LE PARADIS
27 juid.
LMssue nécessaire d'un jugement est la déclaration du mérite ou du démérite de l'agent moral, et par conséquent de la récompense ou de la punition qui lui reviennent. Donc il doit y avoir dans l'autre monde un
lieu des récompenses et un lieu des punitions, quelles que soient les unes et les autres, et sous quelque forme qu'elles se produisent. En cela, la philosophie s'accorde avec la religion. Mais la religion est bien plus explicite sur ces choses. Parlant plus aux sens et à Timagination des peuples, elle les excite davantage par l'espérance des biens qu'elle leur promet dans la vie future, et par la crainte des peines dont elle les menace. La philosophie dit sèchement que la vertu sera récompensée et le vice puni, sans expliquer le mode du châtiment, sa durée, ni les moyens de l'abréger ou de l'adoucir ; elle ne dit pas davantage en quoi consiste la rémunération, quel bonheur elle donnera, si ce bonheur sera inamissible, éternel, ou s'il pourra diminuer ou même se perdre de nouveau.
Plusieurs philosophes ont fait là-dessus des hypothèses dont les plus célèbres sont la métempsycose et le progrès indéfini. La première suppose la transmigration des âmes d'un règne dans un autre, où elles revêtent des formes d'existence plus parfaites en raison de leur élévation par les vertus ouïes talents qu'elles ont eus dans la vie présente, ou, au contraire, un organisme inférieur, si elles ont été plus attachées à la terre et dominées par les instincts les plus grossiers. La seconde fait voyager les âmes à travers toutes les sphères de l'univers jusque dans les astres, où chacune trouve une atmosphère analogue au degré de son développement, et ainsi un bonheur relatif qui s'augmentera de sphère en sphère par une tendance incessante vers Tinfini qu'elle n'atteindra jamais t ce qui n'est pas le moyen d'obtenir un repos définitif et une parfaite béatitude. Il est clair qu'ici, si l'on veut sortir de l^abstraction philosophique qui n'appfend pas grand'chose, on se lance par l'imagination dans des spéculations sans fin,qui ne sont point prouvées
et qui ne prouvent rien, sinon Pesprit plus ou moins inventif de leurs auteurs.
Les diverses religions des nations ont fait un paradis analogue au caractère du peuple, à sa manière de vivre, à ses habitudes et à ses idées. Aux nations guerrières et barbares on a offert comme récompense Tappareil et la gloire de la guerre, et ce sont les plus vaillants qui la remporteront. Aux populations sensuelles, des voluptés sans fin par la satisfaction complète et toujours renouvelée des appétits de la chair. Dans les pays où l'activité de Tesprit et du corps est une fatigue, où l'on aime par-dessus tout le repos, et la rêverie, le bien suprême a été placé dans la cessation de la pensée, dans rimmobilité de la volonté, dans l'anéantissement de la personnalité absorbée par la contemplation de l'infini, dans la vie universelle du grand Tout. C'est le paradis du panthéisme. Les Grecs, qui ont tiré de rOrient leur religion comme leur philosophie, ont établi deux manières de récompenser finalement la vertu : l'apothéose et la béatification des champs Élysées. Les Romains, qui n'ont rien inventé en ces matières, ont adopté les croyances et les opinions des Grecs. Seulement ils ont deshonoré Tapothéose par la flatterie, en l'accordant à des scélérats ou à des insensés revêtus de la pourpre impériale, et leur ciel a été composé de telle sorte, comme au reste déjà TOlympe des Grecs, qu'un honnête homme aurait eu honte de s'y asseoir.
Quant au bonheur des champs Élyséens, tels que Yirgile et ses imitateurs les ont décrits, ce sont des promenades de campagne et des conversations de beaux esprits, qui sans doute ont parfois leur charme, mais auxquelles on s'habituerait vite, etdont, à coup sûr, une âme un peu élevée ne ferait pas ses délices pendant l'éternité. En tout cela on sent l'impuissance de l'ima-
gination humaine, qui transporte dans une autre sphère les jouissances de celle-ci en les exagérant le plus qu'elle peut et cherchant même à les éterniser. (Test de Tinfinj construit avec du fini, ce qui ne peut donner que le vague de l'indéfini.
n me semble que rÉvangile est bien plus élevé, je dirai même plus philosophique que toutes ces utopies. Il proclame hautement^ sans chercher à éblouir ni à attirer les hommes par des images et de la poésie, que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu et que l'esprit humain n'a jamais conçu ce que Dieu réserve à ses élus; et, n'essayant pas de représenter par des tableaux ce qui surpasse les sens et la raison, il se borne a affirmer que la récompense des âmes pures est dans la participation à Féternelle yie, dans la vision béatifique de la vérité infinieet de ses perfections. L'âme obtient cette participation par son union avec Jésus-Christ, dans lequel l'humanité a été associée à la divinité, en sorte que le chrétien fidèle, devenu membre de TÉglise, corps mystique de l'Homme-Dieu, vivant ici-bas de sa grâce, vivra au ciel dans la plénitude de sa gloire. Il vivra dans le sein de Dieu et de son existence infinie, sans être cependant absorbé par l'infini, et tout en conservant intègre sa personnalité au milieu de la lumière universelle. Sans partager l'essence divine, incommunicable à la créature et qui réside uniquement dans les personnes de la Trinité sainte, il sera divinisé même dans son corps par la glorification du Christ, dont il est membre, et qui, après l'avoir régénéré et nourri de son sang, le remplira de sa splendeur et de sa félicité à tout jamais. Voilà ce qui est promis aux chrétiens comme le prix suprême de leurs efforts dans la vertu, comme l'apogée de la béatitude qui contemplera la lumière de la vérité dans son foyer,
et puisera le bonheur à la source même de tout bien. Jamais, il faut en convenir, on n'avait présenté aux hommes un pareil idéal de gloire et de bonheur. Quelques anciens philosophes avaient déjà dit que la perfection de l'humanité est de ressembler à la Divinité, et de s'en rapprocher le plus possible par cette ressemblance. Ils supposaient alors sans doute, dans leur raison plus éclairée que celle du vulgaire, que la Divinité devait être la source de toutes les perfections. Mais ce n'était pas à une telle divinité que la religion du peuple offrait son adoration ; et certes, il n*y avait pas un grand effort de vertu à faire, ni surtout de grands sacrifices à accomplir, pour se rendre semblable aux divinités de l'Olympe.
Le Dieu des chrétiens, au contraire, est le Père des lumières et de toutes les vertus, la source de tous les dons parfaits qui descendent du ciel. Il est le bien souverain, la vérité universelle, la plénitude de la justice, la beauté sans tache. H est Tamour infini et la vie éternelle; et ainsi la créature qui a l'honneur et le bonheur de se donner à lui par le fond de son être et avec tout l'abandon de sa volonté ne peut plus déchoir de la gloire ni perdre la félicité qu'elle en a reçue, parce que, une fois admise dans le sein de Dieu, elle le possède comme elle en est possédée, et le connaît comme elle en est connue. C'est comme un mariage indissoluble entre l'humanité et la Divinité, accompli d'abord en la personne du Christ, et par lui en tous les hommes de bonne volonté qui ont reçu en eux la vie descendue du ciel. C'est pourquoi il a dit : « Faites, 6 mon Père, qu'ils soient un avec nous, comme vous et moi nous ne sommes qu'un. » Et ce qui met le comble à la félicité promise par l'Évangile, c'est qu'elle ne peut plus défaillir. Elle n'est pas, comme le bonheur des philosophes ou des
autres religions, une accumulation, une exagération indéfinie de jouissances naturelles, et par conséquent bornées et périssables ; elle est transfigurée à tout jamais par la participation à la vie divine dont elle est remplie et qui lui communique son immutabilité. Elle a « choisi la meilleure part, la chose uniquement nécessaire, » c'est-à-dire la possession du souverain bien, et « cette part ne lui sera jamais ôtée, » parce que rien ne peut plus prévaloir contre Tamour divin qui la possède dans une indéfectible unbn.
Tout cela me paraittrès-beau,vraiment digne de Thomme, et peut-être trop au-dessus de sa nature. Carenfin, par les forces et avec les conditions de cette nature, il peut devenir très-savant, très-puissant, très-vertueux, même jusqu'à Théroïsme en certaines occasions ; mais uni à Dieu jusqu'à partager sa vie, et perdu en Dieu pour ainsi dire au point de ne faire plus qu'un avec lui, je ne comprends pas encore comment cela peut se faire. On dit que c'est par le secours surnaturel de la grâce; et je conviens que si cela est possible, ce ne peut être que par une exaltation toute particulière de la nature humaine élevée au-dessus d'elle-même. Mais ce moyen surnaturel ne me semble pas clair non plus. Enfin ce n'est pas seulement l'âme qui sera ainsi glorifiée, c'est encore le corps autrefois uni à cette âme, qui, au jour de la résurrection, sera transfiguré à son tour, afin que l'humanité participe dans les deux parties de son être au bonheur qu'elle aura mérité par leur concours. Ici encore je suis obligé de reconnaître qu'il y a une grande rigueur de logique entre tous ces dogmes, qui sortent les uns des autres et tous d'un premier principe : l'incarnation du Verbe pour le salut du monde. En outre, toutes ces conséquences, si étroitement liées entre elles et à leur principe, répondent parfaitement aux
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aspirations de Fâme humaine, qui a soif d'élévation, d'agrandissement, de félicité et d'immortalité. Mais le principe est-ii vrai, ou plutôt le fait de l'incarnation de la divinité de Jésus-Christ est-il réel, ou n'est-ce qu'un mythe? Voilà toujours la pensée qui me revient et me persécute, quoique le personnage du Christ, sa vie, sa mort, et l'immense révolution qu'il a produite sur la terre me paraissent inexplicables s'il n'était qu'un homme.
Toutefois je veux aller de l'avant malgré mes obscurités et mes doutes. Les difficultés ne me rebuteront pas, si chaque jour je gagne quelque chose, si peu que ce soit. Or, de mes réflexions d'aujourd'hui, je crois pouvoir conclure avec assurance que le paradis chrétien est le plus sublime, le plus pur, le plus spirituel de tous; et qu'à ce titre, non-seulement la philosophie n'a point de raison valable de le nier, mais encore qu'elle doit l'accepter, sinon avec toutes ses formes que l'imagination peut varier, au moins dans le fond, comme la récompense la plus digne d'un être intelligent et libre.
L'CNFCR