‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 50 sur 63 · LES ANGES · texte numérisé non relu

LES ANGES

25 juin.

11 est évident" que le juge suprême et sans appel, le grand juge, doit tout savoir pour être infaillible dans ses décisions, et être tout-puissant pour les faire exécuter. A ces titres, la raison n'a point de motifs pour récuser le Christ, s'il est vraiment Dieu ; et en outre, s'il a été homme comme nous, il a connu par expérience les misères et les faiblesses de l'humanité.

Cependant, tout juge assis sur son tribunal a des ministres, des serviteurs, pour convoquer et faire comparaître les accusés, et pour les conduire en leur lieu après le jugement. Aussi l'Évangile dit, qu'à son second avènement, le Christ apparaîtra sur les nuées avec une grande majesté et entouré de la multitude de ses anges. Les anges sont de purs esprits créés dans la justice et dans

la sainteté pour être, comme leur nom l'indique, les hérauts des desseins du Tout-Puissant et les exécuteurs de ses ordres. Ils se tiennent devant son trône, dans la coalemplation de réternelle vérité, de la beauté infinie, et attendant avec respect le moindre signe de sa volonté pour Taccomplir. Créatures intelligentes et libres, les anges ont dû être éprouvés, afin de se donner au service de Dieu volontairement et avec amour. L'un d'eux, l'un des premiers dans la hiérarchie céleste, s'est détourné de Dieu par orgueil, et en s'élevant contre son maître a prétendu se soustraire à sa domination et se faire semblable à lui. C'est cette créature qui a inventé le mensonge, le mal et la mort. Il a réussi à entraîner dans sa révolte une partie de la milice du ciel, qui a été pré-cipitée avec lui hors du royaume divin. De là, scission dans la création : scission entre le Créateur et les créatures, et des créatures entre elles. Telle est, selon FÉvangile, l'origine du mal, de la mort et de tout ce qui s'en est suivi.

Eh bien ! après y avoir mûrement réfléchi, moi philosophe, je dis qu'il n'y a rien dans cette doctrine que la philosophie ne puisse admettre, si elle est de bonne foi et conséquente avec elle-même. Je ne dis point qu'elle trouverait ces choses par ses propres lumières, mais seulement qu'elle n'a aucune raison valable de les nier, quand on les lui découvre. En effet, si elle admet la création par un Dieu tout-puissant, elle doit aussi reconnaître la hiérarchie ou les degrés divers des êtres créés. Comme sur la terre il y a des gradations depuis le minéral, qui en est la base, jusqu'à l'homme qui en paraît le couronnement, la science, s'élevant à travers tous les règnes, avec la vie plus ou moins dévelop4)ée qui les anime, jusqu'à celui de l'intelligence ou de l'esprit, apogée de l'humanité, et en continuant à monter par

l'analogie, ne peut manquer d'établir rationnellement dans un monde supérieur d'autres degrés intermédiaires entre Tintelligence du genre humain et l'esprit infini qu'elle appelle Dieu... On les nomme esprits purs, parce qu'ils n*ont point de corps matériel, ce qui les met au-dessus de Thomme par la plus grande liberté de la pensée et de Taction. L'Écriture sainte reconnaît neuf degrés principaux dans cette hiérarchie céleste. La philosophie n'a aucun moyen de vérifier cette assertion ; mais qu'il y en ait plus ou moins, cela importe peu,'si elle est obligée d'admettre une gradation d'êtres spirituels entre l'homme et Dieu , auxquels on ne peut attribuer d'autres fonctions que d'être les serviteurs de Dieu et ses ministres auprès des hommes.

Dans nos cours de métaphysique, au lieu de disserter sur l'Être universel, général et particulier, sur l'être et le non être, le nécessaire et le contingent, le possible et l'impossible, et autres idées abstraites qui n'apprennent pas grand'chose, ne devrait-on pas exposer une véritable doctrine pneumatologique ou des esprits à tous les degrés et dans tous les règnes? Et après avoir considéré l'esprit dans les sphères inférieures, l'esprit minéral, végétal, animal et hominal, et décrit la manifestation de chacun avec ses caractères spéciaux et dans le développement de la vie^ui l'anime, ne devrait-on pas aller plus haut et essayer de conjecturer par l'induction ce que doivent être les esprits surhumains qui existent entre l'homme et Dieu ? Ici, sans doute, on aurait besoin de la parole révélée ; car nos sens et leurs instruments n'atteignent point les choses de l'autre monde, et, pour connaître quelque chose de ces êtres invisibles pour nous, il faut un enseignement surnaturel, comme celui de la foi. Mais quel inconvénient y aurait-il à profiter de cet enseignement, dans une cer-

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laine mesure, pour faire une philosophie plus complète et plus autorisée? Elle n'avancerait rien que la raison ne puisse concevoir et admettre; et dans le cas contraire, elle s'abstiendrait. Car si, dans la nature ellemême, il y a mille choses qu'elle ne saurait expliquer, et que cependant elle ne peut nier, pourquoi, en ce qui dépasse la nature, nierait-elle des choses inexplicables ou, au moins, inexpliquées? D'un côté comme de l'autre, la portée de sa compréhension n'est point la mesure nécessaire de la vérité.

Pour moi, d'après ces considérations, je ne me crois pas endroit denier Texistence des anges ou des esprits purs. Ma raison m'obligeant à les supposer comme des intermédiaires entre l'esprit divin et l'esprit humain, ma supposition s'autorise volontiers du témoignage de la parole sacrée, et loin d'y voir un obstacle à ma philosophie, j'y trouve au contraire de quoi remplir une lacune de la métaphysique par une véritable pneumatologie.

Quant à ce qui concerne Satan et les anges rebelles, qui, en se séparant de Dieu , se sont élevés contre sa puissance, qu'on les appelle comme on voudra, cela m'importe, peu, et je ne disputerai pas sur les mots; mais je ne puis pas ne pas y voir une histoire véritable , un récit exact de ce qui est arrivé dans l'origine.

Ma raison me dit en effet que s'il y a du mal en ce inonde, et personne ne le conteste, ce mal a dû avoir un auteur ou une cause. Or, cet auteur du mal ne peut pas être le Principe du bien ou le Bien souverain, d'où le mal n'a pu sortir. Donc un autre que Dieu en a été la cause; et cette cause doit être une créature dont l'imperfection seule peut être la source du mal ou de la négation du bien. Mais le mal moral ne peut être fait que par un être moral doué d'intelligence et de liberté.

Donc cette créature est un esprit qui a, par l'abus de sa pensée et de sa liberté, engendré le mal en opposant sa volonté à la loi divine, le mensonge à la vérité. Et ce prince du mal et du mensonge est une personne, comme Dieu est personnel. A cette personne funeste, père du mal, du mensonge, et de la mort qui en est sortie, il faut bien assigner un nom comme à toute personne vivante^ un caractère en raison de ses œuvres, une manière d'être déterminée par sa perversité, et enfln un lieu ou un triste royaume qu'il s'est fait en dehors du règne de Dieu. Cet esprit pervers, les chrétiens le nomment Satan, le démon ou le diable. Que les philosophes l'appellent autrement, si bon leur semble, cela n'a point d'importance, pourvu qu'on admette son existence et son action dans l'univers; et, en vérité, peut-on nier raisonnablement Tune et Tautre au milieu du duel incessant du bien et du mal parmi les hommes? Peut-on nier, puisqu'il y a une révolte flagrante dans le monde, que celui qui l'a commencée et qui l'entretient par tous les moyens, n'exerce sa puissance dans la sphère ' des ténèbres opposée à celle de la lumière, dans un lieu de discorde et de désolation en dehors du royaume de la paix et du bonheur? C'est ce lieu que dans toutes les langues on appelle TEnfer.

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