‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 48 sur 63 · UN ACCOMMODEMENT · texte numérisé non relu

UN ACCOMMODEMENT

15 juin.

J'ai revu mon pauvre ami. Il est encore bien triste, mais plus calme, presque résigné, et ses paroles n'ont plus la même amertume. Son bon sens, sa conscience, et je dirai même sa philosophie, ont pris le dessus; et bien qu'il ne puisse encore se faire à l'idée que sa fille le quitte pour entrer au couvent, il est cependant devenu plus raisonnable, et il m'attendait avec impatience pour l'aider à prendre une résolution et à la déclarer.

Il a dû me trouver aussi bien adouci dans mes sentiments à regard des communautés religieuses ; et encore je ne lui ai point parlé de ma visite à la supérieure des carmélites, et de Timpression qu'elle m'a laissée. Je lui aiditsimplement qu'après demûres réflexions j'avaisreconnu qu'il y avait dans celte affaire une grave question concernant la liberté personnelle, et le respect qu'on lui doit, même dans ses enfants, surtout quand ils approchent de leur majorité ; que nous, philosophes, qui la réclamions si vivement pour nos opinionsetnosdoctrines, nous devions donner l'exemple de la tolérance; et que d'ailleurs, en matière religieuse, et quand il s'agit de la conscience et de la foi, nous ne gagnerions rien par la violence qui ne change jamais les âmes ; que s'il empêchait sa fille de suivre ce qu'elle appelle sa vocation, il la placerait dans la douloureuse alternative, ou de manquer à ce qu'elle croit un appel de Dieu, ce qui la

rendrait malheureuse, ou de désobéir à ses parents, dès qu'elle en aurait le droit, ce qui lui briserait le cœur ; qu'en somme, nous, hommes de raison, et chrétiens de nom tout au plus, nous ne sommes pas compétents dans une affaire de ce genre, et que n'ayant point de foi*ou au moins ne professant pas le peu que nous en avons, on attribuerait les motifs de notre refus à des préventions injustes, ou à des vues d'intérêt, ou à des affections personnelles ; qu'après tout il n'y avait rien de déshonorant ni pour sa fille ni pour sa famille dans une telle résolution, très-louable, au contraire, sous plusieurs rapports, et même admirable par la générosité et le dévouement qu'elle suppose : ce que le monde luimême reconnaîtrait, tout en n'approuvant pas le sacrifice et plaignant celle qui en est à ses yeux la victime.

« La victime, s'écria le père tout en larmes, c'estmoi, c'est sa mère. Elle nous sacrifie avec elle, car avec elle elle emportera au couvent tout notre bonheur. Notre maison sera pour nous un désert, quand elle l'aura quittée. Elle manquera, à tous les instants du jour, à sa mère et à moi. N'ayant plus à m'occuper de son avenir qui m'échappe, je n'ai plus de but à mes travaux, ni de consolation pour mes vieux jours. »

Hélas! ce n^est que trop vrai, et je ne pus répondre

à ses larmes que par les miennes. J'étais trop faible de

ce côté pour lui donner un courage que probablement

je n'aurais pas moi-même dans une pareille situation ;

car tout mon cœur se brise seulement à la pensée que

ma fille pourrait en faire autant. Je suis encore trop

homme de nature pour élever les autres au-dessus de

la nature. Je ne connais que la foi chrétienne pour

inspirer à l'àme cette élévation, pour lui donner la

force d'un tel sacrifice, et je ne Tai point encore à ce

degré.

Dans cette perplexité douloureuse dont je ne voyais plus l'issue, il me vint une pensée, qui est une sorte d'atermoiement ou de demi-mesure, ne, résolvatit pas la difficulté, mais la reculant, ce qui vaut mieux souvent que de la trancher, parce qu'elle laisse au temps le soin de la dénouer. Je m'empressai de la saisir.

« Cher ami, lui dis-je, la question est très-grave; et hien qu'elle ait déjà fait quelques pas dans notre esprit, puisque nous en parlons avec plus de calme, cherchant à dominer par la raison le trouble de notre cœur, la peine que nous éprouvons à prendre un parti aujourd'hui nous montre qu'elle n'est pas suffisamment mûrie, et qu'ainsi nous pouvons, nous devons même attendre un moment plus favorable pour percer l'abcès. Il n'y a point en effet de péril en la demeure. Votre fille n'a que vingt ans; il lui faut encore une année pour atteindre sa majorité. Dites-lui donc, simplement et avec tout le calme qui vous sera possible, qu'aprèsy avoirréfléchi consciencieusement, vous ne lui refusez pas le consentement qu'elle demande, quoiqu'il vous en coûte, mais qu'à son tour elledoit vous faireune concession, àsavoirquVlle ne vous parlera plus de sa vocation jusqu'à l'époque de sa majorité. C'est une épreuve que vous pourriez lui imposer, mais vous préférez obtenir de son affection ce qui est d'ailleurs dans son intérêt comme dans le vôtre. Car ce sera pour elle une année de noviciat anticipé au milieu du monde qu'elle veut quitter; et alors elle saura mieux si elle en est capable. Et, pour ses parents, ce sera une garantie de plus de ce qu'elle croit être sa vocation. Uije fois majeure et pouvant donnera son existence la direction qui lui conviendra le mieux, si elle persiste dans sa résolution, la responsabilité paternelle, qui vous incombe maintenant, en sera au moins dégagée^ puisqu'en cas d'insuccès^ n'ayant pu

empêcher la cause, on ne pourra vous en imputer les effets, »

J'ai réussi au delà de mon attente. Mon pauvre ami s'est accroché aussitôt à cette idée, comme à une planche de salut dans un naufrage. La mère a partagé la joie de son mari d'être délivrée du péril du moment, et tous les deux ont été secrètement relevés par Tespérance que répreuve d'une année tournerait au gré de leurs désirs. La fille, qui a senti qu'elle avait fait un pas dans sa voie, et dont le cœur avait sans doute aussi besoin d'un soulagement après la vivacité de la lutte, a embrassé ses parents cordialement, avec la confiance d'obtenir leur assentiment dans une année. Et voici la paix rétablie dans la famille, ou du moins une trêve, qui procure un répit sans rien terminer au fond, comme toutes les paix de ce monde.

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