ENTRETIEN AVEC UNE CARMÉLITE
9 juin.
Si, encore, cette malheureuse enfant voulait se faire sœur de Charité pour soigner les malades, visiter les pauvres et instruire les enfants du peuple^ notre philosophie s'humaniserait à son égard, et son père en prendrait plus aisément son parti, car là du moins on fait quelque chose d'utile à la société. C'est un dévouement très-admiré du monde, où il y en a si peu, parce qu'il produit des* résultats positifs qu'on ne saurait calculer; et que, tout en procurant le salut des personnes qui s'y consacrent, il tourne efficacement à la moralisation et au bien-être des populations. Aussi les sœurs de Charité et les frères de la Doctrine chrétienne sont-ils très à la mode aujourd'hui, où la philanthropie, qui s'occupe avec beaucoup de zèle, et surtout beaucoup de bruit, de Tamélioration des classes infé-
rieures, est trop heureuse de trouver des personnes pieuses qui s'y dévouent sans la recherche d'une récompense humaine. La philanthropie, cette fois, a parfaitement raison, et, pour le dire en passant, elle ne trouve de tels auxiliaires que dans l'Église catholique. Mon pauvre ami aurait donc une consolation dans la participation de sa fille à Tamélioration de la société, et il pourrait concevoir une juste (ierté d'avoir dans sa famille une héroïne de ce genre.
Mais non, elle veut se faire carmélite. Carmélite!... Je me suis informé de ce que c'est qu'une carmélite. C'est, m'a-t-on dit, une personne qui s'enferme dans une maison entourée de hautes murailles, avec quelques compagnes qui pensent comme elle, et vivent dans la discipline la plus austère, au milieu de mortifications continuelles, priant presque toute la journée et une partie de la nuit, couvertes de bure, mangeant à peine de quoi soutenir leur existence, et invisibles au monde. Car, quand on peut, je ne dirai pas les voir, mais les entendre, c'est à traVers un double voile noir qui les dérobe aux regards, en sorte qu'on converse avec elles comme avec des ombres. Elles vivent dans cette prison toute leur vie, sanfe jamais mettre le pied dehors, sauf en des cas très-rares; ou plutôt elles meurent tous les jours, jusqu'à ce que leur àme échappe à la clôture par la mort, en y laissant son corps.
Cela ne fait-il pas frémir ? Une jeune fille, belle, spituelle, gracieuse, instruite, et quelquefois riche, qui a par conséquent tous les moyens de réus^ir dans la société, d'y être heureuse et de l'embellir par un mariage convenable, qui ferait et le bonheur et la gloire d'une famille, elle va ensevelir tout cela dans une tombe anticipée, comme une fleur dans les ténèbres, comme la lumière sous le boisseau, sans qu'un tel sacrifice pa^
raisse profiter à personne, excepté^à elle, à ce qu'elle imagine, et à ceux, dit-elle, pour lesquels, avec ses prières, elle offre ses mortifications et sa vie. Notre jeune fille a cette conviction, et une conviction telle, qu'elle s'y dévoue tout entière.
Elle n'est pas la seule. Et j'ai appris, par les renseignements que j'ai demandés de tous les côtés, car je ne m'étais jamais occupé de ces choses, qu'il se formait en plusieurs contrées des établissements de Carmélites, sous l'ancienne règle de cet ordre aboli par la Révolution avec toutes les institutions monastiques. Ainsi, en plein dix-neuvième siècle, où l'on parle tant de liberté, où l'on aspire tellement à l'indépendance qu'on a peine à supporter le jtug des lois et la contrainte d'une discipline quelconque, dans un temps où l'égoïsme paraît tout dominer, où la soif de la puissance et surtout de la richesse, qui en est le principal instrument, enflamme les cœurs et les pousse à parvenir ou à s'enrichir à tout prix et par tous les moyens, il se rencontre encore quelques âmes, que la foi en la parole du Christ et à son Eglise, l'espérance d'un bonheur éternel, et l'amour de Dieu par-dessus tout, portent à rechercher l'obéissance, et non l'aiitorité ; la pauvreté, et non l'opulence ; la mortification de la chair, au lieu de ses jouissances.
L'esprit chrétien vit donc encore au milieu de nous dans toute son ardeur, dans ce qu'il a de plus exalté et de plus puissant! puisqu'enfin ces personnes, dont beaucoup appartiennent aux classes les plus élevées de la société, aussi instruites, aussi raisonnables que leurs contemporaines, et qui ne sont pas plus sottes que les femmes les plus brillantes du monde, choisissent volontairement ce genre de vie qui fait frissonner la nature, Y persistent au milieu de toutes les privationsf et
se disent heureuses dans robscurité de leurs cloîtres qu'elles ne voudraient pas quitter.
J'avoue n'y rien comprendre. On dit que c'est de l'exaltation ; quelques-uns prétendent que c'est de l'hallucination, et que ces femmes sont des insensées d'une classe particulière, puisqu'elles consentent à consumer toute leur existence dans les ténèbres, dans l'oisiveté et dans le vide, au mépris des lois de la nature et des dictées de la raison. Mais des âmes de femmes ne peuvent pas rester vides; il leur faut toujours quelque chose à aimer, et celles-là doivent aimer ce qu'elles aiment, avec passion, puisqu'elles y dévouent tout leur être. Qu'aiment-elles donc si passionnénïcntet avec tant d'abandon dans leur solitude? Ce n'est plus rien de ce monde, dont elles se séparentcomplétement ; c'est donc à quelque chose de l'autre monde que leur cœur aspire, et dont sans doute il reçoit déjà des impressions et des joies en raison de son détachement des choses d'icibas. D'ailleurs, si folie il y a, il n'y a pas que des femmes qui en soient les victimes, des hommes aussi en sont atteints ; et les chartreux, les trappistes, les carmes et d'autres encore, abandonnent également le monde pour se consacrer dans le cloître au silence, à la mortification et à la prière.
Il n'est cependant pas possible que des êtres humains, capables d'un tel désintéressement et d'une vertu si haute, ou au moins d'un si grand empire sur eux-mêmes, soient des sots ou des fous. Il doit y avoir un motif à des résolutions si graves, et un motif puissartt, puisqu'il donne la force de se sacrifier, non par un acte passager qu'un moment d'exaltation peut produire, mais par un dévouement de la vie entière, et bien sincère, puisqu'il faut leur faire violence pour les en empêcher.
Curieux de m'expliquer ce problème psychologique, dont je ne m'étais pas occupé jusqu'ici, et voulant en avoir le cœur net, je résolus d'aller à la source pour obtenir des renseignements certains. Sous le prétexte, qui n'est que trop fondé, d'éclairer des parents de ma connaissance sur le genre de vie des carmélites, pour laquelle leur fille dit avoir de la vocation, je demandai un moment d'entretien à la supérieure du couvent où elle veut entrer, et voici à peu près le résumé de notre conversation.
J'avouerai d'abord que j'ai été tristement impressionné par la grille du parloir, qui lui donne l'air d'une prison, et encore plus par le voile noir, qui, me cachant le visage de mon interlocutrice, ne laissait parvenir que sa voix à mes oreilles, sans que son regard et le mien pussent nous aider à nous comprendre. Cette VOIX argentine, qui sortait de l'obscurité, me semblait au premier moment comme celle d'une morte, qui me parlerait du fond de sa tombe. Cependant, je ne me laissai point arrêter par- cette imagination funèbre : et même, après quelques instants, je trouvai un certain charme dans cette voix pure de femme, résonnant dans les ténèbres, douce et ferme tout à la fois, et répondant à mes questions avec bienveillance. Cette nouveauté mystérieuse ne me déplaisait pas.
« Ma chère mère, lui dis-je, car c'est ainsi qu'on la nomme, je viens avec confiance vous demander des renseignements sur votre ordre, son but, sa discipline et le genre de vie qu'on y mène : ce n'est point une vaine curiosité qui m'amène, mais le désir d'éclairer et de consoler un pauvre père désolé, dont la fille veut se faire carmélite. Ce que vous me direz pourra peutêtre le décider à y donner son consentement, qu'il refuse jusqu'à présent. »
Elle me répondit simplement : « Nous sommes, monsieur, de pauvres filles, qui aimons Dieu plus que le inonde; et qui, pour être tout à son service et à celui du prochain, vivons à Tabri du cloître dans l'obéissance, la pauvreté et la chasteté, ne demandant rien à personne, et recevant avec gratitude tout ce qu'on veut bien nous donner. »
« Au service de Dieu, ma mère, je le comprends, puisque vous passez la plus grande partie de votre temps à le prier. Mais je ne vois pas aussi bien comment vous rendez des services au prochain, ne sortant pas de votre clôture,et ne vous employant en aucune manière, comme d'autres ordres religieux, à soigner les malades, à soulager les pauvres et à instruire les enfants. »
tt Monsieur, reprit-elle, il y a plusieurs manières d'être utile au prochain, et je crains que vous ne compreniez ou n'approuviez pas la nôtre, si vous n'avez pas la foi chrétienne, et si l'esprit de l'Évangile, que l'Kglise a la mission de répandre parmi les hommes, ne vous est pas familier. Au point de vue du monde, je l'avoue, nous devons paraître des paresseuses ou des insensées, et cependant nous avons la conscience de n'être ni l'un ni l'autre. »
« Je dois vous confesser, ma mère, que je ne suis pas un catholique bien régulier; cependant je ne suis pas non plus un ennemi delà religion. J'ai eu de la foi dans mon enfance, et un des meilleurs souvenirs de cette époque de ma vie est d'avoir bien fait ma première communion. Il m'en est resté quelque chose, au moins assez pour comprendre ce que vous voudrez bien me dire. »
« Mon Dieu, monsieur, puisque vous y allez si droitement, je vous parlerai de même, et je vous dirai en toute simplicité à quoi nous employons notre temps, et
comment par là nous avons la conGance d'être utiles à nos semblables, autant, sinon plus, que par les œuvres extérieures que vous venez de citer, œuvres admirables comme tout ce que la charité produit, mais que nous n'avons pas la vocation de faire. Notre-Seigneur Jésus- Christ est noire modèle comme celui de toutes les autres religieuses. Mais chaque ordre est appelé à Timiter d'une manière particulière, et ces imitations diverses, animées du même esprit, reproduisent, chacune dans leur mesure, la vie du Sauveur dans l'Église. »
« Le Fils de Dieu, qui s'est fait homme pour sauver les hommes en se chargeant de l'expiation de leurs péchés et satisfaire en leur place à la justice divine, a accompli sa mission en priant sans cesse pour ceux qu'il a daigné appeler ^es Frères, et surtout en mourant pour eux. Mais en même temps qu'il priait et se sacrifiait, il passait aussi sa vie sur la terre à les instruire, à les guérir, à les soulager de toutes les manières dans les maux de leur corps et de leur âme. 11 y a des congrégations religieuses qui le suivent principalement dans les œuvres extérieures de la charité; et le bien qu'elles font, qui est immense, frappe davantage le monde, parce qu'il en voit immédiatement les résultats et en profite tout de suite. D'autres, et nous sommes de ce nombre, aspirent à imiter le Rédempteur dans le point le plus important de sa mission, qui a été de donner sa vie pour le salut des pécheurs et de verser son sang sur la croix pour les racheter .Nous tâchons donc de souffrir avec Jésus-Christ, en union avec lui et dans son esprit, d'abord pour l'expiation de nos propres péchés, et ensuite pour ceux de tant d'autres pécheurs qui ne pensent guère à la justice de Dieu, à laquelle nous nous offrons en victime à leur place. »
« Telleestlaraisondenos mortifications, que le monde
regarde au moins comme inutiles, sinon comme insensées ; tandis que nous avons la confiance de lui rendre à nos dépens, et par nos sacrifices, le plus grand des services, en obtenant par ces moyens la conversion de quelques pécheurs et le salut de plusieurs âmes. Vous le voyez, monsieur^ on ne jpeut comprendre l'utilité de ce que nous faisons, que si on a la foi en la mission de Jésus-Christ sur la terre, et en Tefficacitéde son divin sacrifice qui est le prix du rachat du genre humain. Si donc vous croyez» qu'il l'a sauvé par Teffusion de son sang et par les souffrances de sa croix, il vous sera facile de concevoir que ses indignes servantes, qui ne valent quelque chose (jue par son amour, mettent leur gloire et leur bonheur à l'aider dans l'accomplissement de sa mission, en suppléant, comme dit saint Paul, par leurs souffrances à ce qui peut manquer aux siennes pour le salut des hommes de nos jours, dont un si grand nombre le méconnaît ou le repousse.
« A cette fin, nous tâchons de vivre, autant que notre faiblesse le permet, en conformité avec la victime céleste : ne possédant rien sur la terre, acceptant, à son exemple, les dédains et les mépris du monde, et priant et souffrant pour lui , pour concourir autant que possible au salut de nos frères. Vous voyez, monsieur, qu'il y a une connexion intime entre notre foi et notre manière de vivre; et que nous ne pouvons faire moins, puisque nous voulons être les disciples sincères, les servantes dévouées de Celui qui a donné sa vie pour le rachat du monde. »
Elle se tut après ces paroles, prononcées avec une certaine émotion qui retentit en moi; car c'était dans sa bouche l'accent de la conviction et de la sincérité.
« Ma chère mère, repris-je après un moment de silence, votre foi me touche ; et, quoique malheureuse-
ment je ne la partage point, je la comprends. Je reconnais que vous avez d'excellentes raisons de faire ce que vous faites ; car je suis obligé de convenir que votre genre de vie en religion est une conséquence nécessaire de ce que vous croyez, c'est-à-dire que le Christ, ou le Fils de Dieu fait homme, est descendu sur la lerre, y a souffert et est mort sur la croix pour le salut du monde; Donc, s'il est le Fils de Dieu et le sauveur des hommes, ses disciples n'ont rieii de mieux à faire que de l'imiter ; et ils ne peuvent être plus utiles à leurs semblables qu'en souffrant et en mourant pour eux à son exemple et dans son esprit. Non que ce dévouement soit imposé à tous les chrétiens ici-bas, parce que tous n'ont ni la vocation, ni la force de le suivre dans cette voie douloureuse ; mais je conçois, par ce que vous venez de me dire, que, parmi les disciples du Maître, ceux qui sont appelés à le suivre de plus près et à devenir pour ainsi dire les coopérateurs de sa haute mission , loin de faire une chose inutile ou absurde en voulant souffrir et mourir comme lui, accomphssent au contraire, dans leur croyance, une oeuvre au fond très-utile à l'humanité. Je comprends,d' après cela,qu'on se fasse carmélite ; et certes, maintenant, je serai plutôt l'avocat que l'adversaire de la fille de mon ami. Mais, voyez- vous, ma chère mère, il faut avoir de Tindulgence pour nous autres hommes du monde dont la foi est tiède ou morte. Car le principe de votre genre de vie qui nous semble si étrange, est dans cette foi, et nous ne l'avons pas, ou nous en avons si peu ! ah I si Ton pouvait se la donner... ! »
ENTRETIEN AVEC UNE CARMÉLITE. (SuîtB.)
10 juin.
Une visite m'a obligé hier d'interrompre mon journal au moment le pins intéressant. L'épanchement de cette bonne âme avait provoqué l'effusion de la nîienne, et il s'était établi soudainement entre nous comme un courant vital d'esprit et de confiance. Je me sentais remué, et la bonne supérieure paraissait l'être aussi, au moins autant que j'en pouvais juger par la vibration de sa parole, et ensuite par la respiration de son silence.
Je m'étais laissé aller à mon émotion, et j'en avais dit plus que je ne voulais. Je lui avais donné prise sur moi, et elle se hâta d'en profiter. « Vous avez raison, me dit-elle, on ne se donne pas la foi, mais on peut la demander à celui qui la donne ; et quand on s'adresse à lui sincèrement et avexî le désir sérieux de profiter de ses dons, on est toujours exaucé. Voulez-vous que je fasse prier la communauté à cette intention? caî* souffrir et prier pour les autres, voilà nos deux fonctions principales. »
Je m'empressai de rentrer dans la discussion générale, afin de ne pas m'engager plus avant dans la voie particulière où elle m'avait saisi , et je lui répondis : « Vous me rappelez, ma chère mère, que je me proposais aussi de vous questionner à ce sujet, non pas sur la prière en général, ce qui serait une question philosophique tpès-oiseuse pour vous, mais sur la manière dont vous priez. On m'a dit que dans votre ordre on prie toute la journée. Cela me paraît fort, eu égard à la faiblesse humaine, et peu utile, quant aux suites de la prière. Il me semble que le Christ lui-même a blâmé la
surabondance de paroles en celte matière, et qu^il a institué pour ses disciples une prière courte et substantielle, qu'on appelle à cause de son origine Toraison dominicale ou la prière par excellence. »
• <( 11 est vrai, monsieur, que nous passons la plus grande partie de notre temps à prier, en commun ou en particulier, pour toutes les âmes qui nous sont recommandées, et surtout pour celles qui sont en danger de se perdre. Si cela ne fait pas de bien , ce que nous sommes loin de penser, vous conviendrez que cela ne fait de mal à personne. Vous m'accorderez encore que, vivant ensemble sous l'œil de Dieu, sous la direction de l'Église et la protection des lois, personnes libres que nous sommes et disposant de nous comme il nous convient, il nous est permis d'employer notre temps suivant nos goûts, si nous ne manquons ni aux lois civiles ni à celles de la conscience. Or, il nous plaît de prier souvent, et nous y trouvons de la consolation. Nous ne forçons personne à se joindre à nous; et nous comprenons que le monde qui a besoin de distractions et d'agitations incessantes, trouve notre vie monotone, ennuyeuse et inutile. Nous ne cherchons point son approbation, nous lui demandons seulement de nous laisser en paix dans notre solitude, où notre bonheur est de vivre en face de Dieu au pied de ses autels. »
« La prière assidue, qui nous donne de la force et de l'espérance, n'est donc pas inutile pour nous, puisqu'elle entretient en nos âmes le feu du ciel, qui les fait vivre, et qui s'éteindrait bientôt, si nous ne Tattisions sans cesse... Nous sommes aussi des vestales, condamnées à mourir si elles laissent s'éteindre le feu sacré. Or, nous avons la conviction, par notre foi, que la prière nous met dans un rapport vivant avec Dieu ; et que, par cette communication céleste, qui a deux voies, l'une
qui élève nos hommages et nos demandes jusqu'au trône du Tout-Puissant, l'autre par laquelle il fait descendre sur nous ses bénédictions et ses grâces, nous pouvons nous procurer tout ce qui nous est nécessaire ici-bas pour y vivre dans Tordre, et y préparer notre salut. C'est pourquoi, monsieur, nous sommes, en effet, presque toujours sur ce chemin, et, le plus qu'il nous est possible, nous multiplions nos relations avec le Ciel, d'où descendent tous les dons parfaits. De cette manière, nous croyons entendre assez bien nos intérêts, et faire un gain précieux, non pas en or et en argent, mais en biens mille fois plus solides, parce qu'ils sont incorruptibles et éternels.
« Cependant ce n'est point à nous seules que nous voulons être utiles par la prière, c'est à tous nos frères, et surtout à ceux qui ne prient pas. Peuvent-ils trouver mauvais que d'autres se chargent de payer leurs dettes, et compensent par des témoignages multipliés de reconnaissance et d'amour envers Dieu ce qu'ils refusent à leur bienfaiteur ?
« Voilà, monsieur, le bien que nous croyons faire, et auquel nous consacrons notre existence pour la gloire de Dieu, et le salut de nos semblables. Sans doute, les carmélites ne travaillent point directement au bien temporel de la société, comme d'autres congrégations, et c'est pourquoi leurs services, moins apparents, sont aussi moins appréciés. Je ne prétends point qu'elles soient plus utiles que les autres ; je crojs seulement qu elles coopèrent au bien général de la société chrétienne, et qu'elles ont leur raison d'être dans l'Église. »
« Je vous remercie, ma chère mère, des explications que vous venez de me donner. Je n'avais jamais songé à ce point de vue de la vie monastique, et je ne soupçonnais pas cette utilité supérieure, dont vous m'avez
découYert la raison profonde. Je la reconnais fondée dans vos croyances, et tout à fait en harmonie avec la doctrine chrétienne. Aussi, quoique je ne sois pas encore parfaitement édifié sur les principes dont vous avez tiré des conséquences incontestables, je n'en aurai pas moins, pour les idées que vous m'avez suggérées, et •pour les personnes qui se dévouent à leur réalisation, un respect sincère.
« Il ne me reste plus qu'à vous demander une chose, dans l'intérêt de la jeune fille qui aspire à partager votre vie héroïque, et qjai peut-être prendrait un fardeau au-dessus de ses forces, si elle ne savait d'avance comment on emploie la journée dans votre maison. Prier toujours me paraît difficile, surtout à de jeunes filles dont le cœur, l'imagination et les sens sont encore pleins de vivacité. Il faut donc qu'elles soient suffisamment occupées pour ne pas s'abandonner aux distractions, aux tentations, peut-être au regret de ce qu'elles ont laissé dans le monde ; et surtout afin que, par la monotonie d'une existence si retirée, toujours uniforme et sans plaisirs, le vide de l'ennui ne se creuse pas dans leur ânie et n'accable pas leur vie. »
« Oh ! pour cela, mon cher monsieur, répliqua-t-elle aussitôt, vous pouvez être tranquille. On ne s'ennuie pas chez nous, au moins quand on a la vocation d'y être; et celles qui y seraient venues sans l'avoir, peuvent se retirer pendant ou après les deux années du noviciat. Elles peuvent même se faire relever de leurs vœux après leur profession, si elles se sentent incapables d'en accomplir les obligations. La journée est partagée en exercices pieux qui se succèdent. Nous chantons le grand office au chœur, ce qui occupe plusieurs heures. 11 y a chaque jour une heure employée à la méditation de la parole sainte^ une heure de lecture spirituelle, rcxamen
particulier, la préparation à la confession, la messe tous les matins, le temps des repas qui, à la vérité, n'est pas long, les moments de récréation où Ton peut converser; et enfin le reste du temps libre est employé par le travail d'aiguille en commun. Chacune coud, brode ou tricote, pour entretenir les ornements et le linge de la . chapelle, et pour confectionner ou réparer les vêtements de la communauté. Nous avons encore le loisir de faire du linge pour quelques pauvres femmes du dehors et leurs enfants, voire même des layettes pour les nouveau-nés, car toutes pauvres, que nous sommes, nous trouvons encore le moyen d'aider de plus pauvres que nous.
a Enfin, quand tout ce que prescrit la règle et ce que demande la discipline est accompli, nous pouvons nous retirer dans nos cellules,ou à la chapelle devant le Saint Sacrement, pour communiquer intimement et seul à seul avec l'époux céleste, dans les effusions de la reconnaissance et les épanchements dePamour. Voici, monsieur, plus de vingt ans que je suis carmélite, et je ne me suis pas encore ennuyée. Je vous affirme même que je me trouve très-heureuse dans ma prison, et que ce me serait une désolation d'être obligée d'en sortir. Il est vrai que si elle est entourée de hautes murailles qui la séparent du monde, elle a une large ouverture par en haut sur le ciel, d'où nous viennent une magnifique lumière et un air vivifiant, qui illuminent et restaurent nos âmes. Elles peuvent à leur aise s'élancer par la prière et par la contemplation dans un autre monde plus beau que celui-ci, et je vous assure que les choses du ciel avec lesquelles elles sont mises tous les jours en rapport, par la pratique fidèle de leurs devoirs, leur donnent plus de consolation et de joie que tous les biens de la terre. » Elle me quitta à ces mots sur un coup de cloche qui
l'appelait à un exercice, et je ne m'aperçus de sondépart que par le frôlement sourd de sa robe de bure, qui s'éteignit bientôt avec le bruit de ses pas dans le silence du cloître.