‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 49 sur 63 · UN PARRAIN · texte numérisé non relu

UN PARRAIN

17 juin.

Hier a eu lieu la cérémonie du baptême démon neveu, et me voici parrain d'un enfant, par la grâce de Dieu et à mon corps défendant. J'y ai cependant apporté tout ce que je pouvais y mettre de bonne volonté, car cela rae gênait au dehors et au dedans. Au dehors, je ressentais quelque peu de respect humain de participer pubUquement à Tun des rites les plus importants d'une religion que je ne pratique guère, et à laquelle je passe pour n'avoir pas grande foi. Mais cet embarras était levé en partie parles convenances de famille, auxquelles, suivant Topinion publique elle-même, je ne pouvais me soustraire sans contrister les miens. Mon frère, qui n'est pas plus croyant que moi, m'en aurait voulu ;

car, tout philosophes que nous sommes, et sans conviction de l'utilité du baptême, nous tenons cependant à ce que nos enfants soient baptisés, et qu^ils soient élevés en chrétiens, quoique nous nous dispensions nous-mêmes de l'être.

Au dedans, j'étais un peu honteux de ce que j'allais faire, non pas que l'action me parût mauvaise en ellemême ; car on ne demande en tout cela rien qui ne soit très-moral et qui ne puisse contribuer au perfectionnement de Tesprit et du cœur. Ma honte, ou ma demihonte, provenait de ce que je n'étais pas profondément convaincu des articles de foi que j'allais réciter en place du nouveau-né, et comme son représentant dans la foi catholique. Triste représentant, plein de doutes et d'objections I Je me suis rassuré en me disant, qu'après tout, je ne suis pas hostile, ne niant catégoriquement aucun article du symbole, et au contraire, comme je l'ai constaté dans une feuille précédente, en admettant les principaux, peut-être pas encore tout à fait comme l'Eglise les explique, mais au moins assez, aux yeux de ma conscience, pour pouvoir eu affirmer la vérité.

Une autre pensée cependant me donnait quelque inquiétude. Les gens du monde, et même les chrétiens, se chargent assez légèrement des fonctions de parrain et de marraine, sans songer aux obligations morales qu'ellesimposent, et qu'on est censé accepter: carenfin,^ il n'y a pas là une simple formalité à remplir, et ce n'est pas uniquement pour faire plaisir aux parents qu'on tient leurs enfants sur les fonts du baptême. Le parrain prend devant Dieu et devant l'Église une sorte de charge d'âme . et ainsi, il ne doit pas rester indifférent à la destinée de cette âme pour laquelle il a répondu devant le ciel et la terre. Il a donc le devoir de s'inquiéter plus tard de son éducation religieuse ejt de

son salut, au moins jusqu'à 1 époque où son filleul s'unissant personnellement à Dieu par sa première communion, renouvelle librement les vœux de son baptême, et ainsi prend la responsabilité de leur accomplissement.

Or, dans Tétat présent de mon âme sous ce rapport, je me sens peu apte à prendre ce soin, ayant déjà assez à faire pour moi-même dont la foi est morte ou à peine renaissante, et qui ai tant de peine à m'éclairer en ces matières délicates. J'en tirai cette conclusion, que le lien religieux qui allait m'attacher à cet enfant, et Fespèce de paternité spirituelle que j'acceptais à son égard étaient des motifs de plus pour continuer les méditations commencées dans ces feuilles, et dont je crois avoir déjà retiré quelque fruit. Mon filleul en profitera avec moi, si, comme je l'espère, elles tournent à bien et ravivent ma foi presque éteinte. Dans cette hypothèse je. pourrai lui être utile dans son bas âge par quelques bonnes paroles à sa portée, et peut-être aussi par Texemple. Sinon, comme philosophe, je ne puis pas grand'chose pour son âme jusqu'à son adolescence, car on n'enseigne pas la philosophie aux enfants, et Dieu sait ce qu'il sera devenu quand il pourra suivre mon cours.

En somme, malgré ces tiraillements, dont je n'ai fait la confidence à personne, tout s'est assez bien passé. J'ai récité bravement le Credo à voix claire et intelligible, et sans mettre en doute en moi-même aucun des articles que je prononçais, et dont j'ai accepté les principaux, avec les corollaires qui en sortent. Seulement, comme je n'ai pas eu le temps d'examiner en détail tous ces corollaires, il y en a deux qui ont excité dans mon esprit une certaine opposition, au moins quelque embarras : l'un formellement énoncé dans le symbole

des apôtres, la résurrection de la chair ; l'autre qui n'y est pas formulé, pas plus que dans le symbole de Nicée, mais qui est afBrmé en plusieurs passages de l'Évangile, et enseigné comme un dogme par l'Église, Téternité des peines. Ces deux points de doctrine sont peut-être ceux qui choquent le plus la raison et auxquels s'attache principalement Tincrédulité du siècle. J'avoue qu'ils me paraissent difficiles à défendre, et je les rejetterais tout de suite, si je cédais aux préventions de mon esprit et aux sentiments de mon cœur. Ma conscience me fait donc une obligation de les examiner de plus près, puisque j'y ai adhéré de bouche, et un peu par surprise. D'ailleurs, un vrai philosophe ne cède point sans combat aux préjugés, et les impulsions ou les répulsions de son cœur doivent être approuvées parla raison. J'examinerai donc sérieusement ces deux articles, en poursuivant l'étude du jugement dernier que j'avais com- . mencée, et bien décidé à embrasser la vérité, où que je la trouve et quoi qu'il arrive.

LE ouQEMENT DERNIER (Reprise.)

20 juin.

Comment savoir ce qu'il en sera de nous après la mort? Puisque l'âme est immortelle, il est certain pour tout être raisonnable qu'en sortant de ce monde elle ira dans un autre. Mais les choses de cet autre monde, qui nous les dira? Il y a deux manières de s'en informer : le iaisonn<*raent et la révélation. La raison pent tirer des faits de 1 existence actuelle des inductions trèsvraisemblables qui vont jusqu'à la certitude morale. Seulement,ellesnesontquedesconséquencesrationnelle8 dont la portée objective, admise par le sens commun, peut toujours être mise en question par une philosophie

idéaliste ou sceptique. En outre, comme Fexpérience n'y est pour rien, puisque ceux qui établissent l'existence d'un autre monde par le raisonnement seul n'y ont point été et n'en sont point revenus pour nous apprendre ce qui s'y passe, il reste toujours dans leurs conclusions du vague et de l'obscurité ; et leurs opinions, produits de l'abstraction, ressemblent à des êtres de raison.

La parole de la révélation est plus nette et plus précise : elle affirme catégoriquement, dogmatiquement ce qu'elle dit avoir vu, puisqu'elle prétend venir de l'autre monde à celte fin ; elle doit donc savoir ce qui s'y passe, car si l'esprit de l'homme connaît seul ce qui arrive dans l'homme, l'esprit divin seul aussi peut savoir ce qui existe en Dieu et au fond de tout ce qu'il a fait. Celle voie serait assurément la meilleure, si elle était certaine, c'est-à-dire si la vérité et l'authenticité d'une révélation surnaturelle était démontrée. Car il n'y a point d'assurance comparable à celle donnée par la foi à ses adeptes, qui ne craignent point de livrer leur vie en témoignage de ce qu'elle leur enseigne, comme le montre l'histoire des martyrs.

Il me semble cependant qu'il y a une route intermédiaire. Un philosophe, n'ayant pas la foi en la parole révélée, peut être prêt à en admettre sincèrement les dictées ou les dogmes s'il parvient à les justifier aux yeux de son intelligence en reconnaissant leur harmonie avec les lois de la nature et de la raison. 11 peut ainsi espérer d'arriver à une bonne fin , c'est-à-dire à une science confirmée par la lumière de la foi, ou à une sorte de foi éclairée par la science. Ce ne sera peutêtre pas la foi la plus pure , parce que la raison y aura trop dé part ; c'en sera au moins le commencement ou l'ébauche, qui pourra mener à mieux. C'est cette voie moyenne que je voudrais tenter, et je crois que je le

puis sans danger ; car si je n'édifie rien, je ne détruirai rien non plus, décidé que je suis à rester neutre dans tous les cas où Taccord me paraîtrait impossible.

Ainsi, par exemple, le christianisme enseigne que chacun sera jugé dans Tautre monde, une première fois en y arrivant et pour être mis en son lieu, une seconde fois à la consommation des siècles et pour la restauration complète de la justice et de toutes choses. La raison n'a rien à objecter à ces dogmes, si elle est vraiment raisonnable. Il est évident qu'en ce monde, chacun acquiert du mérite ou du démérite par ses œuvres ; que ce mérite ou ce démérite doit lui être imputa tôt ou tard, pour qu'il en reçoive la récompense ou la punition; et que si la justice ne lui est pas rendue en bien ou en mal ici-bas, elle devra se faire ailleurs. C'est le cri de la conscience morale ; c'est aussi l'espérance des bons qui sont opprimés, de tous ceux qui, souffrant sur la terre pour la justice, ont droit à un dédommagement; comme c'est Teffroi des méchants, qui ont prospéré et joui ici-bas des fruits de leur iniquité, et dont la peine tardive n'en sera que plus terrible.

La raison comprend encore que, dans la multitude des âmes envoyées à chaque instant par la faux de la mort dans Vautre monde, une séparation préparatoire est nécessaire, et qu'ainsi elles doivent être jugées immédiatement dans l'intérêt de Tordre, et pour que chacune reçoive au plutôt la position bonne ou mauvaise qui lui revient. Mais elle ne répugne aucunement à admettre, qu'à la fin des temps, et quand le règne deTéternité devra pleinement s'établir, tout doive être réglé définitivement par l'imprescriptible équité, afin que le bien soit complètement séparé du mal , et que Dieu règne seul en toutes choses, par son amour en ceux qui l'ont aimé et servi, par sa justice en ceux qui l'ont haï et

combattu* C'est à cette restauration universelle, où le vrai, le Juste et le bien seront sans mélange et sans partage, que notre âme aspire par son désir le plus ardent, par ses puissances les plus hautes, par ses efforts les plus généreux; et elle ne sera pleinement heureuse qu'en se reposant dans la quiétude parfaite et inaccessible du souverain bien. Voilà ce que la raison admet sans difficulté; et sur ces points, sauf quelque différence de langage, elle s'accorde au fond avec le symbole chrétierr.

Mais celui-ci affirme davantage et donne des renseignements plus précis. S'il y a un jugement, il doit y avoir un juge ou des juges. La raison l'accorde, mais elle ne sait pas qui jugera : Minos, Rhadamante, Ëaque, suivant la mythologie, ou tout autre, La fable, sous ce rapport, en dit plus que la philosophie, qui se réduit à l'affirmation générale d'un jugement, sans en expliquer le mode ni les suites. Le christianisme est plus explicite. D'abord il ne reconnaît qu'un juge possible : celui-là qui voit le fond des cœurs et de toutes choses, et qui, à ce titre, est le seul juge compétent et sans appel. Puis, comme, suivant la doctrine chrétienne. Dieu lui-même s'est fait homme pour sauver les hommes, le Juge Suprême sera THomme-Dieu, venu une première fois pour les racheter et non pour les juger, et qui reviendra une seconde fois, à la fin des temps, pour juger définitivement tous ceux qu'il a voulu sauver, les uns ayant profité de sa miséricorde et de sa grâce, les autres les ayant méconnues et repoussées.

Le premier jugement, qu'on appelle particulier, aura donc lieu immédiatement après la mort par la simple comparution des âmes devant Jésus-Christ, dont le seul aspect réjouira les unes et confondra les autres. Et le jugement dernier, qui sera universel, s'accomplira en

grande pompe, en face du ciel et de la terre, par Tapparition majestueuse du Christ sur son trône, entouré de la multitude des anges qui auront convoqué toutes les créatures des quatre coins de l'univers et même du fond des enfers, car les damnés comparaîtront aussi, et pour la dernière fois, dans la lumière céleste qui, après avoir mis au jour et devant tous leur abomination, les précipitera pour toujours dans l'abîme du mal et de leur supplice.

Tels sont, à peu près, les détails que donne h parole révélée sur le jugement après la mort. La raison les accepte pour la plupart; seulement il y a quelques points qu'elle trouve obscurs, et d'autres qu'elle est portée à rejeter comme absurdes ou révoltants. C'est à examiner.

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