‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 46 sur 63 · LES VŒUX DE RELIGION · texte numérisé non relu

LES VŒUX DE RELIGION

4 juin.

J'ai revu ce pauvre père, qui est toujours dans la même désolation, et j'ai eu bien de la peine à obtenir de lui une suspension de quelques jours pour faire connaître sa décision. Il n'y a point péril en la demeure.

puisque sa fille n'a pas vingt et un ans. Il est toujours dangereux de se prononcer sur la première impression, parce qu'alors la sensibilité remporte sur la raison; elle la trouble, Tobscurcit, en sorte qu'elle la rend incapable de juger sainement les choses qui demandent de la reflexion. Nous avons donc pris quelques jours pour réfléchir encore, après lesquels nous nous communiquerons de nouveau nos sentiments et nos pensées sur cette grave affaire qui doit décider du sort de cette enfant sur la terre, et même, à ses yeux, du sort de sa vie future.

Depuis trois jours je ne pense qu'à cela, et j'éprouve le besoin, pour rendre mes idées plus nettes, de les jeter sur le papier, afin d'en mieux voir la vérité et la portée. Je suis revenu sur mes objections en relisant mon journal ; je les ai pesées de nouveau, et j'avoue qu'elles me semblent moins fortes que précédemment. J'y ai trouvé des réponses au moins équivalentes, en sorte qu'après les avoir mises en balance, j'arrive à un équilibre, ou à peu près, par le poids égal des motifs. N'apercevant plus que des raisons contradictoires, je ne sais trop à quel parti donner la préférence. Heureusement il ne s'agit pas de mon enfant ; car, si mon sentiment paternel était en jeu, j'en perdrais la tête. On est toujours plus calme dans la cause d'un autre, et c'est pourquoi je vais écrire le résultat de ma délibération pour la transmettre à mon ami.

Toutes mes objections se réduisent en définitive à une seule : savoir, que la vie religieuse des couvents est contraire à la nature humaine, dont elle opprime la liberté par le vœu d'obéissance, dont elle violente l'instinct le plus vital et les sentiments les plus doux par le vœu de chasteté, dont elle rend l'existence misérable par le vœu de pauvreté.

Sur le premier point on peut nous répondre que, sous le prétexte de préserver la liberté, nous la violons. Car, s'il plait à un individu de mener tel genre de vie qui n'est pas nuisible à ses semblables, et qui même peut leur être utile par le dévouement et la charité, de quel droit voulons-nous l'empêcher de faire ce qui lui convient? Or, si une jeune fille n'ayant pas le goût du monde et de ses usages, craint de s'y perdre en y restant, pourquoi la forcer d'y rester, et ainsi la rendre malheureuse sous le prétexte de faire son bonheur, dont, après tout, elle est meilleur juge que nous? Puis, quant à la fille de mon ami, dans un an elle sera majeure, ne pourra-t-elle pas disposer d'elle-même? et seule, alors, elle répondra devant Dieu et les hommes des suites de ses acteset des décisions de sa volonté. Sans doute, c'est maintenant son devoir de suivre celle de ses parents, et c'est ce qu'elle doit faire, jusqu'au moment où les consulter ne sera plus pour elle qu'un acte de déférence. Saura-t-elle mieux ce qu'elle lait dans une année? et notre vrai motif pour la retenir aujourd'hui n'est-il pas l'espérance qu'elle renoncera à son projet pour toujours?

Dans une année,les mêmes douleurs recommenceront, et elles seront d'autant plus vives, que nous aurons un mécompte de plus et que notre autorité expirante n'aura plus de ressources. Voilà ce que nous avons de la pçinc à accepter, nous, pères et mères, qui avons été habitués à régenter nos enfants dès le bas âge, ce qui nous dispose à croire qu'ils nous appartiennent et que nous avons le droit d'en faire ce que nous voulons. Nous oublions qu'ils sont un dépôt, et non.une propriété ; et qu'ainsi, au temps marqué, et quand notre mission de tuteurs naturels est terminée, nous devons la remettre à Celui qui nous l'a confiée dans l'intérêt de leur desti-

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nation, et à eux-mêmes qui sont devenus capables de la reconnaître et de la remplir. C'est alors leur affaire et celle Je la Providence, et non plus la nôtre, bien que notre cœur ait beaucoup de peine à s'y résigner.

Puis, cette obéissance qui nous parait dégradante dans l'état religieux, est-elle donc plus douce dans le monde et dans la société? Ne faut-il pas, là aussi, se soumettre, depuis Tenfance jusqu'à la mort, à des lois qu'on n'a pas faites, à des supérieurs qu'on n'a pas choisis, et qui ne sont pas toujours des modèles de raison et de mansuétude? Est-ce que la femme, en se mariant, n'est pas obligée de promettre d'obéir toute sa vie à un mari, que la plupart du temps elle connaît à peine? et cet engagement n'est-il pas irrémissible? En religion, du moins, on peut ne s'engager que pour un temps. On redevient libre après ce temps écoulé; et ce qui est plus important encore, la profession est précédée d'un noviciat de plusieurs années, où Ton apprend à connaître la règle, la discipline et les coutumes de la communauté, en même temps qu'on s'essaye au genre de vie qu'on désire embrasser et aux conditions de son état. Là on sait donc parfaitement à quoi l'on s'engage; on a tout le temps d'y réfléchir, et quand on s'y décide après mainte épreuve, c'est de plein gré et par un acte propre de sa volonté, proprio motu.

L'engagement indissoluble du mariage, au contraire, se fait le plus souvent en aveugle, sans connaître, par une épreuve préalable et suffisante, la personne à qui on se lie, et avec l'entrave que les sens, la passion et l'imagination apportent à la raison. Cela est si vrai, que s'il 7 avait un noviciat au mariage et que les deux parties pussent vivre ensemble d'une vie commune pendant deux années, comme au couvent, avant de se lier définitivement, il serait fort douteux qu'après cette épreuve

la plupart consenlissent à se donner Tun à l'autre pour toujours.

Donc cette objection contre les vœux religieux peut être rétorquée contre les obligations du mariage, qui présentent bien plus d'incertitude quand on les contracte, et au moins autant de chance de regrets pour l'avenir. Un fait m'a toujours frappé, c'est que, dans la première révolution, où Ton a aboli les congrégations religieuses pour s'emparer de leurs biens, les gouvernants d'alors se sont présentés comme des libérateurs à ceux et à celles qu'ils appelaient les victimes du fanatisme et de l'arbitraire, leur ouvrant à grand bruit les portes de leurs prisons prétendues, ouplutôtles enmettant dehors. Or, il s'est trouvé que le très-grand nombre n'en voulaient pas sortir et regardaient leurs sauveurs comme des tyrans. Il parait que la vie n'y est pas si dure qu'on le dit, et qu'elle a même des charmes pour beaucoup d'àmes.

Enfin, ceux qui s'élèvent le plus contre l'obéissance religieuse acceptent volontiers Tobéissance militaire, qui est bien autrement dure et oppressive par sa discipline et ses usages. Là aussi cependant il faut obéir jusqu'à la mort, et sur la simple parole d'un chef dont on ne peut discuter le commandement. Ce chef, pendant la guerre, n'est pas l'exécutant d'une règle supérieure, mais d'un plan de campagne qu'il a formé dans le secret, et qu'il impose à ses subordonnés, forcés d'y concourir au péril de leur vie sans même le comprendre. Là une faute, qui serait légère dans l'état civil, devient capitale à cause de ses conséquences et par la nécessité de diriger tant de volontés et de forces individuelles dans l'unité d'une action commune. C'est pourquoi la moindre désobéissance est sévèrement punie, et il faut peu de chose pour mériter la mort. J'accorde qu'il soit difficile de mener une armée autrement. Mais, sans blâmer la disci-

pline militaire, il me semble que les accusateurs de la discipline religieuse auraient encore plus de raison de plaindre les hommes soumis à celle du camp, pendant les plus belles années de leur jeunesse, séparés de leur famille et de leur pays, perdant leur état, privés de toutes les douceurs de la vie intime, et ne pouvant se marier pendant sept ans, justement quand ils en ont le plus de besoin et de désir. Si jamais il a existé une servitude, une privation des droits des citoyens, c'est bien dans ce cas. Il est vrai qu'on dore le mieux qu'on peut celle pilule amère, on la rend brillante de toutes les façons, pour la faire avaler à des millions d'hommes, auxquels elle n'inspirerait sans cela que du dégoût. Assurément les pauvres soldats, qui ne sont sous les drapeaux que par la contrainte de la loi et la disgrâce du sort, n'aspirent en définitive, si glorieux qu'on les fasse, qu'à rentrer dans leurs villages et à retrouver aux champs ceux qu'ils aiment.

Il y a encore une différence en faveur de l'obéissance religieuse, c'est que les personnes qui s'y soumettent le font dans l'intention et dans l'espérance de sauver leur âme et d^être utiles à leurs semblables ; tandis que le soldat a d'abord toutes les chances de laisser sa vie à l'hôpital sinon sur le champ de bataille; s'il en réchappe, mutilé ou infirme, il rentre dans la société,incapable d'y gagner sa vie, ayant à peine un morceau de pain pour ses vieux jours; ou, s'il a encore de la santé et des forces, il faut qu'il reprenne son état longtemps interrompu, et se remette péniblement à un travail dont il a perdu l'habitude. Ceux qui ne rapportent pas de blessures, ont contracté des infirmités par les fatigues ou les désordres de la vie militaire, dont les suites physiques et morales affligeront toute leur existence et trop souvent celle de leurs enfants.

En vérité, sî c'est la perte de la liberté qu'on déplore dans la vie religieuse, on peut affirmer qu'on n'en jouit pas davantage dans la plupart des états du monde, où, après tout, on ne travaille que pour acquérir les biens de la terre; tandis qu'en se consacrant au service de Dieu par les vœux de religion, on a au moins la conviction et l'espoir de préparer son bonheur éternel, et de gagner une récompense supérieure à toutes les gloires humaines, et que rien ne pourra vousôter. C'est « la seule chose nécessaire et la meilleure part » dont parle l'Évangile.

En se plaçant au point de vue chrétien, et il faut s'y mettre pour comprendre les vœux religieux, le philosophe lui-même, s'il est impartial, ne peut méconnaître que l'obéissance religieuse, loin d'être l'anéantissement de la liberté, en est au contraire le perfectionnement et la consommation. Si, en effet, la liberté morale consiste dans le choix entre le bien et le mal, la liberté pure et parfaite est de n'avoir plus à faire ce choix qui est toujours un danger et une peine, mais de s'allier définitivement au bien par l'identification de sa volonté avec celle de Dieu, le Bien suprême. Or, la volonté divine est représentée dans la communauté par la règle, qui prescrit tout ce qu'il faut faire; et la règle s'impose à chaque instant par l'autorité des supérieurs. Donc ce n'est point à l'homme ni à rien d'humain qu'on obéit, mais à Celui-là seul qui a le droit de commander aux hommes; et ainsi, par la soumission incessante à sa volonté, par le dévouement complet à ce qu'elle ordonne, l'âme se sépare du mal, s'élève au-dessus de l'injustice, et par conséquent se libère de tout ce qui la rend esclave ici-bas, pour participer à la liberté infinie et à la félicité qui en résulte.

C'est ce que l'Église appelle la liberté des enfants de

Dieu. Aussi l'état religieux, qui la procure par l'accomplissement des conseils évangéliques, est-il estimé le plus parfait, parce qu'il met l'âme humaine dans l'union la plus intime avec Dieu ici-bas. Cicéron disait déjà de son temps que la perfection consiste à se rapprocher de la divinité et à lui devenir semblable. Je pense en cela comme Cicéron ; mais, tout en admirant cette sublime ressemblance, surtout telle que je la vois dans le Christ et dans ses apôtres, je ne me sens point capable d y prétendre; et je la regarde un peu comme une chose de l'autre monde, que les chrétiens s'efforcent d'introduire en celui-ci ; effort généreux et louable que je me garderai à l'avenir de désapprouver, mais dont je me défie encore quelque peu comme d'une entreprise chimérique, au moins pour la plupart des hommes, et surtout pour les femmes, à cause de Tentraînement du cœur et de l'exaltation de l'imagination.

LES VŒUX DE RELIGION. (Suite.)

5 juin.

Nous avons décidé que le vœu de chasteté absolue est contraire à la nature, et qu'ainsi il y a crime de lèsehumanité et par suite de lèse-société à l'imposer ou à le promettre. Cela ne m'est cependant pas très-clair, et il me semble qu'on pourrait en appeler de cette décision un peu arbitraire, ou du moins dont les raisons ne sont pas péremptoires.

D'abord, de quelle nature veut-on parler? Il y en a deux dans l'homme, puisqu'il est composé de deux substances. Tune spirituelle et l'autre matérielle. Car, s'il est un animal par la chair, il est un esprit par l'intelligence; et bien qu'il faille accordera la chair ce qui

lui est nécessaire pour vivre, tous les philosophes spiritualistes conviennent que le corps étant le serviteur et l'inslrument de l'âme, on ne doit en satisfaire les appétits que dans la mesure nécessaire au service qu'il est destiné à lui rendre. La nature spirituelle a donc la prééminence, et le corps ne vaut que par le concours qu il lui prête. Donc il est dans le désordre quand il se révolte contre elle par la concupiscence charnelle, qui le rend semblable à la bête; comme, au contraire, il s'élève et se transfigure, pour ainsi dire, quand, obéissant à l'âme en toute chose, il fonctionne exclusivement à son service et pour lui fournir des moyens d'action, d'expression et de perfectionnement. Platon lui-même pense que le corps n'appartient pas essentiellement à l'humanité, dont il arrête Télan vers les choses éternelles; qu'il est une espèce de prison accidentelle, où l'âme a été jetée en punition d'une faute antérieure; et qu'ainsi le devoir principal de Thomme est de se dégager du corps le plus tôt possible et d'en briser les entraves; ce qui s'opère, selon lui, par la purification et la contemplation.

11 y a là une erreur, je le reconnais; mais elle nous montre au moins le peu de cas que le prince de la philosophie faisait de la chair, et la haute destinée qu'il attribuait à l'homme, voulant le conduire à la perfection de sa nature, c'est-à-dire à la plus grande ressemblance avec les esprits purs,et avec Dieu, le plus pur des esprits.

Or, sans penser avec Platon que le corps n'est qu'un accident fâcheux dont il faut tâcher de se débarrasser, la doctrine chrétienne fait cependant consister, comme lui, la perfection humaine dans l'élévation de son intelligence et la pureté de son amour, c'est-à-dire dans la préférence des choses éternelles à celles qui passent; et elle enseigne d'abord à tout chrétien qu'il doit sou-

mettre son corps à sa raison, et sa raison à Dieu. Elle recommande à tous, comme précepte, la tempérance, la modération dans la satisfaction des appétits charnels, aGn de s'élever de l'animalité à la spiritualité, de Thumanité grossière à l'humanité perfectionnée.

Toutefois, au-dessus de la sphère de la justice où domine le précepte, elle en ouvre une autre, où elle appelle l'homme à une plus haute perfection qu'elle n impose à personne comme obligatoire, mais qu'elle propose à quelques-uns comme conseil. Elle dit à tous : Mariez-vous, si vous en avez le désir; vous ferez bien, car il vaut mieux se marier que de brûler. Elle dit à plusieurs : Ne vous mariez pas, si vous le préférez, mais à la condition de rester chasles d'âme, d'esprit et de corps, et de donner à Dieu toute votre vie et tout votre amour. Car Dieu, le souverain Bien, est le terme final de votre existence, et vous ne pouvez être heureux ni en ce monde ni dans Tautre, que si votre cœur, aimant Dieu par-dessus tout, lui est parfaitement uni. Il vous a appelés par sa miséricorde à participer à son existence infinie, et c'est seulement dans son alliance que votre âme trouvera la plénitude delà vie, de la félicité et delà gloire. C'est pourquoi le Christ a dit dans son langage parabolique : « Il y en aqui se font eunuques pour le royaume du ciel. »

Cette existence céleste, dont la pureté virginale est le caractère, puisque les anges, qui n'ont pas de corps, ne se marient pas, n'est donc imposée par TÉglise à personne. Elle est seulement recommandée à ceux qui visent à la perfection ; et, en vérité, dans ces conditions, je ne vois pas qu'on fasse violence à la nature, puisqu'on ne la contraint en aucune manière, et qu'en définitive chacun reste libre de suivre le conseil ou de ne pas l'accepter.

Il est vrai que, si on Taccepte, il y a pour le réaliser des sacrifices à faire et des victoires à remporter. D'abord on n'entre pas dans la famille spirituelle sans avoir à lutter avec la famille naturelle dont il faut se détacher : c'est là ce qui désole les parents et déchire quelquefois le cœur des enfants. Il faut du courage et de la force pour soutenir ces combats du dehors, et plus encore ceux du dedans, qui viennent à la suite. Car la nature, frustrée dans les affections du cœur et dans ce que la concupiscence delà chair a de plus vif, se débat longtemps avant de céder aux influences supérieures; et Thomme delà terre n'abandonne pas facilement la place à Thomme du ciel. C'est en cela que consiste Tépreuve, et elle doit durer assez longtemps pour être décisive. Maisen6n, le triomphe de l'esprit sur la chair n'est pas impossible, et la preuve c'est que depuis dix-huit siècles tant d'âmes chrétiennes le remportent. La philosophie elle-même devrait y encourager, car les luttes et les victoires de cette sorte démontrent la puissance de la volonté, et la dignité de l'humanité capable de s'élever à la sublimité angélique. Sans doute, c'est encore là une chose de l'autre monde, et l'homme ne saurait y parvenir par sa propre force. Il a besoin, pour se surmonter lui-même, d'un secours supérieur que les chrétiens appellent la grâce, ou la vertu même de Dieu, qui enlève et fortifie les âmes portées à se donner à lui au mépris des affections et des attaches de la terre. Disciple de Platon, je ne puis blâmer un tel élan, qui arrache l'esprit aux illusions d'ici-bas, pour le mettre en rapport, par la contemplation, avec les vérités éternelles, et qui délivre le cœur des liens de la chair et du sang, dont les joies passagères amènent ordinairement des douleurs et laissent le vide après elles.

Mais, dit-on, n'y a-t-il pas de la barbarie à séparer les

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enfants des parents, et une injustice à frustrer ceux-ci du prix de leurs sacrifices, en les privant du bonheur de jouir des enfants qu'ils ont élevés avec tant de peine?... Oui, j'en conviens, cela est dur à la nature. Et mon cœur paternel frémit à la pensée que cela puisse lui arriver. Cependant il faut être raisonnable avant tout. Est-ce pour nous, ou pour eux, que nous devons élever ceux que nous avons mis au jour? Nous ont-ils été donnés pour notre jouissance, ou pour leur plus grand bien ? Et après les avoir formés, si nous reconnaissons en eux une vocation particulière, et la vie religieuse en est une, qui sommes-nous pour nous y opposer eu mettant notre goût ou notre opinion en contradiction avec la volonté supérieure qui parle au cœur de cet enfant? « Maxima debetur puero reverentia^ » a dit un moraliste païen, un très-grand respect est dû à Tenfant; et certes^ ce respect doit aller, surtoutchez des chrétiens ou des philosophes, jusqu'à ne pas le contrarier dans la voie où Dieu Tappelle.

D'ailleurs cette séparation de la famille, dont on fait un crime à la vie religieuse, n'est-elle pas aussi amenée par le mariage? Et les parents qui marient leur fille, n'eu perdent-ils pas en partie et quelquefois entièrement la jouissance, quand elle va s'établir au loin? Les mères ne disent-elles pas qu'on leur arrache leur fils, quand il les quitte pour une étrangère? et, après avoir tout fait pour établir leurs filles^ ne se désolent-elles pas quand celles-ci s'attachent à leur mari? Il est cependant dans la nature que la femme suive son époux, et il serait absurde de s'y opposer. Dira-t-on qu'il y a là aussi quelque chose de dénaturé, parce qu*il y a des douleurs et des larmes ? et où ne s'en Irouve-t-il pas en ce monde, soit qu'on y reste soit qu'on le quitte? Tout cela est donc affaire de sentiment; et les sentiments, si

respectables qu'ils soient, ne doivent jamais prévaloir contre le droit, la loi, la justice, ni contre la dignité humaine.

Cependant, ajoute-t-on, cette jeune fille aurait pu être mère à son tour, former une famille nouvelle , et par ses vœux imprudents elle abjure son caractère de femme et se prive des affections légitimes d'épouse et de mère, c'est-à-dire des plus grandes joies qu'elle puisse goûter ici-bas. Cela est encore vrai, si elle est faite pour le mariage, et si elle en a le goût : dans ce cas, vous n'avez rien à craindre, elle cherchera un mari et non le couvent. Mais si elle n*a pas ce désir, si elle préfère donner tout son 5mour au ciel, et s'unir à Dieu plutôt qu'à un homme, elle ne se prive pas de ce qu'elle n'aime pas, et ses vœux de religion, au contraire, accompliront les espérances de son cœur.

D'ailleurs est-il démontré que la femme n'a ici-bas d'autre destination que de mettre des enfants au monde? et dirons-nous avec les païens et les juifs qu'il est honteux pour elle de n'en pas avoir? Le christianisme n'est point de cet avis, puisqu'il place la virginité au-dessus de la maternité, et déclare la vie religieuse, consacrée entièrement au service de Dieu et du prochain, la vie la plus parfaite. Nos premiers parents devaient se multiplier dans le paradis avant la chute, puisqu'il leur avait été dit : Croissez et multipliez. Mais la multiplication d'alors n'eût pas ressemblé sans doute à celle d'aujourd'hui, dont le mode est évidemment la suite du péché, car depuis ce temps elle s'opère dans la douleur. Et, en outre, quoique légitimée par la parole divine et par la vertu d'un Sacrement, elle sert cependant de canal à la transmission du péché d'origine; en sorte que toute àme arrivée en ce monde par cette voie est souillée par l'iniquité et condamnée à la mort éternelle. « In

iniquitatibus conceptus sum, et in peccaiis concepit me mater mea^ » dit le Psalmiste. Il y a là un mystère que je ne puis approfondir en ce moment, mais d'où il ressort qu'aux yeux de la foi chrétienne, le mariage, tel qu'il existe depuis le péché, et à cause du péché, est bien inférieur à l'union de Thomme et de la femme dans l'état d'innocence, et àla multiplication qui devait s'en suivre. Je comprends donc (ju'une vierge chrétienne, dont Tâme est dominée par cette manière de voir et de sentir inspirée par la foi, ait de la répugnance pour un genre de vie où la chair a une si grande part dans ses joies comme dans ses tribulations, et préfère la vie spirituelle des anges du ciel, cpii ne se marient pas.

LES VŒUX DE RELIGION. (SuUe.)

8 juin.

Nous avons reproché au vœu de continence absolue de tendre à la ruine de la société, parce qu'il empêche la multiplication du genre humain. Il est certain que si tous les hommes et toutes les femmes d'une nation se vouaient à la chasteté, elle s'éteindrait bientôt; mais franchement ce n est point par là que la population périra, et ce ne sera jamais la majorité d'un peuple qui suivra cette voie. Les hommes spirituels, capables de s'élever au-dessus de la chair et de ses conditions, sont en petit nombre, et nous ne voyons pas que de nos jours le monde soit en péril de ce côté. Ce qui empêche le mariage, aujourd'hui comme sous l'empire romain, ce n'est pas le désir de rester chaste, mais au contraire celui de satisfaire ses passions plus librement. C'est, en outre le luxe, toujours croissant des femmes, qui rend

le mariage très-onéreux, quelle que soit leur dot; et c'est encore la facilité pour les hommes de trouver hors de la famille et sans embarras, dans des cercles luxueux, tout ce que la sensualité et la mollesse peuvent demander poHr la satisfaction des appétits: On n'a presque plus de chez soi, et on n'éprouve pas le besoin d'en avoir. De là une multitude de célibataires, qui assurément n'ont rien de commun avec le vœu de chasteté.

Quant aux femmes qui restent filles malgré leur désir de se marier, elles sont vraiment bien à plaindre ; et il me semble que c'est surtout sur ce point qu'on pourrait accuser nos sociétés modernes , qui par leurs lois ou leurs coutumes rendent les mariages si difficiles. Il est évident que le manque de dot empêche une grande partie des filles de s'établir; et, s'il fallait acheter sa femme au lieu de se faire acheter par elle, les filles pauvres auraient plus de chance de trouver des maris. Alors on prendrait une femme pour ses qualités et non pour son argent, et la femme, de son côté, ne pouvant plus s'autoriser de sa richesse, serait plus soumise à son mari et plus modeste dans ses goûts. Elle sentirait le besoin de compenser, par ses vertus domestiques et par une bonne administration de la maison, .les dépenses de sa personne et de sa situation.

Eh bien, je le demande, que deviennent aujourd'hui toutes les filles qui n'ont pas de quoi se marier ? La nature les y pousse, elles en ont le besoin, le désir, quelquefois la passion; et la société, ou ce qu'on appelle le inonde, leur en refuse les moyens. Si elles suivent la nature en dehors de la loi, se laissant entraîner par les sens et les mouvements du cœur sans pouvoir légitimer leur attachement, elles se perdent devant Dieu et se déshonorent devant les hommes. S'il est vrai que la continence est antinaturelle, c'est donc ici la société qui

impose un état contre nature; et ainsi, ce qu'on reproche à cet égard aux couvents est tout aussi vrai du célibat forcé dans le monde. N'en doit-on pas conclure qu'il faut respecter les maisons religieuses, où les vierges qui n*ont pas le goût de la vie du monde consentent à vivre de la vie du ciel, en raison de leur foi? On devrait en outre les conserver précieusement comme des asiles de piété et de vertu pour d'autres, qui, n'ayant pu trouver une position dans le monde, ont cependant horreur du désordre, et qu'une vie pieuse et bien réglée sauvera du déshonneur et de la perdition en les occupant, par des bonnes œuvres, au service du proche in.

On fait encore cette objection : Est-ce que, en s'engageant par vœu à vivre dans la continence, on ne promet pas plus qu'on ne peut tenir selon les forces de la nature? et ne risque-t-on pas alors d'être entraîné par la tentation et d'y succomber? Sans doute, il y a ce risque, comme dans toute circonstance où Ton fait une promesse, où Ton prend un engagement. Mais cela ne prouve rien, sinon qu'il faut combattre et prendre sur soi pour tenir sa parole, et que celui qui la viole manque à la justice et à sa conscience. Une femme qui se donne exclusivement à son époux ne risque-l-elle pas aussi de se laisser séduire par un autre? Proscrirez-vous l'engagement du mariage, parce qu'il peut être rompu par l'adultère ? Il y a toujours possibilité de faire le mal, à cause de la liberté de l'homme et de sa faiblesse. Ne donnerez-vous jamais votre parole de peur de l'enfreindre? et l'abus possible des choses les plus légitimes doitil en empêcher l'usage?

Oui, sans doute, il y a des scandales parmi les religieuses comme parmi les prêtres. Luther, moine augustin, en violant ses vœux, a entraîné dans son apostasie

une religieuse dont il a fait sa femme, et il a redoublé son crime en inventant une doctrine pour le justifier. L'Évangile a prévu les scandales, puisque le Christ dit quelque part qu'ils doivent arriver, mais il dit aussi : « Malheur à ceux qui les causent. » Ces chutes déplorables ne prouvent donc que la faiblesse et la perversion de ceux qui tombent, et, par contre, l'excellence morale des lois qu'ils enfreignent, puisque le monde lui-même en est scandalisé. N'y a-t-il pas des rois despotes, des ministres infidèles, des comptables concussionnaires, des magistrats prévaricateurs, des soldats traîtres, des marchands voleurs ? Cela prouve-t-il quelque chose contre la royauté, le gouvernement, l'administration, la juslice, l'état militaire et le commerce ? Le scandale est plus grand assurément là où on a droit d'attendre plus de vertus et de bons exemples. Mais là aussi, comme ailleurs, se trouvent la pauvre humanité avec ses misères, et la liberté avec la puissance de se donner au mal comme au bien.

Et, puisque je viens de parler des prêtres, dont j'ai blâmé aussi le célibat forcé, je veux en finir avec cette question si controversée dans le monde, et si peu comprise. C'est évidemment la même chose que pour la vie religieuse : le prêtre en recevant les ordres majeurs s'engage à vivre dans la continence absolue. Je sais très-bien qu'il n'en a pas toujours été ainsi, et que dans les premiers siècles de l'Église le mariage a été permis aux prêtres, permission que donne encore l'Église grecque en en exceptant les évêques, et que l'Église catholique elle-même accorde aux grecs unis. Je n'entends pas, dans ce journal qui n'est que pour moi, traiter cette question par l'érudition. Je l'envisage seulement philosophiquement ; et, considérant Tidéal du prêtre, tel qu'il a été représenté dans le Christ, j'y vois

l'homme de Dieu pour le service des âmes, auxquelles il a la mission de transmettre la vie divine et la nourriture de celte vie. Je me demande donc, si ce père spirituel des âmes, et il mérite ce titre puisqu'il leur donne la vie et les nourrit, ne doit pas être détaché autant que possible delà chair et de sa concupiscence? Nous convenons tous, philosophes et chrétiens, que dans Thomme actuel Tesprit est en lutte contre la chair et la chair contre l'esprit, et que leur développement y est toujours en raison inverse. Or, le mariage, tout légitime qu'il soit, est dans Tordre naturel une œuvre de chair; et toutes ses conséquences entraînent plus ou moins Thonime dans les choses mondaines par la famille qu'il fonde. Le prêtre marié devra donc être, à la fois, père par la chair- et père selon Tesprit ; ou, autrement, l'homme de Dieu deviendra l'homme d'une femme; et l'amour naturel de ses enfants devra s'unir dans son cœur à la charité pour ses ouailles. Franchement cela est-il possible? L'homme dont le cœur est rempli par les affections de la famille pourra-t-il se donner tout entier à Dieu et à ses semblables, par un dévouement sans borne et jusqu'à la mort? Non, cela ne se peut, quelle que soit sa vertu ; et même cela ne se doit pas, car comme époux et père, il se doit d'abord à sa femme qui a un droit privilégié sur lui, et à ses enfants, qui dépendent de lui comme les effets de leur cause.

C'est pourquoi, en cas d'épidémie, de peste, d'une calamité publique, ou même de secours à distribuer aux pauvres, il devra toujours réserver pour les siens sa personne et ses moyens d'existence. Et ainsi il lui est interdit d'être le bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, car sa vie, ses facultés, ses forces, ses ressources, il les doit avant tout aux siens, à sa famille. Cela me paraît évident, et je comprends comment, pourar-

river à la perfectioiï du sacerdoce, à Tidéal du prêtre, l'Église catholique à imposé au ministre des autels la chasteté par le célibat. Qu'il n'en ait pas été ainsi dans le commencement, on le conçoit ; on ne s*élève pas tout d'un coup au plus parfait, et il y a des transitions nécessaires ; mais on devait y arriver par le progrès ou par le développement du ministère pastoral dans son excellence et sa sublimité.

D'ailleurs, le Christ n'a point été marié, et il a dit à ses disciples : « Il y en a qui se font eunuques pour le royaume du Ciel. ))Le prêtre doit être de ce petit nombre. Plus que personne' il est le disciple du Maître, et en toutes choses il ne peut rien faire de mieux que de ]^'\m\ter et de le suivre. Nous autres philosophes, qui ne faisons point vœu de chasteté et qui, la plupart du tein|)s, sommes plus hommes de la terre que nous ne devrions, si nous voulons nous élever avec Platon à la contemplation des vérités éternelles et des idées pures, nous savons très-bien, par notre expérience de tous les jours, que l'usage des choses matérielles, même les plus nécessaires à l'existence, appesantit notre esprit, entrave l'exercice de la pensée, et qu'un manque de tempérance Ole à notre intelligence son élévation et sa perspicacité. Et cependant nous ne sommes que des savants, des hommes d'étude, de spéculation, et notre état ne nous oblige pas à donner à nos semblables l'exemple de toutes les vertus Pythagore qui, à ce qu^il paraît, était un philosophe sérieux, ne séparait pas la pratique de la théorie; il imposait à ses disciples pendant plusieurs années une vie de solitude, de recueillement, de tempérance et de continence, persuadé qu'il était qu'on ne peut élever l'esprit et donner des ailes à l'intelligence que par la domination de la chair et de ses

instincts. Personne de nous, que je sache, ne songe à

l'en blâmer, bien que nous ne soyons pas tentés de l'imiter. Eh bien, il y a parmi nous plus que Pythagore et son école ; car la doctrine du Christ est plus sublime, plus claire et surtout plus puissante, comme le prouve la révolution qu'elle a opérée dans le monde. Les prêtres, ministres de l'Évangile, £t qui, dit-on, reçoivent du Ciel leur caractère et leur mission, doivent-ils faire moins pour sauver les âmes, que le pythagoricien pour s'initier à la vérité ? Pourquoi donc le monde blâmet-il dans les uns ce qu'il admire dans les autres? Ah! c'est que Pythagore est mort et son école avec lui, tandis que Jésus et son Eglise vivent et régnent parmi nous, et nojis gênent.

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