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LE PURGATOIRE

18 juillet.

Malgré ma philosophie et tout ce qu'elle me suggère contre les peines éternelles, je les redoute cependant ; et même la doctrine de là mitigation, qui pourrait en adoucir les douleurs sans les abréger, ne me rassure guère au fond. Car, être privé à tout jamais de la vision de la vérité et de la jouissance du bien suprême doit être un terrible supplice. pour une âme qui a été créée pour aimer Tune et Tautre, qui les a connus partiellement sur la terre, et qui a perdu par sa faute le bonheur de les posséder. Heureusement qu'entre le paradis et l'enfer il y a le purgatoire, suivant la doctrine de l'Église catholique; et tel qu'elle le représente, et malgré les souffrances horribles qu'on y endure, comme en définitive les âmes qui sont condamnées à y passer ont la certitude de n'y pas rester après leur temps d'expiation accompli, je m'estimerai encore heureux d'y entrer pour en sortir un jour et gagner le ciel.

Le purgatoire est un des articles de la foi catholique les plus attaqués par les philosophes ; et les protestants l'ont tout simplement supprimé.

Que les matérialistes, les sensualistes, les panthéistes le nient, cela va de soi, puisque les uns n'admettent point la survivance de l'âme après la mort, ce qui rend le purgatoire aussi inutile que le paradis et l'enfer; et que les autres, ne voyant dans les êtres indivi-

duels que des formes passagères ou des personnifications temporaires de FÊtre infini dans ses manifestations successives, placent le souverain bien et la consommation de Fexistence dans le retour à l'idçntité absolue par l'absorption de la vie universelle. Mais les philosophes rationalistes, spiritualistes, qui admettent rimmortalité de Tàme et son perfectionnement dans une existence future, je ne les comprends pas. Ou plutôt je ne comprends plus moi-même l'opposition que j*ai faite autrefois à cette vérité, qui me parait si claire, si nécessaire aujourd'hui, ne fût-ce que comme une conséquence logique du jugement dans l'autre monde, et de la punition ou de la récompense qu'il entraîne. A ce point de vue, même rationnel, rien no me semble maintenant plus plausible que cette doctrine, et je suis heureux de me trouver d'accord sur cet article avec l'Église catholique.

En effet, comme dit le poëte,

Ainsi que la vertu le crime a ses degrés.

— Tous les hommes qui meurent chaque jour ne sont ni des saints ni des scélérats. Il y en a, et c'est assurément le grand nombre, qui se trouvent entre ces deux extrêmes quand la mort les emporte : pas assez purs pour aller droit au ciel, où n'entre rien d'impur, pas assez impurs pour être précipités dans Tenfer, dont on ne revient plus. En d'autres termes, pour parler philosophiquement, la fin dernière des âmes étant leur perfection par l'union complète au souverain bien, la plupart, même parmi les meilleures, ne sont pas en état de l'atteindre immédiatement au sortir de ce monde, et par conséquent elles ont encore besoin d'une épuration ultérieure pour être délivrées de ce qui les en sépare,

des taches qui les ternissent encore, ou pour subir une expiation plus ou moins longue de leurs fautes passées.

D'un autre côté, ceux qui ont vécii ici -bas dans la sensualité et Tiniquité, sans s*inquiéter du progrès de leur âme et de sa destination, sacrifiant les dictées de leur conscience à la tyrannie de leurs passions et ne respectant ni les lois divines ni les lois humaines pour les satisfaire, ceux-là peuvent cependant se repentir un jour, ne fût-ce qu'à l'article de la mort. Ils peuvent, par un effort généreux, ou sous la pression du remords, se retourner vers la vérité qu'ils ont méprisée, vouloir réparer les injustices commises, et ainsi se remettre par un acte de leur liberté et un élan de vertu en rapport vivant avec la source du bien. La religion appelle cela se convertir^ et le mot est parfaitement juste, puisqu'on se détourne du mal préféré jusque-là pour se tourner vers le bien, qu'on reconnaît et qu'on embrasse.

Eh bien, ces convertis de la religion ou de la philosophie, comme on voudra, qu'en ferons-nous après la mort? Il est clair qu'ils ne peuvent entrer immédiatement dans la pureté du bien absolu* Quoique le désir leur en soit revenu au cœur, ce qui détache leur volonté du mal, cependant ils sont encore tout couverts de ses souillures et de ses stigmates. Ils ont donc besoin d'une purification et d'une expiation. Le lieu de cette purification et de cette expiation, rÉglise l'appelle purgatoire ^ et il serait difficile de trouver un terme plus approprié à la chose. Pythagoreet Platon ont eu la même idée, parce qu'elle est le corollaire nécessaire de la croyance à une vie future et à la rémunération des âmes dans un autre monde. Mais ils l'ont réalisée par les fables de la mythologie ou par

rhypothèse d'une métempsycose plus ou moins variée, les uns faisant passer les âmes par les divers grades de l'armée céleste, comme génies ou demi-dieux, avant de parvenir à tous les droits de l'Olympe, les autres leur destinant des formes diverses d'existence , suivant leur mérite ou leur démérite, comme récompense ou punition. Il se trouve encore aujourd'hui des amateurs du progrès indéfini, philosophes retardataires de vingt siècles, qui font voyager les âmes au sortir de la terre à travers les astres et de sphère en sphère, afin que par le développement incessant de leur être, elles se rapprochent toujours de la perfection infime, qu'elles n'atteindront jamais. *

Tout cela est bien vague et peu encourageant. J'ai toujours senti le besoin d'une purification ultérieure pour les âmes qui sortent de ce monde avec le désir du bien, du vrai et du beau, sans y être complètement unies, et il me parait évident qu'elles doivent expier ailleurs ce qui reste encore en elles et hors d'elles du mal qu'elles ont commis ici -bas. Mais ma raison ne pouvant rien savoir de positif à ce sujet, et n'acceptant pas la fantasmagorie des poètes ni les hypothèses de la métempsycose, je me contentais d'affirmer cette vérité d'une manière abstraite et générale, sans en déterminer les applications que je ne voyais pas.

L'Eglise me parait, dans cette question, "plus avancée que la philosophie ; et, tout bien considéré, ce qu*elle enseigne à ce sujet, quoiqu'elle dise le savoir par la parole révélée, ne m'embarrasse point, parce que je trouve dans sa doctrine du purgatoire la clarté, la netteté et la profondeur que ma raison y cherchait en vain jusqu'à ce jour.

Entre le ciel et l'enfer, dit-elle, il y a un lieu où vont les âmes qui n'ont point achevé leur purification

ni leur expiation, et où elles doivent rester jusqu'à ce qu'elles aient satisfait à la justice divine et que le feu épurateur ait détruit en elles jusqu'à la dernière tache. Mais elles ont l'assurance, en verlu du jugement qu'elles ont subi, d'entrer au ciel après l'achèvement de leur peine; ce qui les soutient merveilleusement au milieu de leurs souffrances. C'est donc pour elles une affaire de temps; et, quoiqu'elles soient privées de la vue de Dieu, ce qui est leur plus cruel tourment, néanmoins, certaines de leur salut, elles ne connaissent point les tortures de l'enfer. Elles continuent donc à louer Dieu, à Taimer et à l'invoquer dans leur triste situation, mettant toute leur confiance en sa miséricorde, qui peut abréger et adoucir le châtiment accepté. Mais l'épreuve terrestre étant terminée, elles ne peuvent plus agir pour mériter, et elles n'ont plus qu'à^tisfaire à la justice divine par leur résignation dans leurs souffrances et dans leur attente.

Toutefois, cequ'ellessont incapables de faire^ d'autres le peuvent pour elles. Je me souviens encore de ce que me disait, à ce sujet, le respectable ecclésiastique que je consultais au sujet des communications avec les esprits de lautre monde. Il me montrait, qu*en raison de l'unité de TÊglise et de la solidarité entre tous les . membres du corps du Christ, les fidèles vivants sur la terre pouvaient mitiger et abréger les souffrances des âmes du purgatoire.

C'est là, il me semble, l'effet le plus touchant, le plus consolant de la doctrine du purgatoire, qui établit une communication réelle, fructueuse, entre les vivants et les morts ; en ^orte que, par la charité qui subsiste entre eux malgré leur séparation tempo* raire, les uns peuvent encore donner aux autres l'assistance efficace de leur sympathie et de leur amour.

On ne peut nier qu'il n'y ait dans cette croyance une grande consolation pour les survivants d*ici-bas : ils restent unis malgré la mort à ceux qu'ils ont aimés, et ils coopèrent encore à leur bien-être et à leur salut au delà de la tombe et pour l'éternité .

Eh bien, nous autres philosophes, que pensons-nous de nos morts, et que faisons-nous pour eux? Puisque nous admettons Timmortalité de Fâme et la vie future, nous devons espérer de les revoir un jour; mais où, quand, et comment? C'est ce que jamais la philosophie n'a pu dire avec assurance. Au moment où nos amis nous sont enlevés par la mort, nous sommes désolés aussi, mais le seul témoignage que nous puissions en donner est celui de nos larmes, de nos regrets et de nos éloges, signes bien naturels de notre aiïection, mais peu utiles à ceux que nous pleurons. Nous les enterrons avec honneur, autant qu'il nous est possible. On prononce sur leur cercueil des oraisons funèbres, où Ton ne parle guère que de leur passé sans rien dire de leur avenir ; et, après les avoir couverts de terre, on élève sur leur tombe un monument où Ton inscrit leurs titres, leurs mérites et des regrets. Il est bien, sans doute, d'honorer les défunts et de tâcher de perpétuer leur mémoire icibas, mais il est mieux encore, il me semble, de les suivre par l'affection au delà de ce monde, et de faire quelque chose pour leur soulagement et leur bonheur dans la nouvelle existence où la mort les a introduits. C'est ce que la foi catholique prétend faire, et elle est heureuse en même temps d'apporter par Pespérance et la charité cette consolation céleste au milieu des désolations de ceux qui restent ici-bas. Elle seule, il faut bien le dire, fournit les moyens d'aimer efficacement au delà de ce monde.

Je dis la foi catholique, car le protestantisme, qui a

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aboli le purgatoire, a ôté à ses adeptes cette consolation comme tant d^autres. Là, comme ailleurs, sous le prétexte de dégager Pesprit de la lettre, il a tué l'un avec l'autre, et, à force de vouloir spiritualiser le christianisme, il Va rationalisé ; il en a fait une philosophie comme une autre, moindre qu'une autre, car elle est en contradiction flagrante avec les principes sur lesquels elle prétend s'appuyer. Comment rejeter le surnaturel dans les applications, quand on l'admet en principe dans la parole révélée de la Bible? Je n'ai jamais compris la position que les protestants ont prise entre l'Église et la philosopl^ie. Ne tenant ni à Tune ni à l-autre, ils sont désavoués par toutes les deux. Mais je n'ai point à les juger en ce moment, et d'ailleurs je ne suis pas assez catholique moi-même poyjijeur faire leur procès, bien que j'aie toujoupKf^eiitLde^TSteir gnement pour cette doctrine aim^l^revsaïiSiCîaractfe*^. et sans vie. ff^ >t j y TT; V, SI T Y}

Seulement, pour le dire en jmss^t, dai\s,ia quest^n / qui m'occupe en ce moment, ir<i3fe4^njM[B^^ vent se trouver très-embarrassés r^t^-4mit-au-Hrt6îns, leurs pasteurs doivent l'être dans l'accomplissement de leur ministère pouî* les morts. Le purgatoire, qu'ils nient avec insistance, doit singulièrement leur faire défaut; Car enfin, que feront-ils de leurs morts, eux qui, n'ayant pas de saint sacrifice à offrir pour leur soulagement et ne croyant pas plus à Tintercession des saints du ciel qu'à l'efficacité des prières de la terre à leur intention, et ayant en outre aboli presque tout l'appareil imposant des cérémonies dont l'Église catholique entoure les funérailles , sont obligés de suppléer à tout cela par une oraison funèbre, dpnt la vie, la mort et l'avenir du défunt sont le sujet nécessaire? Est-ce que tous leurs core-

ligionnaires meurent en état de grâce, ou avec une vertu assez parfaite pour entrer droit au ciel? N'y a-t-il pas aussi parmi eux de mauvais chrétiens qui meurent dans leur iniquité? des âmes faibles dominées jusqu'au bout par leurs passions, ou endormies dans Tindifference des choses étemelles? ou enfin, en leur supposant un dernier retour de bonne volonté, des âmes sortant de ce monde pleines de souillure et n'ayant pu payer toutes les dettes de leur conscience ni expier toutes les suites de leurs péchés? Où placer ces âmes, et que dire de leur avenir pour la consolation de leurs parents et de leurs amis? Les envoyer droit au ciel conmie des saints, et faire participer à la gloire céleste des hommes qui*, n'ayant songéqu'à leurs intérêts et à leurs plaisirs contre les lois divines et humaines, n'avaient pas même Testime d*un monde qu'ils ont parfois scandalisé par leurs mœurs ou même effrayé' par leurs crimes? Cela parait un peu fort, et je doute que l'opinion de ceux qui les ont connus ratifie une pareille béatification.

Cest cependant le seul parti à prendre, s'il n'y a point de purgatoire pour concilier la justice de Dieu avec sa miséricorde. Car, en dehors du paradis, il n'y a plus que l'enfer, et il ne serait ni honorable pour les familles, ni charitable.de la part du pasteur de les y envoyer, même quand il les en croirait dignes. La logique et la convenance l'obligent donc de les mettre tous dans le sein de Dieu, quelles que soient les taches de leur vie et l'impiété de leur mort. J'avoue que, tout philosophe que je suis, et malgré l'indulgence que j'ai pour les misères morales de mes semblables, dont je n'ai que trop par moi-même la triste expérience, il y a des vies et des morts qui me font horreur et que je ne pourrais jamais excuser et encore moins justifier^

L'existence du purgatoire me semble donc néces-

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saire, même au point de vue philosophique. Elle est une conséquence rigoureuse de la faiblessse des hommes, d'un côté ; de la justice et de la miséricorde de Dieu, de l'autre ; et je remercie la j>rovidence d'avoir ménagé cette ressource et laissé cette espérance à Timmense majorité des mortels qui, sortant de ce monde avec des dettes et des souillures, par conséquent hors d'état de participer à la pureté du ciel, ont cependant la puissance et même l'assurance d'y parvenir un jour par Tachèvement de leur expiation et de leur purilBcation. Je suis heureux de m'accorder encore sur ce point important avec l'Église sans violenter ma raison ni mon cœur.

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