu d'obéissance, esclavage du corps et de toute sa puissance par les vœux de chasteté et de pauvreté. Les vœux , à la vérité, ne sont imposés à personne. Chacun s\ engage volontairement après un long temps d'épreuve, où il a pu connaître, par la pratique, la règle à observer, et faire ainsi l'expérience de ses forces et de sa bonne volonté. Mais le noviciat se fait, en général, dans la jeunesse, et avec l'ardeur qu'elle apporte à tout ce qu'elle entreprend. Le cœur est exalté par la perspective d'un bonheur éternel à conquérir. Ses émotions et ses aspirations, à cet âge, et surtout chez les femmes, sont toutes d'amour, de dévouement et de sacrifice. L'imagination vient encore exalter cette exaltation ; et on s'engage alors avec entraînement, avec enthousiasme, dans. un genre de vie qui semble être la porte du ciel, et qui, plus tard, après quelques années d'épreuves, deviendra peut-être un purgatoire, dont il sera difficile de sortir. Car il est pénible de rentrer dans le monde après avoir été professe. Il en reste une marque presque indélébile et accusatrice, comme si on était coupable d'apostasie.

Je ne puis nier qu'on entre librement au couvent. Toutefois, on peut dire que pour prendre une résolution aussi grave, qui décide de toute une vie, il faudrait une volonté plus ferme et plus éclairée, afin qu'elle sût mieux

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difficile de se conserver chaste dans le monde, au milieu des occasions et des tentations amenées par l'exercice du ministère sacré, que dans les murs d'un couvent et la solitude d*un cloilrc. C'est pourquoi, mon ami et moi, nous inclinions à penser que les protestants avaient eu raison d'abolir les couvents et les vœux de religion, et de faire des ministres de l'Évangile des pères de famille, afin de les empêcher au moins de troubler la famille d'autrui.

Quant au vœu de pauvreté, c'est tout simplement une niaiserie. A quoi bon s'engager à vivre dans la pauvreté, comme si elle n'était pas le lot de l'immense majorité des hommes, qui ont tant de peine à gagner leur vie dans nos sociétés où les extrêmes de Topulence et de la misère s'affrontent partout. Je comprends qu'il y ait de la vertu à préférer la médiocrité de la fortune, ou même Tindigence, aux moyens honteux de s'enrichir ; qu'il y ait de la grandeur à se priver volontairement pour donner aux autres son superflu et surtout son nécessaire. Mais se réduire librement à la triste condition de ne rien posséder, ou de n'user point de ce qu'on possède sans la permission d'un autre qu'on a la sottise de faire son supérieur, c'est se. mettre de gaieté de cœur dans un embarras continuel et dans une odieuse dépendance; et c'est inconcevable surtout quand on abandonne pour cela la richesse ou une position aisée.

Je comprends encore qu'on doive user modérément des biens de ce monde, tout en les employant largement à satisfaire ses besoins, mais sans excès de sensualité ou d'ostentation. La modération dans la richesse et dans les jouissances a été de tout temps recommandée par les philosophes, qui en ont fait une des quatre vertus cardinales, sous le nom de la tempe-

rance, laquelle rend le plaisir plus vif, en le limitant par une satisfaction raisonnable des appétits et des désirs. Mais ne pas manger quand on a faim ; ne pas boire quand on a soif; ne point dormir quand on en a l'envie et le loisir; s'affubler de haillons ou de vêtements grossiers quand on peut s'habiller convenablement; cacher ou dissimuler les avantages naturels du corps, Téclat de la beauté , Télégahce de la tournure, les agréments de la personne, quand ces choses font plaisir à ceux qui les possèdent comme à ceux qui les voient; enfin éteindre dans la solitude, dans l'obscurité du cloître tout ce qui embellirait la famille et la société, tout cela pour éviter des tentations inévitables, mais qu'on peut surmonter avec un peu de raison, cela paraît véritablement insensé.

N'est-ce pas, en effet, proscrire Tusage par crainte de Tabus? comme si l'on s'abstenait de marcher pour ne pas se casser une jambe en marchant, ou de manger par la peur d'une indigestion? In medio virtus^ a dit Aristote, la vertu est dans le milieu et non dans les extrêmes. Et le poète, que je ne citerai pas précisément pour un grand philosophe dans Ttirt de la vie, mais dont le langage est admirable comme poésie, a répété le même aphorisme :

Est modus in rébus ; sunt certt denique fines, Quos ultra citraque nequit consistere rectum.

Certes, il n'est pas nécessaire de se faire moine ou nonne pour dominer la sensualité, pour gouverner son appétit par la raison, borner ses désirs à sa condition, et user convenablement de sa fortune en ne faisant tort à personne, et en exerçant la bienfaisance selon ses moyens.

Ai-je élevé ma fille à si grands frais, s'écriait mon ami, pour qu'elle aille enfouir dans un coin impénétrable aux humains rinstruction et les talents que je lui ai fait donner? Et quand je me suis privé de tant de choses, travaillant si longtemps et si péniblement pour lui amasser une dot, à coup sûr cela n'a pas été pour lui procurer une misérable existence, que le dernier des hommes, jaloux de sa liberté, ne voudrait pas embrasser. Si, encore, elle devenait sœur de charité, pour se dévouer au service des pauvres, des malades ou à l'éducation des enfants ! J'y verrais au moins des résultats utiles à la société, qui absolvent et même honorent aux yeux du monde les personnes capablesde ce dévouement. Et encore, ne vaut-il pas mieux soigner son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et surtout son mari et ses enfants ? que chacune en fasse autant, et il ne sera pas nécessaire que quelques-unes le fassent pour toutes les autres.

Mais se faire carmélite I c'est-à-dire, se renfermer entre quatre murs, avec une douzaine de femmes exaltées, sans air, sans soleil, dans Thumidité, au milieu de toutes les privations du corps, de l'esprit et du cœur, réciter toute la journée des oraisons et des patenôtres, sans les comprendre la plupart du temps, puisque Toffice est en latin; et là, dans un réduit obscur, dans un bas-fond glacial, en proie aux excès du froid ou de la chaleur suivant la saison, mal nourries et sans consolations extérieures, languir et s'étioler peu à peu, préparant chaque jour une proie prématurée à la mort ! Est-ce donc pour cela que Dieu les a créées? et leurs parents en ont-ils fait de si charmantes créatures, au prix de tant de sacrifices, pour les voir s'enterrer vivantes?

Non, mille fois noni et mon cœur paternel se révolte rien que d'y penser ! Tenez bon, mon cher ami, lui

ai-je dit, soyez ferme contre les prières et les larmes qui passent avec l'exaltation du moment. Il y a dans tout cela plus d'imagination que de sentiment réel ; et cet amour de Dieu, qui paraît enflammer aujourd'hui Tâme dé votre fille, n'est probablement qu'une échappée instinctive du besoin d'aimer qui agite un jeune cœur jusqu'à ce qu'il ait trouvé son objet.

Telle a été la conclusion de notre consultation. Tout ce que j'ai dit à ce pauvre père, et dont je viens de retracer une partie, je le pensais, et j'ai parlé sincèrement. Néanmoins, tout en croyant être dans le vrai, je ne suis pas parfaitement tranquille, d'abord parce que la pensée àe ma fille me rendait presque juge et partie dans l'affaire, ce qui n'est pas une condition d'impartialité. Ensuite, une voix me disait secrètement dans ma conscience, que l'on assume une grande responsabilité en influant sur la destinée d'un être libre ; et que, si malheur arrivait à cause delà décision paternelle à laquelle j'aurais pris part,je ne m'en consolerais pas. Et puis, enfin, qui sait ce qui se passe au fond des âmes, et à quoi elles peuvent être appelées? Il y a, malgré tout, des vocations dans ce monde; et si celle de cette jeune fille était d'être religieuse, que suis-je pour m'y opposer? 11 y a donc lieu d'y réfléchir; et aujourd'hui même je verrai mon ami pour l'engager à ne pas se prononcer encore.

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