IH') J00R5AL
« Vous qui entrez ici , laissez tonte espérance? » L'abbé. — « Si cet efTroyable lien existe, mon cher monsieur, et la doctrine catholiqne l'affirme, ce n est pas à Dien qn'il faut s'en prendre ; car il a fait tontes ses créatures pour le bonheur, et, même quand elles Font perdu par leur faute, il Tout encore les y ramoier toutes, et TOUS contiendrez quMl n'a rien négligé pour cela ; il a épuisé en leur faveur toutes les ressources de sa miséricorde. Nous avons vu de grands saints, saint Yincent de Paul et plusieurs autres, dans leur profonde pitié du sort des chrétiens captifs chez les infidèles, offrir leur vie pour les délivrer en prenant leurs chaînes. Dieu, tout Dieu qu'il est, a fait pins encore; il s'est anéanti, comme dit saint Paul, jusqu'à se faire homme pour racheter les hommes ; et non-seulement il s'est fait semblable aux esclaves qu'il est venu délivrer, mais encore il a donné tout son sang pour prix de leur rédemption. Si donc il n'a pas réussi pour tous, il faut en accuser uniquement la mauvaise volonté de la créature qui lui a jeté au visage le sang divin qui devait la régénérer et Tafl^ranchir. »
Moi* — <c Ce que vous dites là, monsieur l'abbé, peut valoir pour l'homme auquel le moyen le plus puissant du salut a été accordé. Mais le prince du mal, Satan et ses satellites, tous les premiers habitants de l'enfer, je ne sache pas qu'un Dieu soit descendu du ciel pour les secourir, et l'Église ne nous dit pas qu'un Christ ait été crucifié pour leur salut. Dieu n'a-t-il donc rien fait pour ceux-là^ et ne pourrait- on pas le taxer de cruauté à leur égard? »
L'abbé. — « Dieu ne peut être cruel, monsieur, autrement il ne serait pas Dieui Mais s'il est infiniment bon, il est aussi souverainement juste ; et comme sa bonté se manifeste pleinement par la félicité infinie
accordée à ceux qui Taiment, sa justice s'exerce par le châtiment d'un malheur infini qu'il inflige à ceux qui le détestent, ou plutôt qu'ils s'attirent eux-mêmes par leur opposition obstinée, et qui ne pourrait cesser qu'avec elle. Là est toute la question. »
« Or, sous ce rapport, la position de Satan et des anges déchus n'est pas la même que celle de Thommc. Le prince du mal, dont l'orgueil s'est élevé contre Dieu avec l'ambition de le supplanter, qui a inventé le mensonge, riniquité et la mort, a fait tout cela avec la pleine intelligence de son acte, dans le plein exercice de sa liberté, et par conséquent au mépris do la lumière divine qui l'éclairait et de toutes les grâces dont il était comblé. D'un seul coup, dans une épreuve unique, il a perverti au fond sa volonté, en la tournant directement contre son auteur dont il a renié la souveraineté, calomnié la vérité et blasphémé le saint nom. En lui, l'esprit propre de la créature a péché contre le Saint- Esprit, et par là il s'est rendu indigne à jamais de le recevoir. Les tourments qu'il endure au-dedans de luimême, comme les supplices extérieurs qui le torturent, loin de briser son opposition, n'ont fait que l'endurcir; et il s'exalte d'autant plus contre son juge, qu'il ressent davantage les effets de sa justice. 11 ne peut donc, en cette triste disposition, profiter de sa cruelle expérience, qui ne sert, au contraire^qu'à redoubler ses fu-* reurs.
« Nous avons peine à concevoir^ faibles humains que noussommeS) cet excès d'obstination dans la haine; et cependant nous en voyons quelquefois parmi nous de lamentables exemples dans les hommes qui vivent et et meurent sans Dieu, employant la vie qu'il leur a donnée à méconnaître son autorité, et même à nier son existence pour n'être pas gênés dans la leur, le pour-
suivant jusqu'au bout, lui et ceux qui le servent, de leurs outrages, et finalement expirant le blasphème à la bouche, et insultant à leur dernier soupir le Tout- Puissant entre les mains duquel ils vont tomber. Avezvous vu, monsieur, des hommes mourir de celte façon? Ten ai vu, et je puis vous attester que c'est un spectacle effroyable.
a Eh bien, comment voulez -vous que des âmes qui terminent l'épreuve de cette vie en employant la dernière pensée de leur esprit, le dernier acte de leur liberté, le dernier battement de leur cœur, le dernier souilDe de leur voix à renier Dieu ou à le maudire, puissent jamais se réconcilier avec lui? Quels moyens voulez-vous qu'ils trouvent ailleurs pour changer de disposition, s'amender et se repentir, quand ici-bas ils ont méprisé, repoussé, bafoué, et par conséquent rendu inutiles tous les secours de la miséricorde céleste? Ces secours n'ont-ils pas surabondé en eux et autour d'eux sur la terre par la charité du Christ, du Verbe incamé, qui s'est s'abaisse jusqu'à eux pour les sauver par sa parole et la vertu vivifiante de son sang divin, et qui, après les avoir régénérés au baptême, les a nourris du pain du Ciel à leur première communion par les mains de TËglise, dispensatrice de toutes les grâces d'en haut? »
Moi. — « J'avoue, monsieur l'abbé, que cela me parait difficile, et qu'il faudrait à ces âmes un grand désir du bien et un secours extraordinaire pour se convertir. Malheureusement ce désir du bien leur manque, et par conséquent le motif et la force pour le chercher; et, en fait de secours extraordinaire, je conviens qu'on ne saurait en imaginer un plus efficace que le sacrifice d'un Dieu pour les sauver : et ils l'ont dédaigné. Toutefois, je ne puis me résoudre à croire que cela soit im-
possible; et dans cette Tue, si vous le permettez, je vais prendre la question par un autre côté, en tous demandant si Téternité des peines, qui, au premier abord, semble contraire à la bonté de Dieu, parce qu'un châtiment sans fin, sans espérance, révolte les sentiments naturels du cœur, ne peut pas être considérée comme une contradiction flagrante à la justice divine. A ce point de vue, la question devient encore plus sérieuse. Ce n'est plus une affaire de sentiment, mais de raison; et un homme éclairé, un philosophe, vous le comprenez, ne pourrait accepter une doctrine fondée sur l'iniquité. T»
L'abbé. — a Je comprends cela, monsieur, et si je voyais une injustice dans Téternité des^eines, je serais le premier à la rejeter. Mais TËglise, qui est Torgane de la bonté infinie, l'interprète de l'immuable vérité, est aussi le ministre de la justice suprême, et ainsi elle ne peut enseigner ni la cruauté, ni Terreur, ni l'iniquité. Dans cette confiance, j'attends avec calme vos explications. »
Moi. — c< Vous le savez aussi bien que moi, monsieur l'abbé, c'est un principe de droit naturel, que, tout délit méritant une punition, la punition doit être proportionnée au délit, en raison de l'intention de l'agent et de la gravité de l'acte. La perfection de la législation pénale est donc d'établir cette proportion, et même une certaine analogie entre la faute et le châtiment, ce qui rend ce dernier aussi équitable qu'il est possible. En outre, elle doit avoir le but moral de contribuer à amender le coupable par l'application de ses rigueurs, et non pas seulement de préserver la société ou de venger la loi, comme on disait autrefois. De cette manière la punition tourne au bien du criminel en même temps qu'à l'avantage de la sr-
ciété, qui peut retrouver dans un scélérat converti un membre utile de plus. Tel est le caractère et la tendance des législations modernes : et je ne mets pas en doute que rÉvangile, par la charité et le prix qu'il attache au salut des âmes, n*ait contribué à ce progrès.
«t Ceci posé, il me semble que la pénalité céleste, telle que l'Ëglise la promulgue, manque essentiellement à ces principes qui font la gloire des lois criminelles de nos jours.
« En effet, premièrement, il n'y a point de proportion entre une faute, si grave qu'elle soit, mais qui , après tout, n est qu'un acte passager de la créature, et un supplice effroyable qui n'aura point de terme. On ne voit pas non plus d'analogie entre la désobéissance d'un ange ou d'un homme et sa damnation éternelle, a moins qu'on ne prétende que Dieu veut se venger et jouir éternellement de sa vengeance, ce qui serait un blasphème. D'ailleurs les crimes et les outrages des créatures ne peuvent rien contre la Toute-Puissance, et il serait plus équitable de sa part de ne punir les coupables qu'autant qu'il en faut pour satisfaire à la justice. Il me semble qu'une peine aussi longue, aussi dure qu'il vous plaira, mais qui aurait une fin, remplirait cette condition et laisserait place à la miséricorde divine.
« En second lieu, la perfection d'un châtiment est, après la satisfaction de la justice, de tourner à l'amendement du criminel, ce qui est impossible s'il ne doit pas finir. Alors il n'en peut sortir que le désespoir du coupable, exaspéré^ par un malheur inéluctable, auquel il ne voit ni terme ni adoucissement.
« l)e ces considérations, n'est-on pas en droit de conclure que l'éternité des peines, sans proportion atec les fautes des créatures toujours si faibles en face du
Tout-Puissant, auquel d'ailleurs elles ne peuvent causer aucun dommage, sans utilité pour les coupables dont elles rendent Tamendement impossible, est vraiment aussi contraire à la raison humaine qu'à la bonté et à la justice de Dieu?
cf J'ai dit. »
L'abbé. — « Vous avez très-bien dit, mon cher monsieur, au point de vue où vous vous êtes placé, mais qui n'est pas celui de l'Évangile et de l'Église, parce qu'il ne répond pas à la position véritable de la créature vis-à-vis de son auteur. La justice de l'État n'a pas un pouvoir absolu sur ses membres, qu'il n'a point créés,et dont la vie ne lui appartient pas; tandis que la justice divine est celle d'un maître qui a donné la vie 5 des créatures à certaines conditions, sans l'accomplissement desquelles elles ne peuvent être heureuses. Ces conditions, il les a déclarées à ses subordonnés, leur annonçant à l'avance tout ce qui résulterait pour eux de leur violation, en même temps qu'il leur accordait la puissance nécessaire pour les observer. Il leur a dit : Si vous faites cela, vous mourrez, parce que vous vous séparerez de moi qui suis la vie. Malgré cela il leur a plu de les violer. Est-ce la faute de celui qui les avait traités si libéralement, ne leur demandant que do lui être fidèles pour cire heureux? Ils ont voulu l'être à leur manière ; et, au mépris de la loi imposée et de la menace du châtiment, ils ont prétendu ne relever que d'eux-mêmes et n'avoir que leur volonté pour règle. Us se sont donné euxmêmes la mort dont Dieu les avait menacés, et en somme ils n'ont eu que ce qu'ils ont voulu, à savoir une vie fausse, produit de leur volonté propre en opposition avec la vie véritable, à la vie divine elle-même à laquelle Dieu dans son amour avait daigné les appeler.
c( Je constate donc ce premier point : ceux qui sont
privés cbi bonheur étemel, qui n'est possible que par l'union entière avec Dieu, se sont condamnés euxmêmes en se séparant de lui par Finfraction Yolontaire de la loi.
« Mais, dites-YOus, la peine n^est point en proportion avec la faute, ni par sa gravité ni par sa durée. C'est ce qu'il faut voir; et pour cela, nous devons séparer la cause de Satan, le prince du mal, de celle de Thomme qui n'en n'a pas eu l'initiative et qui a cédé à la tentation.
« Avez-vous jamais, monsieur, sondé par la réfleiion toute la profondeur du mal primitif sortant de la volonté d'un être créé, qui, le premier, a eu la pensée et l'ambition de s*égaler à son créateur, et même de se mettre au-dessus de lui? Songez donc que c'est TinGni même qu'il s'agissait de surpasser, le Tout-Puissant qu'il était question de détrôner; et celui qui a pu concevoir une telle espérance, n'en n'ignorait pas toute la portée, puisqu'il était une des intelligences les plus hautes de la hiérarchie céleste. C'est donc l'infini même qu'il a pris pour ainsi dire corps à corps dans la lutte insensée où son orgueil immense l'a poussé en pervertissant pleinement et jusqu'au fond sa volonté. Il a donc aspiré par tout son être à la possession de l'infini, non pas par l'union avec Dieu, ce qui eût été légitime, mais par l'usurpation de sa souveraineté et la conquête de son royaume. Il ne s'est pas contenté de la participation au règne divin promise à sa fidélité. Il a rêvé d'être le roi de l'univers par lui-même, en son propre nom et pour sa gloire... a quononascendam? où ne monterai-je pas?» s'est-il écrié, dit l'Écriture. Il a voulu de toute la force de sa volonté s'approprier la puissance, la splendeur et le bonheur de l'infini, et tous ses efforts n'ont abouti qu'à l'infinité de l'impuissance , de la honte et
du malheur. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, qu'il y a une proportion entre ces deux infinités contraires, cl que Pambition sans mesure de Satan a bien mérité un châtiment sans terme? II n'a en définitive que ce qu'il a voulu, Tinfini dans le mal et dans le malheur dont il eslTauteur, c'est-à-dire dans l'empire qu'il s^est créé pour lui et pour tous les complices de sa pensée monstrueuse et de sa folle ambition.
<c Je n'ai point entendu dire que depuis des millions d'années que dure cette grande révolte, l'ange rebelle ni les siens aient fait acte de soumission pour rentrer en grâce ; et je pense que vous n'en savez pas plus que moi à cet égard, bien que nous soyons tombés d'accord tout à l'heure que le péché commis librement ne peut être réparé que par un acte opposé de la liberté. La parole sacrée nous dit au contraire, et l'expérience prouve que le roi des enfers, avec ses satellites, est sans cesse occupé à tenter, à séduire, à pervertir les hommes pour en faire des complices de sa révolte et augmenter le nombre des ennemis de Dieu. Ce n'est pas le moyen, vous en conviendrez, d'exciter la miséricorde et d'attirer le pardon. Il ne pourrait revenir au bien et au bonheur que par une grâce spéciale dont Dieu seul est le maître ; et loin de l'implorer, son orgueil le méprise ; et il veut rester autonome et souverain dans le triste royaume qu'il s'est fait. Il n'y aura donc pas plus de fin à son supplice qu'à sa mauvaise volonté.
«Vous le voyez, cher monsieur, nous tournons ici dans un cercle vicieux, sans issue, comme le châtiment des anges déchus, qui ne pourraient sortir de leur malheur que par la grâce de Celui qu'ils persistent à haïr, et qu'ils ne peuvent plus aimer. Le malheureux, qui ne peut plus aimer ! s'écriait sainte Thérèse, en parlant du démon. C'est en effet le plus grand des malheurs, parce
que la vie véritable est dans Famour ; et que les mauvais anges, en se séparant du principe de la vie avec pleine connaissance de leur acte et avec toute Ténergie de leur volonté, se sont rendus incapables d y revenir par leur esprit et par leur cœur.
«c Voilà pour Satan et les siens. Nous avons à considérer maintenant le sort de l'homme. Mais je m'aperçois que cette conversation nous tient éloignés de la société qui nous entoure, plus longtemps peut-être qu'il ne convient ; et d'ailleurs un salon n'est pas ce qu'il y a de plus commode pour un entretien aussi grave. Si vous désirez le continuer, monsieur, je me mets à votre dis- . position, et je le reprendrai avec plaisir chez vous ou chez moi, comme vous le voudrez.» J'acceptai la proposition de l'abbé, et nous convînmes que pour être plus tranquilles, nous reprendrions notre discussion le lendemain dans son cabinet.
LES PEINES ÉTERNELLES. (SuHe.)
10 juillet.
Je sors de chez le professeur de théologie, qui m'a reçu très-courtoisement, bien que, en ma qualité de philosophe, dont on a fait maladroitement un synonyme d'esprit fort ou d'incrédule, il eût pu, sans injustice, se tenir sur la réserve et dans une sorte de défiance. lia élé au contraire plein d'ouverture et de simplicité, exposant nettement sa foi et sa conviction, ce qui m'était le meilleur gage de leur sincérité. Sa confiance a excité la mienne,et après notre entretien qui s'est très-bien passé, tious nous sommes quittés avec cordialité. Je ne puis pas dire qu'il m'ait entièrement convaincu) mais il m'a in-
D'UN PHILOSOPHE. 5l9
téressé et touché, au moins assez pour que je ne sois plus révolté par le dogme qu il a vaillamment défendu.
J'ai ouvert, je ne dirai pas Taltaque, car on n'attaque que des ennemis, et je ne suis pas hostile à la religion, j'ai ouvert la discussion en ces termes :
« Monsieur l'abbé, ce que vous m'avez dit hier sur le prince du mal, ou celui qui l'a inventé, m*a frappe. Jusqu'à présent, je n'avais pas considéré d'aussi près l'origine du mal ; mais d'après vos explications, qui sont celles de la reUgion catholique , il m'est clair maintenant que le mal, le malheur et la mort ne peuvent être attribués originairement qu'à une créature sortie de sa voie, pervertie et pervertissante. J'ai donc pour expliquer l'iniquité et la douleur dans le monde, non plus une abstraction confuse, mais une personne réelle, une créature vivante qui les a produites par Tabus de sa liberté. J'admets que cette personne, ou Satan, si vous voulez, a été un grand coupable, le plus grand de tous, puisqu'il a suscité tous les autres; et à ce titre, bien que je ne puisse encore me faire à l'idée d'un châtiment éternel, je conviens cependant que si quelqu'un l'a mérité, c'est lui et les siens. Mais l'homme n'est pas dans ce cas. 11 est d'abord un être plus faible que les anges par l'esprit et par la volonté , parce que la moitié de sa nature est chair; ce qui appesantit son intelligence et entraîne son cœur par la concupiscence du corps. 11 doit donc lui être demandé moins , puisqu'il a moins reçu. Ensuite il a été tenté, séduit. La pensée du crime lui a été suggérée ; une parole perfide l'a trompé en excitant ses sens, son imagination, son orgueil, et enfin il a péché dans un moment d'entrahiement. N'y a-t-il pas en tout cela des circonstances atténuantes, et peut-on s'empêcher de voir une disproportion entre une telle fttute et une punition sans fin? »
« J'en conviens, monsieur, reprît Tabbé, le péché de l'homme est moins grave que celui de Satan à cause de sa faiblesse, et parce qu'il n'a point eu rinitiative du mal. Aussi, Thomme, quoique encore très-gravement coupable, puisqu'il ne tendait à rien moins qu'à se séparer de Dieu par la révolte, a obtenu Tindulgence divine ; cl c'est pourquoi, après sa chute et sa condamnation, par la parole même qui lui faisait connaître Tune et l'autre, Tespérance, la promesse d'un Sauveur lui a été donnée : promesse renouvelée à travers les siècles par la voix des patriarches, de Moïse et des prophètes; promesse dont la réalisation a été lentement préparée dans le peuple choisi d'où devait sortir le Messie, et qui s'est enfin accomplie pour le salut d'Adam et de sa postérité en la personne de Jésus- Christ, Dieu fait homme, vivant et mourant pour racheter les hommes ! Certes, on ne peut accuser Dieu de dureté envers les humains coupables ; car il est venu à leur secours dès le commencement par la promesse d'un libérateur. Le sang du Rédempteur, qui devait laver leurs iniquités, a été répandu sur la croix pour les affranchir de la mort éternelle : et depuis ce temps il coule, comme un fleuve de vie, dans son Église, par les Sacrements qui en appliquent la vertu vivifiante à toutes les générations. Donc tous ceux auxquels cet immense bienfait est annoncé par la parole apostolique peuvent en profiter, et aucune âme régénérée par le baptême ne se perd aujourd'hui que si elle le veut, ou plutôt parce qu'elle ne veut pas de la grâce et des moyens de salut qui lui sont accordés. Je vous le demande, mon cher monsieur, peut- on imaginer une indulgence plus paternelle après tant d'ingratitude? indulgence ou miséricorde qui va non pas seulement jusqu'à pardonner l'offense, mais jusqu'à sacrifier
D'UN philosophe! 321
la vie de Toffensé pour le bonheur du coupable? » Moi. — « Assurément, monsieur l'abbé, j'admire cette indulgence, si les choses sont comme vous le dites. Mais je ne vois pas encore bien nettement la gravité du péché d'Adam. Et en vérité, manger un fruit défendu, agréable à la vue et au goût, il ne semble pas qu'il y ait là de quoi tant émouvoir la colère du Père céleste, et attirer sur le coupable un châtiment aussi terrible que de le séparer à jamais de l'auteur de sa vie. Tous les jours nos enfants commettent de pareilles fautes, et si l'on devait mourir pour une telle peccadille, il resterait aujourd'hui peu de monde sur la terre. Qu'en dites-vous? »
L'abbé. — ccJedis, monsieur, qu'unphilosophe comme vous ne doit pas s'arrêter à la surface des choses : ce qui, j'en suis sûr, n'est pas dans l'habitude de votre enseignement ; et qu'ainsi, dans une question aussi grave, puisque le sort du genre humain en dépendait, il faut apporter une attention sérieuse à ce qui est signifié par le fait rapporté dans la Bible. Ce fait est réel et symbolique tout ensemble. Il y avait en effet, dans l'Éden, un arbre de la science du bien et du mal , à côté de l'arbre de vie et au milieu de beaucoup d'autres dont nos premiers parents pouvaient se nourrir. Le fruit du premier seulement leur était interdit, parce que le mal s'y trouvait mêlé au bien , et qu'ils avaient été créés pour ne connaître que le bien. Or, Dieu , qui a fait l'homme libre, c'est-à-dire capable de choisir entre le bien et le mal, a mis sa liberté à l'épreuve, comme il y avait mis précédemment celle des anges ; et l'interdiction du fruit de la science du bien et du mal a été le moyen de cette épreuve : ce qui signifie qu'Adam a été mis en demeure de choisir entre le bien et le mal par l'accomplissement ou l'infraction de la loi imposée. Il
devait et pouvait s'en tenir à Tarbre de la vie, qui lui donnait abondamment tout ce qui lui était nécessaire, c^est-à-dire qu'en restant fidèle à la parole divine, il trouvait sa vie dans son obéissance et par son union avec Dieu. Tenté par le prince du mal, il a, au mépris de la loi divine, mangé le fruit du mal ; ou autrement Satan Ta porté à faire , sous une autre forme, ce qu il avait fait lui-même en préférant sa volonté à celle de son auteur. Par sa désobéissance, il a donc acquis la science du bien et du mal et de leur opposition, tandis qu'auparavant il n'était en rapport qu'avec le bien, ce qui est le vrai bonheur. Il a pactisé avec Tennemi de Dieu en écoutant et acceptant la parole du mensonge qui niait la parole de vérité. Il a ac(piiescé par faiblesse au mal qui lui était dit de son Créateur, aux mauvaises intentions qu'on prétait à son bienfaiteur; et, par le désir secret excité dans son âme de devenir semblable à Dieu, c'est-à-dire indépendant et maître de lui-même, il a participé à l'orgueil et à la révolte du tentateur. Ainsi, mettre en suspicion la parole de son créateur, se défier de ses intentions et de ses promesses, violer la loi, rejeter son autorité et s'allier à son ennemi contre lui, voilà, monsieur, la peccadille dont vous parliez tout à Theure, et qui, je le crois, vous paraîtra maintenant plus grave que vous ne le pensiez. »
Moi. — « Je suis obligé d'avouer, monsieur l'abbé, qu'il y a de tout cela dans le péché originel, si on l'analyse subtilement comme vous venez de le faire. Mais ne croyez-vous pas aussi que nos premiers parents n'y ont pas vu tant de choses ; et que, comme des enfants qu'ils étaient, ou au moins sans expérience aucune, lis se sont laissés aller à l'attrait du moment, considérant, dit l'Écriture , que le fruit était beau à voir et devait
être bon à manger : ce qui impliquerait dans leur faute plus de légèreté que de méchanceté. Cela se voit encore aujourd'hui dans la plupart de leurs descendants, qui pèchent plus souvent par ignorance et par entrainement que par un choix réfléchi du mal et avec une mauvaise intention. C'est pourquoi il me semble que ni les uns ni les autres ne méritent une punition éternelle, et que la miséricorde infinie, qui connaît toute leur faiblesse, la leur épargnera. Dieu est si bon, qu'il aura toujours pitié de ses enfants, même des plus coupables.»
L'abbé. — « Il ne m'appartient pas, cher monsieur, de mettre des limites à la bonté divine. Je crois comme vous qu'elle est immense , et que, en Dieu , la justice peut seule balancer la miséricorde. Elles sont toutes deux infinies, et ainsi on peut toujours espérer en l'une et en l'autre ; mais encore faut-il des motifs à cette espérance, et le meilleur, lé plus sûr, est de faire ce qu'il faut pour attirer sur soi le regard complaisant du Père céleste.
«Nos premiers parents se sont repentis de leur faute dès qu'elle leur a été montrée ; et acceptant humblement le châtiment mérité, ils ont pu reprendre confiance en la promesse divine d'un Sauveur. Le roi David a crié vers le Seigneur après son crime, et le psaume magnifique du Miserere est le témoignage immortel de sa pénitence. Le bon larron sur la croix a confessé son indignité, la justice de son supplice, et il a invoqué avant de mourir le secours du Sauveur. Enfin , de nos jours encore, le plus grand criminel qui, marchant à l'échafaud, ouvre son cœur à la parole de Dieu, et en implore la miséricorde par un dernier regard, par un dernier soupir vers le ciel, peut espérer en la bonté divine, qui reprend son cœur au moment où il se détourne du mal par l'aveu de son indignité et l'acceptation du cliâti-
ment mérité. Il me semble qu'il y a là une large part faite à l'indulgence, en face de la justice toujours tempérée par la miséricorde, et dont chacun, même le plus grand coupable, peut profiter avec un peu de bonne volonté. La grâce est comme la lumière : elle entre partout où elle trouve accès.
a Mais, monsieur, je vous le demande, que voulezvous faire de ces hommes qui , ayant consumé leur vie dans les ignominies de la chair, meurent comme ils ont vécu, c'est-à-dire comme des animaux, sans un retour sur eux-mêmes pour se reconnaître, sans un mouvement de repentir, sans un regard vers le ciel , et ne voulant même point qu'on leur en parle, pour ne pas troubler leur brutale indifférence? Que voulez-vous faire avec ces hommes mieux élevés et plus instruits, qui vivent comme s'il n'y avait pour eux ni Créateur ni Rédempteur, et qui, remplis de l'esprit du monde et n'estimant que ses avantages et ses joies, méconnaissent ou méprisent l'Esprit divin qui les avait régénérés et vivifiés au prix du sang de Jésus-Christ? N'ayant jamais eu une pensée pour le ciel, ils défendent qu'on leur en parle dans la maladie , et* surtout qu'on laisse approcher du chevet de leur lit le prêtre qui assombrirait leurs derniers moments. Ils comptent, disent-ils, sur la bonté de Dieu qui est infinie, que d'ailleurs ils n'ont jamais grièvement offensé...! Que voulez-vous faire de ces éternels raisonneurs qui, appliquant aux choses du ciel la science et la mesure de celles de la terre , ne voient dans la parole qui révèle les vérités de l'autre monde et dans la foi qui y acquiesce, que des inventions ou des illusions humaines? Où voulez-vous que toutes ces âmes aillent après leur mort, si elles persistent au dernier terme de leur épreuve dans une opposition obstinée à ce qui seul pourrait les sauver? »
D'UN PlllLOSOPUE. 325
« Je déplore leur aveuglement , m'ccriai-je , s'il en est comme vous le dites. Mais enfin, ne peut-il pas cesser par la mort? et la lumière divine qui les éclaire alors ne doit-elle pas changer leur cœur et le porter au repentir? »
a Peut-être , reprit Tabbé ; mais peut-on espérer ce secours, quand, pendant toute sa vie, et même encore à son dernier moment, on a tout fait pour l'éloigner ? Cher monsieur, on meurt ordinairement comme on a vécu, et, selon l'Écriture, Parbre tombe du côté où il penchait. Le plus souvent il est trop tard ; car on n'appelle le prêtre, quand on l'appelle, qu'au moment où iln'y a plus rien à taire. Le temps fatal-de l'épreuve terrestre est achevé par le dernier acte de la liberté humaine, et si elle est restée attachée au mal jusqu'au dernier soupir, elle restera désormais telle qu'elle s'est faite, et liée à tout jamais à ce qu'elle a préféré. La lumière qui l'éclairera dans son passage et à son arrivée dans un autre monde, ne servira à l'âme séparée de Dieu qu'à mieux voir son isolement , sa misère et l'abime où elle est tombée. Privée de son corps, elle n'a plus les moyens d*agir humainement, ni par conséquent de mériter par ses œuvres, et elle est destituée de tous les secours qui lui étaient offerts ici-bas par PËglise pour s'amender. Gomme pendant son existence terrestre elle a repoussé ou rendu inutiles toutes les ressources de la miséricorde divine, et que, au contraire, elle a tourné contre le règne de Dieu les dons qu'elle en avait reçus pour le servir, il n'y a plus pour elle d'espoir d'amélioration. 11 n'y a plus devant elle que la triste perspective de l'enfoncement perpétuel dans l'abîme du mal et du malheur, où elle s'est précipitée volontairement, et dont elle ne pourra plus sortir. »
« Oh ! m'écriai-je, cette vue est horrible I Quoi ! point
d'espoir d'en finir jamais avec cette existence de supplicié ! toujours et toujours dans la haine, dans la rage, dans les tourments! Je frissonne d'y penser. Cependant, monsieur Tabbé, il me semble ayoir entendu parler d'une certaine mitigation des peines de Fenfer, de l'adoucissement possible du sort des damnés, sinon à cause de leur résipiscence, au moins par la résignation dans leurs souffrances, et parce qu'ils reconnaîtraient la justice de la main qui les frappe. Oh! je TOUS en conjure, s'il y a lieu d'espérer au moins quelque chose de ce coté, yeuillez me le dire, afin que je ne vous quitte point sans un mot de consolation, sans une lueur d'espérance pour les malheureux habitants de l'enfer. »
L'abbé. — « Nous n'avons point de do^me à ce sujet, mon cher monsieur ; mais il y a dans l'Eglise une doctrine tolérée, qui soutient la mitigation possible des peines éternelles. Elle ouvre une porte à l'espérance qui vous consolerait et qu'il me serait doux de partager. Ce n'est qu'une opinion adoptée par quelques théologiens, repoussée, il est vrai, par la plupart des autres, mais non condamnée par l'Ëglise, et ainsi vous pouvez vous y rattacher, si elle vous convient; car s'il doit y avoir unité dans les choses nécessaires, la liberté est laissée dans les douteuses, pourvu qu'en toutes règne la charité, suivant la parole de saint Augustin : In necessariis unitas^ in dubiis libertasy in omnibus charitas.
« Les motifs de cette opinion sont tirés de la doctrine de l'Église sur la nature des peines étemelles. Il y a deux parties distinctes dans ce qu'on appelle la damnation, à savoir, la peine du dam^ ou la condamnation proprement dite, qui exclut le coupable du ciel) et ainsi le prive à jamais de la vision béa-
tifique de Dieu et de la participation à la vie divine. C'est la partie essentielle du châtiment. 11 y a ensuite la peine du sens, ou la douleur éprouvée par le condamné, soit par les supplices extérieurs auxquels il est livré, soit par la torture morale de ses regrets et de son désespoir. La sentence qui a banni l'âme du ciel et lui a fermé a jamais le sein de Dieu ne peut être changée ni modifiée ; elle est irrévocable et sans appel, comme dernier arrêt de la justice souve-, raine. Mais les douleurs éprouvées par les damnés peuvent augmenter, pour les plus méchants, en raison de leur sensibilité et de tout ce qui l'impressionne , par une exacerbation de colère, de rage, d'envie; et nous pouvons concevoir, pour les moins mauvais, un certain adoucissement de leurs peines^ au moins en ce sens qu'elles ne s'accroissent plus par un redouble^ment de mauvaise volonté. 11 leur restera toujours assez de souffrances par la réminiscence impérissable de leurs fautes, par la honte de leur déchéance, et par les regrets immortels du bien suprême dont ils ont conservé l'idéal au milieu de leur impuissance de l'at* teindre. Certes, il y a encore là de quoi désoler yne âme qui a joui du don de la foi perdu par sa faute, et qui compare les magnifiques espérances du ciel où elle était appelée, aux ténèbres des lieux inférieurs où Ta précipitée sa révolte. Il est difficile de décrire cet état qui n'a point son pareil en ce monde, mais qu'on peut cependant apprécier jusqu'à un certain point par les remords et la frayeur d'un grand criminel de la terre qui se voit enfermé dans un abime de malheurs, dont il désespère de sortir.
c< L'état des enfants morts sans baptême, et celui des païens ayant quitté cette vie dans une ignorance invincible de la parole qui a sauvé le monde , pourrait
peut-être aider à comprendre cette situation plus supportable ou moinç horrible de certains condamnés. Les premiers, dit saint Augustin, quoique privés de la lumière éternelle ou de la possession de Dieu, peuvent cependant, à cause de leur ignorance du mal, jouir d'un bienêtre analogue à leur nature ; et c!est pourquoi, ajoute-t-il, il vaut mieux pour eux être que ne pas être. Les seconds, qui n'ont connu ni la loi ancienne, ni la loi nouvelle, seront jugés, selon saint Paul, par celle de leur conscience. Exclus, par le fait, de la participation à la tie divine qui est une grâce , ils seront traités en raison de leurs œuvres, et recevront la rétribution méritée par leurs actes , conformément à la condition de la nature humaine non glorifiée. Mais, je le répète, monsieur, il n'y a dans tout cela que des inductions et des déductions, des opinions plus ou moins probables, mais rien de dogmatique. L'Eglise n'a rien décidé sur la mitigation possible des peines de Tenfer; et, quant au sort des enfants morts sans baptême , et des hommes n'ayant pu entendre ou comprendre la parole de FÉvangile, elle les déclare simplement exclus, par le fait, du bénéfice de cette parole, c'est-à-dire de la participation à la vie divine, mais sans déterminer leur situation dans l'autre monde. »
« Je vous rappellerai, en terminant, ce que Notre- Seigneur dit à ses disciples : a II y a plusieurs de- « meures dans la maisvn de mon Père. \> D'après cette parole, qui indique une certaine hiérarchie, et ainsi des degrés de gloire et de bonheur parmi les bienheureux, ne peut on pas inférer par analogie qu'une hiérarchie semblable se retrouve dans le monde opposé, et qu'ainsi, parmi les malheureux condamnés, il y a des degrés divers d'intensité dans l'éternité des peines?»
Moi. — « Merci) monsieur l'abbé, mille fois merci,
pour cette bonne parole, qui couronne vos explications et à laquelle je me rattache de tout mon cœur. Je n'oublierai jamais cette parole du Christ m II y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père^ » et l'application qu'on en peut faire au monde opposé. Cette induction philosophique, basée sur un texte de TÉcriture sainte, me Va parfaitement, et je l'emporte avec joie comme un résumé de la bonne conversation que vous avez bien voulu m'accorder, et,' en outre, comme un rayon d'espérance projeté au fond de l'enfer. »