‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 54 sur 63 · RÉVEIL DC CONSCIENCE · texte numérisé non relu

RÉVEIL DC CONSCIENCE

11 juillet.

Je n'ai point écrit de journal depuis plusieurs jours. J'en suis resté à l'impression produite en moi par mes deux entretiens avec cet abbé. Quel charmant homme, pour un prêtre I quelle aménité dans son abord et quelle sérénité dans toute sa manière d'être ! Je ne sais si sa parole m'a convaincu ; j'en doute, car j'ai encore des objections à faire sur cette triste éternité des peines, et néanmoins je ne m'en sens plus le courage. Il y a cependant beaucoup de vrai dans tout ce qu'il m'a dit, et j'en ai été d'autant plus frappé, que ses assertions réveillaient les croyances de mon enfance, et que je pressentais ce qu'il allait me dire avant qu'il ouvrit la bouche. Est-ce In force de la vérité qui me dominait? est-ce la puissance de ,vieux préjugés qui me reprenait? Je ne le vois pas clairement ; tout ce que je sais, c'est que mon âme a été touchée par un je ne sais quoi qui animait sa voix, son geste, sa physionomie, et qui m*inspirait de la sympathie. 11 parlait en homme con-

vaincu, et qui apporte dans la discussion, non Teoyie d'avoir raison et de vaincre son adversaire, mais le zèle d'un apôtre qui cherche le salut des âmes, et dont le plus grand bonheur est de les ramener à la vérité et au bien.

Comme doctrine, je ne puis encore dire où j'en suis. Le dogme de l'éternité des peines a été jusqu'ici ma principale pierre d'achoppement , et ma philosophie s'indignait à la seule pensée de ce qu'elle appelait une criante injustice et une cruauté. Maintenant, je suis porté à y voir non une iniquité, mais un malheur ; non plus une cruauté, mais une nécessité fatale , tant que la irolonté du coupable reste hostile et persiste dans sa révolte. Car enfin, on ne donne pas à qui ne veut pas recevoir; et même parmi nous, l'indulgence pour les fautes de nos enfants ne leur proGte que s'ils les reconnaissent et en demandent le pardon ; autrement, elle les encourage dans leur rébellion, les endurcit dans leurs mauvaises voies, et ils deviennent indisciplinables, ingouvernables pour leur malheur et pour le nôtre. Comment n'en serait-il pas de même dans nos rapports avec Dieu, dont nous sommes aussi les enfants, et des enfants souvent ignorants et aussi mal disposés que les élèves de nos collèges vis-à-vis de leurs maîtres?

Bref, en sondant mon esprit et ses pensées, je ne sens plus d'opposition déclarée sur ce point , et je n'aurai plus la même ardeur à nier et à combattre cette doctrine qui me révoltait naguère. Mais si, rentrant au fond de mon cœur, j'interroge sérieusement ma conscience, j'y trouve autre chose qui m'inquiète et me fait presque peur. Peur de quoi et pourquoi ? Je vais tâcher d*éclaircir ce sentiment confus qui m'agite depuis ces entretiens, comme s'ils avaient laissé dans mon âme une flèche qui l'a percée et la torture.

J'ai été sincèrement chrétien dans mon enfance, et

surtout à ma première communion, que j'ai faite avec une foi simple et toute la ferveur dont j'étais capable. J'ai adhéré, sans doute ni réserve, à tout ce que l'Église m'enseignait, non comme à une leçon qu'on répète, mais comme i la vérité même descendue du ciel, comme à la parole divine qui ne peut tromper. Et cependant, peu de temps après, j'ai commencé à mettre en question l'objet de ma foi, et j'ai fini par rejeter tout ce que j'avais cru. Pourquoi? En vérité je n'en sais rien. Est-ce à la suite d'études profondes et de discussions sérieuses? Non certes ; d'abord je n'étais pas d'âge à m'y livrer, et plus tard, quand j'en aurais été capable, je n'y ai pas même songé. Néanmohis, j'ai persévéré jusqu'à ce jour dans mon opposition, dans mes négations secrètes sinon patentes, ou, à tout le moins, dansTindifférence. Comment un changement aussi considérable s'est-il opéré dans mon intérieur, et pourquoi a-t-il persisté jusque dans la maturité de l'âge? Pourquoi, de croyant que j'étais, suis-je devenu incrédule?

Hélas 1 il faut souvent de bien petites causes pour amener de grands effets.

A la ferveur de ma première communion, et à l'exaltation spirituelle qu'elle avait produite en moi, a succédé, par le développement de la puberté , l'ardeur naissante de la chair. L'âme, tourmentée par les sens, agitée par l'imagination, emportée par des instincts grossiers et cherchant à en satisfaire les désirs, s'éloigne alors de Dieu ou se cache devant lui, comme Adam coupable dans le paradis. Donc, tout ce qui lui en rappelle la présence ou l'action lui devient alors à charge, l'importune ; et elle commence à prendre en aversion et même en dégoût la parole de la religion, qui tend à l'y ramener, et les pratiques du culte, qui la gênent et l'ennuient.

Qui se ressemble s'assemble : et le$ mauvais camarades m'ont fait autant de mal que j'ai pu leur en faire. L'exemple est l'instrument le plus efficace de la propagation du mal , parce qu'il ajoute à la tentation des mauvais désirs la puissance du fait accompli qui fraye la voie pour les satisfaire. Puis survient la vanité juvénile, qui s'exalte en mauvaise compagnie, pour ne pas paraître au-dessous des autres, méme.dans le mal; ou tout au moins le respect humain, qui fait comme, ceux qui l'entourent, moins par goût que par la crainte d'être moqué.

A ces causes se joignent les mauvais livres, dont les uns, comme les romans licencieux, excitent et entraînent par des tableaux grossiers ; dont les autres, par des sophismes et des déclamations, mais surtout par des plaisanteries sur les choses les plus sacrées , aident à construire une théorie de l'immoralité , ou, tout au moins, en fournissent les excuses, sinon la justification. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire et ses poésies légères ont singulièrement contribué à étouffer et peutêtre à détruire en moi le sentiment religieux. J'ai donc cessé de croire et de pratiquer sans aucune raison solide, et uniquement parce que les observances de la religion m'ennuyaient et que j'étais gêné par ses préceptes et sa discipline.

Après la bouffée de sensualisme grossier de l'adolescence, l'esprit a un peu repris le dessus. La rhétorique V avait éveillé en moi le goût du beaii ; et ensuite, la philosophie, en élevant mon intelligence à la considération des grandes vérités qui dominent la vie humaine, m'avait arraché au monde inférieur des sens. L'idée et ridéal étaient apparus à mon imagination et m'attiraient vers un autre monde.

Mais ce qui me sauvait de Charybde me rejetait en

Scylla. A l'exemple de nos maîtres et sous leur conduite, Titans philosophiques , nous voulions escalader le ciel par nos propres forces, à nous tout seuls, et en entassant les unes sur les autres toutes les spéculations de la terre : ce qui m'éloigna encore plus de la religion, fondée sur le surnaturel, que nous regardions comme une puérilité ou une illusion, sinon comme une imposture, dans notre prétention de tout expliquer et de tout conduire par les seules lumières de la raison. La religion me parut donc alors, sinon une fausseté , au moins une pure forme, un mythe, un symbole de Tabsolu, que la philosophie seule peut atteindre directement dans toute son ahsoluité, mais dont elle tolère et même encourage les représentations plus ou moins poétiques , en faveur des hommes d'imagination, des femmes et des enfants, qui ont besoin d'être instruits par des tableaux , par des paraboles, et gouvernés par des lois positives.

A ce point de vue, je n étais pins l'ennemi du chris- .tianisme : j'admettais même, pour la multitude, l'utilité de son langage parabolique, de ses rites symboliques et de ses cérémonies artistiques, si propres à frapper l'imagination du peuple inintelligent par quelques reflets de l'idée pure, qu'il fait briller comme des éclairs dans les ténèbres de son ignorance. Je me réconciliai donc avec l'Évangile que j'interprétais à ma façon; je le préchais même quelquefois à ma manière, soit par prudence, soit par condescendance, mais toujours avec sincérité, le louant dans ce que je voyais de vrai, de bien et de beau dans sa morale et même dans le symbolisme de ses dogmes, mais aussi avec la prétention de le dominer par l'intuition transcendantalede la vérité pure, et par conséquent lui tendant une main protectrice pour l'aider à sortir de ses images poétiques et serapprocher de l'absolu,

C'est dans cette disposition que j'arrivai moi-même à renseignement de la philosophie, à un âge où l'on est encore ordinairement sur les bancs de Técole. Mon bagage philosophique n'était pas lourd, quoique j*eusse beaucoup travaillé, mais, il faut l'avouer, en touiiiaot toujours à peu près dans le même cercle. Je commençai donc par enseigner ce qu'on m'avait appris ; puis, j^appris par moi-même pour savoir ce que j'avais à dire ; et, après avoir exploité jusqu'au fond la philosophie écossaise alors à la mode, non satisfait, je me jetai sur la philosophie allemande avec toute l'ardeur d'une âme altérée de vérité et de gloire. Son esprit réfiexif et analytique me plaisait, l'audace de ses spéculations m'exaltait ; et j'ai cru pendant quelque temps m'élancer avec elle au sommet de la. science de l'absolu, d'où je contemplerais le système universel des choses.

Cette confiance juvénile donnait à mon enseignement du mouvement et de la vie ; et l'ardeur de mon enthousiasme sincère se communiquait à la foule de mes audi^ teurs, jeunes pour la plupart, auxquels j'étais heureux d'apporter quelques rayons de lumière en descendant des nuages de ce nouveau Sinaï, au milieu du tonnerre et des éclairs : car il y avait dans tout cela un certain éclat de parole, quelquefois du fracas et quelques aperçus de vérité. Mais, je suis obligé de me l'avouer à moimême aujourd hui, après plusieurs années passées sur la montagne philosophique, en colloque avec les savants allemands, nouvelle espèce de prophètes de l'intelligence humaine, et dans la participation intime à leurs révélations transcendantes, je n'ai point réussi à en rapporter la science de l'absolu que j'avais rêvée, et encore moins une loi universelle pour la direction de l'existence humaine ici-bas.

Mon enthousiasme germanique se refroidit ; et, pour

utiliser mes études et suffire à mon enseignement, il m'a fallu revenir à Téclectisme , aboutissement fatal de tous les philosophes qui n'ont pas de doctrine propre. Seulement, je le confesse ici avec quelque honte , mon éclectisme n'a pas été complet, ni tout à fait sincère. Il a eu ses exclusions ; car je n'y ai jamais fait entrer la doctrine chrétienne, qui a cependant exercé plus d'influence pratique sur la civilisation humaine que toutes les écoles philosophiques anciennes et modernes. Sous le prétexte qu'elle n'est pas de la philosophie , parce qu'elle en appelle à la révélation, que la philosophie méconnaît, et qu'elle admet le surnaturel, que la raisonne comprend pas, je l'ai laissée de côté et me suis cru dispensé de l'étudier à fond. J'en suis encore là, et cela me tourmente aujourd'hui ; car il n'y a ni justice ni impartialité dans'cette omission. Qu'il vienne d*où il voudra, le christianisme n'en est pas moins un des faits les plus remarquables de l'histoire, et aucune autre doctrine n'a produit des effets pareils dans le monde. Donc, ne fût-ce que comme fait, il mérite d'être examiné et expliqué. C'est ce que je tâche de faire maintenant dans le secret, pour satisfaire aux réclamations de ma conscience, qui m'accuse de Tavoir abandonné, combattu, jugé et condamné sans le connaître suffisamment, sans avoir entendu sa défense ; et cela parce que, comme je viens de le dire, cédant à des préjugés, à des antipathies de position, au respect humain, à Tinfluence du milieu où j'ai vécu, et enfin à la crainte d'être dominé dans ma pensée et gêné dans mes actions, je ne Tai jamais étudié sérieusement.

INQUléTUDE, AGITATION.

17 juiUet.

Si tout ce que ce prêtre m*a dit était vrai ! Pourquoi pas? Ai-je quelque chose de solide à y objecter? J'en ai accepté une partie, comme conforme à la raison, et ainsi un philosophe peut Tadmettre sans se compromettre. Le reste, disons-nous, est du surnaturel, et ainsi ne nous regarde pas, parce que nous ne croyons pas qu'il y ait quelque chose au-dessus de la nature, ou que, s'il y a quelque chose, la raison, ne pouvant l'atteindre ni le démontrer, doit le tenir pour non avenu.

Il n'y a point de surnaturel, dit-on, parce qu'il est impossible qu'il y en ait ! Mais c'est justement ce qui est en question ; et on affirme ce qui est à prouver. Nous ne cherchons pas même à dénouer le nœud gordien, nous le tranchons. Mais il n'y a pas d'épée d'Alexandre dans les choses de Tâme et de la conscience : elles ne se décident pas comme celles de la terre. Là, la violence ne sert de rien.

D'ailleurs, depuis quand les philosophes sont-ils juges du possible et de l'impossible? Combien de choses, qui paraissaient autrefois impossibles dans l'ordre de la nature et de la science, sont devenues des réalités en ces derniers temps ! Et justement parce que notre raison est incapable de s'élever par ses propres forces à ce qui est surhumain ou divin, ne se pourrait-il pas, si nous en avions besoin, que ce qui est au-dessus de notre portée naturelle, se fût abaissé jusqu'à nous? L'Église chrétienne prétend prouver la possibilité, l'existence et la nécessité morale de la révélation. Me suis-je jamais eaquis de ces preuves pour les réfuter? Non, je

l'ai laissée dire sans Técouter et je Tai condamnée sans

^l'entendre, répétant, avec la critique du jour, qu'il

l'y a pas lieu d'examiner l'impossible et l'absurde. Ce-

indant, depuis près de deux mille ans, cet impossible !st cru par des milliards d'hommes ; et les docteurs les plus célèbres Tout enseigné publiquement ! Cette ibsurdilé a été préchée dans tous les temps par des ipôtres martyrs; et un philosophe du dix-huitième ;ièclea dit lui-même : a 11 est difOcile de ne pas croire à des hommes qui donnent leur vie en témoignage de leur foi. » Si nous sommes dans le vrai, nous philosophes du dix-neuvième siècle, tous ces apôtres, ces martyrs, ces confesseurs, ces docteurs, Télite de l'humanité par la charité , le courage et le génie, sont des trompeurs ou des trompés, des hypocrites ou des imbéciles. Ceh serait plus merveilleux encore, il me semble, que le surnaturel qu'ils ont acclamé et que nous ne voulons pas admettre.

J'ai été frappé de ce que ce prêtre a dit des chrétiens ingrats qui, reniant celui qui les a rachetés de la mort éternelle au prix de son sang, non-seulement ne pensent jamais à le remercier de cet immense bienfait si chèrement acquis, mais encore se détournent de lui avec indifférence ou par mépris, et même dans l'occasion lui jettent la moquerie ou l'insulte à la figure comme les Juifs, et le flagellent de leurs calomnies et de leurs blasphèmes comme ses premiers bourreaux. Donc, si tout ce que ce prêtre m'a dit est vrai, leChristest crucifié de nouveau tous les jours au milieu de nous, par nousmêmes; et l'horrible drame Me son agonie au milieu de la multitude demandant sa mort et en acceptant toute la responsabilité par ce cri furieux : « Que son sang retombe sur notre tête et sur celles de nos enfants ! x> 'se reproduit journellement sous d'autres formessurnos places

publiques, dans nos académies, dans nos salons I Si ce que ce prêtre a dit est vrai, moi, chrétien de nom et mauvais chrétien, qui ai eu de la foi et qui n'en ai phis ou ne crois plus en avoir, je suis un apostat de la vérité, puisque, ayant déserté sa cause, j'enseigne au fond ce qui lui est contraire, tout en atténuant mon opposition par prudence humaine, je dirai presque par lâcheté I Je suis un ingrat, puisque je méconnais mon bienfaiteur; plus qu'un ingrat, car je m'élève contre lui et le persécute autant qu'il dépend de moi; et, en somme, si tout cela est vrai, je n'ai à attendre tôt ou tard que le châtiment réservé à l'apostasie, à l'ingratitude et à la lâcheté !

N'est-ce point une épée de Damoclès suspendue par un fil au-dessus de ma télé, pendant que je suis assis tranquillement au banquet de la \ie, ne songeant qu'a y rassembler et à y savourer toutes les jouissances de ce monde? Et si ce fil vient à se rompre, je suis perdu 1 La mort peut le trancher au moment où j'y penserai le moins ; car la mort vient dans les ténèbres comme un voleur, et elle frappe souvent à Timproviste. Donc, si je mourais demain (et qui peut me garantir que ce ne soit aujourd'hui?) par une de ces attaques foudroyantes si fréquentes , qui ne laissent ni le temps ni la force de se reconnaître, où irais-je en sortant de ce monde? Évidemment, ceux qui y restent ne pourraient plus rien pour moi, et le secours de mes meilleurs amis, si on a des amis, deviendrait inutile. Qui donc me soutiendrait dans ce terrible passage? Quoi ! seul, tout seul devant la porte de l'éternité ! Et puis, où aboutit ce passage, et que trouverai-je au bout? Un juge assurément; car la raison affirme elle-même qiie chacun sera rétribué selon ses œuvres, et qu'il faut un tribunal pour les apprécierai (aire à chacun la part méritée. Quel sera

le juge, et quelles seront les conséquences de son jugement? Tous les philosophes du monde ne peuvent me le dire. Oh! si c'était en effet celui que j'ai abandonné, trahi ici-bas, dont j'ai méconnu les bienfaits, repoussé les grâces et combattu les doctrines ! L'Évangile Taffirmc et tous les chrétiens fidèles le croient; quelle raison ai-je de ne pas le croire comme eux ?

S'il a été le sauveur des hommes, pourquoi ne serait-il pas leur juge? S'il a réellement versé son sang pour les racheter, n'a-t-il pas le droit de leur demander compte de ce qu'ils en ont fait, et de ce qu'ils lui rapportent en retour de son immense sacrifice? Hélas! qu'aurais-je à répondre, si je comparaissais en ce moment devant lui? Voilà nia réponse comme ma conscience me la dicte : « Seigneur, j'ai cru en vous dans mon enfance, et j'ai eu le bonheur de me nourrir de votre parole et de votre vie, car j'étais vraiment heureux le jour de ma première communion, où j'ai renouvelé de tout mon cœur et de ma pleine volonté les vœux de mon baptême, promettant de renoncer à Satan et à ses œuvres et de ne plus vivre que pour vous. Depuis, j'ai violé mes vœux et n'ai point tenu mes promesses, j'ai suivi la lumière de ma raison plus que celle de votre parole, et au lieu de me soumettre à vos commandements, j'ai voulu ne relever que de moi ; j'ai cherché le vrai, le bien et le bonheur partout ailleurs qu'en vous et dans votre loi, et j'ai employé toutes les facultés et les forces de mon être, sinon à vous faire directement la guerre, au moins à me passer de vous. Ce que j'ai fait pour moi, je l'ai fait pour d'autres que je me vantais de conduire dans les voies de la sagesse par la philosophie. J'ai enseigné pendant trente ans avec éclat sans m'inquiéter si ma parole était d'accord avec la vôtre ; et pendant que mon esprit

s'exaltait dans ses propres pensées, ne voulant admettre que ce qu^il pouvait comprendre, ma vanité se nourrissait des applaudissements des hommes, cherchant sa propre gloire par-dessus tout et ne trouvant son bonheur que dans leur admiration. C'est donc pour moi que j'ai travaillé plus que pour les autres, dont mes fonctions me faisaient cependant le serviteur ; et quoique je ne puisse méconnaître que j'avais reçu de vous les dons de l'intelligence, de la science et de la parole, instruments de mes succès, je ne vous en ai point rapporté l'honneur, et j'ai voulu en jouir sans partage. »

Oh ! oui, cela n'est que trop vrai, c'est dans cet esprit que j'ai travaillé et professé depuis trente ans. J*ai aimé la vérité, cela est vrai aussi, je l'ai cherchée avec ardeur dans mes études^ et j'ai cru l'annoncer dans mes cours et dans mes ouvrages. Jamais je n'ai écrit une chose que j'aurais crue fausse; mais je recherchais la vérité pour moi plus que pour elle; et, en en rassemblant à grands frais d'intelligence et d'érudition les rayons dispersés dans le monde, c'était surtout pour m'en faire une auréole et m'envelopper de sa gloire. Donc, en somme, je me suis préféré à tout, àDieu comme à mes semblables, et je n'ai travaillé que pour moi. J'en ai reçu la récompense dans les louanges des hommes, aussi vaines que la joie qu'elles procurent, et dont probablement le bruit ne va pas retentir dans l'autre monde.

Si ma conscience m'oblige à faire aujourd'hui ce triste aveu, malgré les prétextes, les excuses et la justification que ma raison et mon imagination tentent de lui opposer, que sera-ce donc ailleurs et devant le juge suprême, quand mon âme, séparée de son corps et dépouillée de tous ses toiles, paraîtra nue dans la lumière divine, portant dans son essence même et en

caractères viTants les stigmates de sa déchéance et les vestiges de sa misère?

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