‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 52 sur 63 · juUlet · texte numérisé non relu

juUlet

Ce que je disais avant-hier du paradis s'applique également à l'enfer. C'est la contre-partie ; car, si les bons doivent être récompensés, les méchants seront punis. La justice veut l'un et l'autre ; elle demande impérieusement que ceux qui ont satisfait tous leurs désirs et ont recherché leur jouissance en dépit de la loi divine, malgré les protestations de leur conscience et aux dépens de leurs semblables, s'ils n'ont pas expié leurs désordres ici-bas par la soutfrance et le repentir, soient

frappés ailleurs de la peine méritée par leurs fautes et leurs crimes. Les philosophes Fadmettent comme les théologiens. Seulement, ici encore, les philosophes restent dans le yague de Tabstraction^et tout en affirmant qu'une . peine est nécessaire, ils n'en déterminent ni le lieu, ni la forme, ni les moyens. Us sont portés à croire que cette peine est tout intérieure, ou, comme ils disent, subjective, la bornant aux remords d'une conscience plus éclairée et qui reconnaîtra en quoi elle a manque à la loi. Il faut avouer qu'il n'y a pas là une sanction bien terrible ; et comme les hommes se font aisément une fausse conscience qui voile le mal ou Tatténue, parfois même le justifie, et cela arrive aux plus intelligents et aux plus instruits, ainsi peut-il advenir que, si les consciences sont livrées à elles-mêmes dans un autre monde,^ elles persistent dans leurs illusions de justice propre, à moins que l'action vengeresse d'une puissance extérieure et les impressions douloureuses d'un châtiment objectif ne dissipent les erreurs ou les artifices de la raison qui les a égarées.

D'ailleurs il faut bien que ces âmes enlevées à la terre aillent quelque part, dans un lieu en rapport avec le jugement rendu contre elles, et où doivent se trouver les agents et les instruments de l'exécution. Ici encore, les religions sont plus instructives et plus nettes que les phiiosophies , et elles doivent l'être, puisqu'elles prétendent tenir du ciel même leur enseignement. La mythologie païenne s'est donné carrière en cette matière, et celui qui a fait ses études classiques connaît le Styx, l'Achéron, Caron et sa barque, Cerbère, Pluton, Proserpine, les Parques, les Furies, le supplice de Tantale, le rocher d'Ixion, le vautour de Prométhée, le tonneau des Danaïdes, etc. etc. Il n'y a pas de poëme épique qui n'ait sa descente aux enfers avec la descrip-

tion de ses horreurs : et si la raison chrétienne n'accepte pas tous ces tableaux et ces fables qui lui paraissent des altérations ou des exagérations des traditions primitives, l'imagination est souvent enchantée de leurs formes brillantes et de l'admirable poésie dont elles s enveloppent. Je ne m*y arrête en ce moment que pour constater le point en question, savoir, que Tidée de Tenfer ne répugne nullement à la philosophie, qui est obligée de reconnaître la nécessité du châtiment définitif des méchants au delà de ce monde, puisqu'elle admet Timprescriptibililé de la justice, et qu'elle dit, comme la rehgion : à chacun suivant ses œuvres. Autrement la loi naturelle elle-même n'aurait plus de sanction, et la providence ne serait qu'un mot vide de sens.

C'est pourquoi je n'ai aucun motif de refuser l'enfer chrétien, tel au moins que l'Évangile et la théologie le présentent. Car chez nous, comme chez les païens, l'imagination des artistes s'est ingérée dans les descrip^ tions des choses terribles de l'autre monde, et je ne me crois point obligé d'accepter toutes leurs inventions, pas même celles du Dante, si ingénieuses qu'elles soient. Mais ce qui me parait incontestable, d'après tout ce que je viens de dire, c'est que Tenfer ou le lieu des châtiments doit être plein de douleurs, puisqu'il est séparé du séjour du bonheur; enveloppé de ténèbres, parce qu'il est fermé à la lumière du ciel; et consumé par un feu sombre et dévorant, puisque la douce chaleur de la charité n'y pénètre plus, bouleversé qu'il est sans cesse par les agitations impuissantes de l'égoïsme et de l'envie. Ce quejcncpuisméconnaître, c'est que l'auteur du mal, ou la première créature qui l'a inventé, est par le fait le prince de ce royaume dô ténèbres; que les csprité qu'il a entraînés dansi sa révolte doivent y habiter

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avec lui, elle servir comme les satellites de sa fureur contre Dieu et de sa haine pour les hommes ; qu'ainsi ils partagent ses tourments comme ses forfaits; et enfin que les malheureux humains» qu'il s'évertue à tenter et à pervertir pour augmenter le nombre de ses complices, les compagnons de son supplice, s'ils ont la faiblesse de l'écouter et de se donner à lui de leur pleine volonté, comme jadis les anges déchus, vont peupler aussi la région épouvantable des damnés, quand ils persistent jusqu'au dernier soupir dans leur hostilité contre Dieu, le méconnaissant ou le blasphémant au dernier moment de leur épreuve terrestre.

Après cela, commentest constitué le lieu ou le département de Tenfer dans l'immensité de l'univers? Quels sont les agents, les instruments et la forme des supplices? De quelle nature est le feu qui y dévore les coupables sans les consumer? Je n'en sais rien, et la spéculation philosophique n'a aucun moyen de le savoir. Elle ne pourrait que faire des suppositions, des conjectures; mais la devise de la philosophie doit être la parole de Newton : hypothèses non fingo. Du reste, l'Évangile est très-sobre de ces sortes de descriptions. Il parle d'un feu qui ne s'éteindra jamais, d'un ver qui rongera les âmes et qui ne mourra point. L'Apocalypse de saint Jean présente plus d'images terribles, qui ne sont pas toujours faciles à expliquer. Mais ce qui frappe le plus dans cet enseignement, c'est sa haute intelligence et sa tendance continuelle à la spiritualité, à Tidéal qui est au fond des choses. Ainsi, de même que laissant de côté les tableaux des jouissances terrestres, comme indignes d'être comparées à celles du ciel que l'œil de l'homme ne peut percevoir, que son esprit ne peut concevoir, il fait consister le bonheur céleste dans la vision de Dieu et de réternelle vérité, dans la possession

du souverain bien, dans la participation à la vie divine elle-même au sein de l'ineffable Trinité, ce qui donne à la fois à l'âme la plus grande gloire et la plus intense félicité; ainsi, quand il s'agit de faire comprendre le supplice de Satan, de ses anges et des damnés, il va droit à ce qu'il y a de plus profond, et en montre Tessentiel dans la privation de la lumière céleste et dans la séparation de ces âmes du principe de la vie, ce qui les jette dans la mort. Ils sont donc morts tous ces esprits rebelles, tous ces dissidents de la vérité ; et dans cette mort à la vie divine, qui ne les anéantit pas, ils n ont plus qu'une vie propre, qui se dévore elle-même parla soif du bien suprême qui les brûle encore, et par le désespoir d'y atteindre, malgré tous les efforts de leur orgueil et dans la rage de leur impuissance.

Ces idées me semblent admissibles sans compromettre les droits de la raison ni la dignité de la philosophie. Mais ici surgit une question effrayante, que j'ose à peine aborder, tant je me sens prévenu contre la solution dogmatique de la doctrine chrétienne. Ce supplice, qui me semble inévitable pour satisfaire à la justice outragée, finira-t-il un jour, ou sera-t-il éternel? et s'il doit l'être, ce qui répugne à mon cœur comme à ma raison, comment concevoir le rétablissement de l'unité et de la paix, si dans quelque coin de cet univers subsiste sous une forme quelconque, et comme un capnt mortuum du crime et de la souffrance, une éternité du mal, opposée à Tétemité du bien? C'est comme un fantôme de manichéisme, qui obsède mon esprit.

LES PEINES iTERNELLES.

5 juillet.

Yoici plusieurs jours que j*agite dans mon esprit ce formidable problème des peines éternelles, et je n'en suis pas plus avancé. Je vois des raisons pour et contre, et ne sais à quoi me résoudre, parce que des deux côtés je rencontre des objections auxquelles je ne sais que répondre. Mais par-dessus ma raison mon cœur proteste, et je ne crois pas pouvoir acquiescer à ce dogme fatal. Hier cependant, j'ai été quelque peu ébranlé par une discussion entamée à ce sujet avec un savant ecclésiastique, professeur à la faculté de théologie, et dont renseignement a un grand succès. Ce prêtre est autant philosophe que théologien, et j*ai reconnu tout de suite, à sa manière d'enseigner les choses et de les exposer, qu'il était parfaitement au courant de la science actuelle. Je l'ai rencontré à un dîner chez un ami commun, et sans le connaître autrement que par sa réputation, à la première vue je me suis senti une certaine sympathie, pour lui, malgré son caractère et son habit ecclésiastique qui nous effarouchent toujours un peu, nous autres philosophes. Alors, tout plein de ma grande question qui me poursuit partout, je me suis dit : Il faut que je le fasse causer sur cette matière à laquelle il ne pense pas en ce moment, aCn d'être plus sûr, puisqu'il n'est pas préparé, d'avoir son sentiment personnel.

Néanmoins je ne voulus pas entamer la discussion à table, d'abord parce que le sujet est trop grave pour être traité inter pocula^ et ensuite parce que je sais par expérience qu'aussitôt qu'on discute en public,

Tamour-propre se met de la partie pour paraître yainqueur ou ne pas paraître vaincu ; et, dans ce cas, on se laisse dominer, même sans le vouloir expressément, par Teffet à produire sur la galerie plus que par le désir d'établir la vérité, ce qui tend à exagérer les opinions, ou au moins leur expression, quand la sincérité n'en n'est pas altérée. Je le pris donc à pari dans l'embrasure d'une fenêtre après le café, et j'eus avec lui une longue conversation, dont voici à peu près le résumé :

«Veuillez me dire, monsieur rabbé,si pour être catholique, il faut absolument croire à l'éternité des peines, ou si le moiétemelà^ns ce cas signi6e seulementune longue durée qui aura son terme : comme on dit vulgairement qu'on a attendu des siècles, pour exprimer une attente plus ou moins prolongée. Il y a dans les Écritures beaucoup de termes figurés, puisqu'elles prêtent à Dieu, qui est un esprit pur, des yeux, une bouche, des oreilles et des bras. N'y aurait-il point ici une figure du même genre, ou bien doit-on prendre le mot rigoureusement à la lettre?»

c( A la lettre, répondit-il sans hésiter; et dans toute la rigueur littérale du mot. C'est bien de l'éternité ou (l'une durée sans fin que l'Écriture entend parler. Elle dit catégoriquement, et l'Église enseigne sur sa parole, que le supplice des damnés n'aura point de terme, pas plus que la récompense des bienheureux. Relisez les passages qui l'affirment. Au chapitre ix de S. Marc, V. 43, il est écrit, que le feu qui brûlera les méchants ne s'éteindra jamais, et que Ip ver qui les rongera ne mourra point ; et quand l'évangéliste S. Mathieu (xxv, V. 41) décrit la fin du monde et le jugement universel, il met dans la bouche de Jésus^Christ ces paroles : «Allez, maudits, au feu éternel. i> La sentence est aussi positive, aussi claire que possible. L'Église en a faitofi

dogme, et par conséquent, pour être vraiment catholique, il faut l'accepter tel qu'il a été formulé dans le symbole dit de saint Athanase : Qui bona egeruntj ibunt in viiam seternam : qui vero mala^ in ignem œternum. Hœc est fides catholica : quant nisi quisque fideliter firmiterque crediderit^ salvus esse nonpoterit : Ceux qui ont fait le bien iront dans la vie éternelle, mais ceux qui ont fait le mal iront au feu éternel. C-est la foi catholique, et celui-là seul peut être sauvé qui la croit fidèlement et avec fermeté. » *

a II est regrettable qu'il en soit ainsi, repris-je ; car ce dogme est une pierre d'achoppement pour bien des hommes, dont il révolte la raison, le sentiment et la conscience, par la contradiction qu'ils y voient avec la bonté de Dieu et même avec sa justice. »

« Je ne vois pas cette contradiction, repartit Tabbé, avec le plus grand sang-froid. Veuillez me l'exphquér, et je tâcherai de répondre à l'objection. Je sais que sur cet article de foi il y a de grandes préventions chez les gens du monde, et surtout chez ceux qui n'ont jamais étudié la question sérieusement. Mais vous, monsieur, qui êtes un philosophe distingué et qui cherchez sincèrement la vérité, comme j'ai pu m'en convaincre par la lecture de vos ouvrages, vous ne pouvez pas être la dupe de préjugés vulgaires, et j'attends de vous autre chose que des phrases banales et des déclamations autichrétiennes. Il faut qu'un homme tel que vous ait des raisons bien solides pour combattre ou ne pas accepter un dogme de FÉglise, et je suis désireux de les connaître, non par inquiétude pour ma foi, qui est entière, mais par intérêt pour la vôtre et celle de beaucoup d'autretf qui sont dans le même cas. d

Je fus un peu interdit par ces paroles qui, toutes flattduses qu'elles étaient pour mon amour'-propre, me

mettaient cependant dans un certain embarras en me sommant de donner à mon opposition des motifs plus relevés et plus solides que les objections communes. Car au fond, bien que j'aie passé plusieurs jours à tourner et retourner la question, je n'avais rien de plus à dire que ce qu'on entend tous les jours dans le monde sur la dureté et l'injustice des peines éternelles. Néanmoins, comme mon honneur philosophique était mis en jeu par cet appel à ma haute raison, je ne perdis point contenance, et je lui dis modestement, mais avec une certaine assurance : a Puisque vous en appelez à ma philosophie, je vais vous parler en philosophe. »

c( Je pose en principe, et vous me l'accorderez certainement, que le nom de Dieu signifie la somme de toutes les perfections, et qu'ainsi, pour nous en faire une idée digne de sa nature, nous devons lui attribuer toutes les vertus dont l'homme est capable en les élevant à la plus haute puissance, c'est-à-dire à l'infini. Or, le plus bel attribut de Tâme humaine est lamour pur, ou la charité, dans laquelle elle puise son élévation, sa générosité, son dévouement, et c'est aussi ce qui la rend la plus digne d'être aimée. Donc l'amour à sa plus haute puissance, ou la charité universelle, doit se trouver en Dieu. C'est pourquoi nous l'appelons le Père qui est au ciel, et je crois même que dans les Écritures Dieu dit de luimême que jamais une mère n'a aimé ses enfants comme lui. Eh bien! je vous le demande, est-ce que parmi les hommes un père, une mère, n'aiment pas toujours leurs enfants, même ceux qui les ont le plus offensés et qui n'ont répondu à leur affection que par l'ingratitude? Ne voit-on pas, au contraire, cette affection s'augmenter avec les peines qu'ils leur causent? et ceux qui les affligent le plus et leur coûtent les plus grands sacrifices, ne sont-ils pas ordinairement les préférés? Et cela

est heureux, puisque les enfants méchants ont besoin de leur tendresse plus que les autres. Aussi les parents qui ne sont pas dénaturés cherchent-ils toujours à atténuer, à excuser les torts et les fautes de leurs enfants coupables, etjamaisils n*en désespèrent, ni surtout ne les abandonnent; à plus forte raison ne les condanr

nent-ils jamais à un éloignement sans retour I Et

Dieu, qui est le père des pères, qui se dit plus tendre que la plus tendre des mères, porterait contre ses créatures, dont il connaît la faiblesse, cette sentence fatale, irrémissible, qu'un cœur paternel de la terre n'oserait jamais prononcer I Oh! non, cela est impossible, et tout mon cœur se révolte à cette pensée, qui me paraît un blasphème contre la bonté divine. »

c< Tenez, je ne veux pour preuve de ce qu6 je viens de dire qu'un fait de TEvangiie, que tout le monde admire, et qui est, en effet, ce qu'il y a de plus touchant au monde : l'histoire de l'enfant prodigue »

« J'accepte votre exemple, dit-il aussitôt en m'interrompant, et vous ne pouviez m'en citer un plus propre à confirmer la doctrine de TÉglise. Oui, vous avez raison, le père du prodigue, qui est Dieu sous la forme parabolique, est le type de la bonté paternelle. Il va audevant de son fils coupable qui revient vers lui dans la misère, il lui tend les bras, le presse sur son cœur malgré son ingratitude passée. Il le retire de son ignominie, lui rend les insignes du fils de famille, et fait tuer le veau gras pour fêter son retour. Mais vous savez à quelles conditions tout cela arrive, et ce qui donne occasion à cette expansion de sa tendresse. C'est que ce fils, si longtemps ingrat, et qui a déchiré le cœur de son père par son éloignement insensé , a reconnu sa faute, est rentré en lui-même, et, vaincu par la douleur, tourmenté par le remords, s'est résolu en dépit de

son orgueil et de sa honte, à revenir à la maison paternelle et à demander sa grâce. C'est que, pour obtenir cette grâce, il se jette aux genoux de son père, avoue son péché, et déclare à haute voix que dans son indignité il ne mérite plus d'être traité comme un fils. Quand le repentir est là, et qu'il se manifeste par l'aveu du mal commis et par l'acceptation de la peine méritée, il ouvre la porte à la miséricorde, et alors la bonté s'accorde avec la' justice. Car le mal moral ne peut être détruit que par un acte de liberté contraire a celui qui Ta posé. Tant que la volonté qui l'a commis persiste dans la disposition mauvaise d'esprit et de cœur qui Ta rendue coupable, elle n'est point en état de recevoir un pardon qu'elle ne demande pas. Elle ne peut profiter d'une indulgence que son orgueil dédaigne , et qui dans ce cas ne serait pas de la clémence, mais de la faiblesse. C'est pourquoi vous ne voyez pas que le père du prodigue ait couru après lui, quand il s'en est allé dans les pays étrangers. Il ne va pas le poursuivre de ses remontrances au milieu de ses orgies ; sa voix ne serait pas écoutée, elle serait peutêtre méprisée, bafouée, ce qui ajouterait encore à la culpabilité de son malheureux enfant. La bonté, pour être efficace, doit donc prendre ses moments, et sa vertu n'entre point dans une âme dont la porte est fermée. Mais il y a deux clefs à cette porte, l'une entre les mains de Dieu, l'autre entre les mains de l'homme qui a été créé libre. Dans toute action morale, il doit y avoir la part de la liberté : un philosophe doit admettre cetlc vérité...»

c< Je l'admets certainement, dis- je, en l'interrompant h mon tour, et autant que personne je tiens à consener intact le privilège de la liberté humaine. Je reconnais qu'en tout ce qui concerne son existence et surtout la

direction de sa conduite, quelles que soient les influences auxquelles elle est exposée, la liberté a son choix à faire, son mot à dire ; qu'elle ne peut mériter ou démériter qu'en raison de ce qu'elle a voulu , et qu'ainsi chacun sera traité selon son œuvre. Mais, après cela, l'homme est si ignorant et si faible, il est si aisément la dupe de son imagination, des entraînements de ses sens et des mouvements de son cœur, que Dieu, dont la bonté égale la justice et la puissance, doit avoir pitié de lui, et quand il Yoit qu'il va se perdre, lui tendre une main secourable en lui fournissant par sa grâce, et de toutes les ma* nières, les moyens de s'arrêter sur la pente fatale de Tabîme. »

c( Oui, sans aucun doute, reprit Tabbé, et c'est aussi ce qu'il a fait dès le commencement, et ce qu'il fait encore tous les jours. Il a été ému de pitié après le crime d'Adam; et son amour paternel, tout en le punissant, lui a rendu l'espérance au milieu de sa misère en lui promettant un Sauveur. Par les patriarches, par la loi donnée au Sinaï, par le gouvernement de Moïse, par l'éducation du peuple choisi et enfin par ses prophètes, il a préparé à travers les siècles l'avènement de ce Sauveur, du Messie, qui n'était rien moins que son Fils bienaimé ou son Verbe divin. Au temps marqué, le Verbe incarné est descendu en personne du ciel pour instruire, guérir et racheter l'humanité ; et vous savez comment il a été reçu et traité. Néanmoins il a accompli son grand sacrifice, expiant l'iniquité des hommes par Teffusion de son sang substitué à celui des coupables , et pour leur rendre la vie du ciel apportée à la terre par ce sang divin. Vous savez encore comment les Juifs ont reçu ce sang régénérateur qu'ils ont tourné en malédiction sur leurs tètes et celles de leurs enfants. Puis, Jésus-Christ a envoyé ses apôtres annoncer l'Évangile du salut par

toute la terre , et il a établi dans son Église et par ses sacrements une source intarissable de grâces et de bénédictions. L'enseignement le plus sublime et le plus admirable a été donné à toutes les nations, dont beaucoup n'ont pas voulu profiler ; et aujourd'hui encore, combien de chrétiens rejettent et méprisent cette parole qui devait les sauver ! Il me semble que les secours du ciel n'ont pas manqué aux coupables. Et si tant de moyens de retour au bien et de salut leur ont été accordés inutilement par la bonté divine, qui a poussé la miséricorde jusqu'à descendre sur la terre en la personne de Jésus- Christ, pour les racheter au prix de son sang, se disant, comme il est écrit dans l'Évangile : « Ils ont outragé et « tué mes serviteurs, ils respecteront peut-être mon c( fils ; » on ne peut pas accuser Dieu de n'avoir point fait assez pour des ingrats, de n'avoir pas été assez patient à souffrir leurs mépris , en un mot de n'avoir pas été assez père, lui qui l'a été jusqu'à donner sa vie pour ses enfants. Que voulez-vous qu'il donne de plus? et quelle voie reste-l-il à la miséricorde pour convertir ceux qu'un tel sacrifice n'a pu toucher? »

Moi. — « Je comprends cela, monsieur l'abbé, et si tout ce que vous venez de dire est vrai, et je ne mets pas en doute que vous ne le croyiez, assurément l'ingratitude des hommes est grande, et ils ont mérité tout ce que vous voudrez, excepté un éternel supplice«Car je ne puis accepter cette idée. Elle révolte mon cœur à un tel point, que j'irai jusqu'à dire que, puisqueDieuest tout-puissant,il devrait user de son pouvoir infini pour sauver les âmes sans elles, même malgré elles, plutôt que de laisser des misérables créatures se précipiter en aveugles dans un abîme sans fond et sans retour. J'aimerais encore mieux de sa part un coup d'état qui les sauverait, que ce respect

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de la liberté, qui les abandonne à l'égapement et à la ruine. »

L'abbé. — «Ah! monsieur, vous m' étonnez ! Est-ce donc à moi, théologien, et à ceux qu'on accuse de vouloir asservir les hommes par l'autorité de la foi, de prendre le parli de la liberté contre un philosophe? Non, monsieur, ce que vous demandez est impossible. Cette liberté est sainte, inviolable comme tout ce qui vient de Dieu. C'est lui qui nous Ta donnée avec notre nature, et Dieu ne reprend jamais ses dons. Il veut régner sur des êtres libres et non sur des esclaves. 11 fait ses délices d'habiter dans nos âmes, mais à la condition d'y être admis de préférence et par la prédilection d'un amour volontaire. C'est pourquoi, tant que cette liberté lui résistera, se fermera à sa parole et repoussera sa grâce, il ne peut rien pour elle. Si elle s'oppose à lui pendant Téternité, elle en portera éternellement la peine. »

Moi. — « Je vous remercie, monsieur l'abbé, dem'avoir rappelé au respect de la liberté, dont parfois, notis autres philosophes, nous faisons trop facilement bon marché quand elle nous gêne, et que nous exaltons jusqu a Pindépèndance quand elle peut nous servir. Je suis donc obligé de vous accorder qu'il n'y aura pas de remède à sa perversion, tant que durera son opposition au bien, et qu'ainsi Téternilé de sa révolte entraîne l'éternité de son châtiment. Mais cette persistance sans fin dans le mal est-elle possible? est-elle concevable? et ne peut-on pas espérer de la longueur du temps, et par la douleur même des expiations, le retour du repentir qui rouvre l'accès à la miséricorde divine? Faut- il abandonner tout espoir de réhabilitation, et y aurait-il dans l'univers un lieu de supplice dont on ne sorte jamais, et où la terrible parole du Dante soit écrite à la porte:

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