‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 56 sur 63 · LA RESURRECTION DE LA CHAIR · texte numérisé non relu

LA RESURRECTION DE LA CHAIR

20 juillet.

Le jugement, le paradis, Tenfer et le purgatoire me semblent nécessaires dans toute religion raisonnable. Le jugement, comme réparation de la justice violée ici-bas ; le paradis, comme récompense des bons ; l'enfer, comme punition des méchants ; et le purgatoire comme complément de la purification des âmes. Tout cela me parait aussi plausible en philosophie qu'en re* ligion, et je n'y vois de différence que dans les moyens et les formes.

Mais ce que je ne comprends pas et qui arrête ma raison à présent, quoique je l'aie peut-être admis en principe et d'une manière générale en d'autres moments, c'est la résurrection finale des morts pour comparaitrei au dernier jugement.

Le mot de résurrection, employé par l'Église, indique sa doctrine à cet égard, savoir que chaque

homme reprendra son propre corps pour reparaître devant le grand juge dans toute Tintégrité de sa personne. En effet, si i'àme seule se présentait devant le tribunal suprême, il n'y aurait point lieu à résurrection, pui;$' qu'elle est immortelle. C'est la chair qui doit ressusciter en se rattachant à l'âme qu'elle a enveloppée autrefois, et dont elle a été l'instrument, trop souvent la maîtresse, pendant Texistence terrestre. Ce dogme, affirmé par les dernières paroles du Symbole des apôtres, est, avec celui des peines éternelles, ce qui scandalise le plus les hommes du monde. J'ai partagé ce scandale, ce qui m'a porté à tourner en ridicule cet article de la foi catholique, le déclarant absurde, quand ma raison plus jeune, et par conséquent plus tranchante, s'indignait de tout ce qui la contrariait, et rejetait comme absurde ce qu'elle ne comprenait pas.

Aujourd'hui encore, bien «que l'expérience et l'âge m'aient donné plus de réserve, j'avoue que, sans la manifester aussi vivement qu'autrefois, je ressens la même opposition. Seulement, mon aversion s'est changée en doute; et, quand cette question se présente dans mon enseignement ou ailleurs, je me garde prudemment de nier, mais il est facile de voir que je suis incroyant sous ce rapport. Hélas 1 voilà où nous en sommes ré* duits dans nos relations inévitables avec la religion* Nous ne croyons pas, pour la plupart; et nous n'osons pas le dire pour ne pas scandaliser la jeunesse que nous instruisons. Je dois l'avouer, cette position est peu honorable devant la conscience ; car elle met nos paroles en contradiction avec nos sentiments, et nous ressemblons un peu à ces ministres protestants qui, faisant de la chaire chrétienne une chaire académique, prêchent l'Évangile qu'ils expliquent rationnellement, et au nom de Jésus-Christ dont ils mettent la

D'UN PUfLOSOPHE. 35i

divinité en doute. Nous passons pour des chrétiens, pour des catholiques, c'est-à-dire pour ce que nous ne sommes pas dans le for intérieur. Nous sommes convaincus même, au fond, qu'un philosophe intelligent et sincère ne peut être croyant sans s*abétir, comme disait Pascal; mais n'osant pas le déclarer hautement, nous le faisons ou le laissons entendre à nos disciples, ce qui tend à affaiblir ou détruire leur foi. Singulière et triste situation, et qui me pèse tellement, que je veux définitivement en sortir d'une manière ou d'une autre !

La résurrection de la chair me semble impossible à réaliser, et en outre je suis en doute sur sa nécessité.

Qu'on se figure, si l'on peut, le nombre incalculable d'êtres humains qui devraient revêtir leur corps tous ensemble à la consommation des siècles, et quand le son de la trompette fatale, si trompette il y a, les appellera en masse au jugement de Dieu. Les âmes qui sont au ciel devront en descendre, et celles des enfers en sortir, pour chercher leur dépouille ici-bas, et les suppliciés à temps du purgatoire rentreront dans le corps de leurs anciens péchés. Toutes les molécules de ces cadavres, séparées depuis des siècles par la putréfaction et confondues dans la masse terrestre, devront se rejoindre comme elles l'étaient de leur vivant, pour reconstituer le même organisme. Et, encore, de quelles molécules entend-on parler? Car depuis la naissance jusqu'à la mort, il s'opère dans chaque corps organisé une rénovation successive, en raison de la déperdition et de la réparation incessante du sujet par le mouvement et par la nourriture. En outre, il y a un enchevêtrement perpétuel des particules de la matière, puisque les êtres de ce monde se nourrissent les uns des autres, l'homme les décorant tous et finissant par

en être dévoré, au moins dans la tombe. Comment se fera cette désagrégation, ce triage de parties qui auront appartenu par l'assimilation n tant de créatures diverses, et qui, par conséquent, pour revenir chacune à leur corps primitif, devront être débarrassées de tout ce que les mélanges successifs y ont ajouté ? Je renonce à dépeindre toutes les opérations que cela suppose; car la raison, ni même l'imagination, ne peuvent en concevoir les moyens. Elles s'y perdent comme dans un abime.

Et tout cela, pourquoi faire 7 Ne serait-ce pas beaucoup de bruit et d'embarras pour peu de chose? C'est l'âme après tout qui a employé le corps comme un instrument ; ne doit-elle pas répondre seule de tout ce qu'elle a fait par lui? Les êtres matériels, les plantes, les animaux eux-mêmes, n'ayant ni raison ni liberté, n'ont point de responsabilité; pourquoi le corps humain en supporterait-il? Et s'il faut un miracle de la toute-puissance divine pour révivifier toute cette chair et la rajuster à chaque âme, ne serait-il pas plus simple de livrer au feu toute cette pourriture charnelle pour n'avoir affaire qu'aux âmes immortelles, dont la récompense ou la punition n'en seraient point diminuées? Ce serait-mêrae un avantage pour l'homme récompensé ; car d'une nature mixte comme il est aujourd'hui, âme et corps, il serait élevé au rang des purs esprits, semblable aux anges, et ainsi plus proche de Dieu. Ce ne serait plus, il est vrai, tout à fait le même homme, mais une humanité spiritualisée, transfigurée, glorifiée, montant d'un degré dans la hiérarchie de la création, et recevant par cette transformation un prix plus brillant de sa vertu. Les damnés au contraire, et par la même raison, se rapprocheraient davantage des anges rebelles, en participant à leur nature comme à leur révolte , et trouve-

raient une aggravation de châtiment dans leur assimilation aux démons. Ne pourrait-on pas soutenir cette opinion, qui me parait aussi plausible que l'autre, en tant qu'hypothèse, et qui, sans exiger une plus grande manifestation de la puissance divine, aurait au moins le mérite de nous débarrasser de cette grande machinerie impossible à concevoir, sans diminuer en rien les effets de la justice éternelle dans 1a distribution finale des récompenses et des peines? il y aurait encore l'avantage de ne point scandaliser la raison du siècle, aheurtée à la résurrection de la chair comme à Téternité des peines ; ce qui rendrait plus facile son retour à la doctrine de l'Église.

Cependant, comme philosophe, je ne puis adhérer à cette hypothèse. Changer la nature humaine est chose grave, surtout quand il s'agit de la juger : car la justice d*un jugement dépendant du rapport proportionnel de la peine décernée à la faute commise , la première condition est . l'identité de la personne coupable et de la personne punie. Or, j'admets avec la doctrine chrétienne que l'homme n'est pas un pur esprit, mais une âme unie à un corps, dans une personne composée de deux parties distinctes mais intégrantes. C^est pourquoi, afin d*être équitablement récompensé ou puni, il doit se présenter au tribunal suprême dans l'intégrité de sa personne, identiquement la même qu'au temps oii il a commis ses fautes, puisqu'il doit être jugé en raison de ce qu il a fait. Philosophiquement, je ne puis aller contre cette vérité logique et morale. Je retombe donc dans tous mes embarras de la résurrection de la chair, dont je ne vois plus moyen de me tirer. Ma raison est aux abois, et ne voyant plus d'issue, je vais retourner auprès de mon professeur de théologie, aussi philosophe que moi, sans en avoir

l'air, et qui trouve, dans ce qu'il appelle la révélation ^ des idées auxquelles je n'avais jamais pensé. Il a Fart de faire accepter les dogmes à la raison par des analogies telles, que, sans les comprendre ni les expliquer, elle arrive au moins à les concevoir. D'ailleurs, il me dira nettement et mieux que je ne le sais, quelle est exactement la doctrine de l'Eglise sur cet article, et nous verrons s'il n'y aurait pas moyen de mitiger aussi tant soit peu le dogme de la résurrection en Pentendant dans un sens plus acceptable.

LA fléSURRECTION DE LA CHAIR. (Suîte.)

22 juillet*

J'ai vu hier mon abbé, avec lequel j^ai eu une bonne conversation de deux heures, et dont je consigne ici le résumé comme document à consulter. 11 a été aussi aimable que la dernière fois, et m'a dit tout de suite , en m'accueillant avec un sourire : « Il faut qu'une grosse difficulté vous tourmente de nouveau pour que vous ayez recours à la théologie, qui ne vit pas toujours en paix avec la philosophie du jour. J'espère que nous démentirons l'opinion commune en les mettant d'accord, ce que je crois possible en certains points. Mais , dans tous les cas, le théologien se met à votre disposition pour tous les éclaircissements ou renseignements que vous voudrez bien lui demander, et qu'il vous donnera avec plaisir dans la mesure de ses forces, m

« Je viens en effet dans cette intention, monsieur l'abbé, encouragé par votre bonté précédente ; car après le monstre de l'éternité des peines qui m'a tant effrayé et que vous avez apprivoisé sous ma main , en sorte

qu'aujourd'hui il ne m'inspire plus la même terreur, j'en ai rencontré sur mon chemin un autre, qui me poursuit et dont je ne sais plus comment me défaire. C'est votre dogme de la résurrection des corps à la consommation des siècles et pour comparaître au jugement dernier. J'ai beau le regarder sous toutes les faces, je ne puis me réconcilier avec lui. Ma raison effarée le déclare impossible, mon imagination elle-même se refuse à le concevoir; et, en outre, comme je vous le montrerai tout à l'heure, je n'en vois pas la nécessité. Mais comme je n'aime pas à combattre des fantômes ou des moulins à vent, permettez-moi de vous demander avant tout s'il faut vraiment prendre à ia lettre ce qu'on appelle la résurrection de la chair, ou bien si, sous cette expression qui est, je le sais, dans le Symbole des apôtres, il n'y aurait pas unmythe, c'est-à-dire une idée mise en forme pour le vulgaire incapable de saisir la vérité absolue, et qui aurait un sens plus pi ofond et plus large pour les théologiens et les philosophes. Je vous avouerai que cela m'arrangerait fort. )>

c< Mon cher monsieur, reprit-il tranquillement, il n'y a ici ni mythe, ni figure, ni absurdité. Il y a tout simplement l'annonce d'un fait qui aura lieu à la fin du temps, au grand jour de la restauration universelle des choses* et quand tous les hommes devront comparaître au tribunal de Dieu. L'Écriture sainte est formelle, positive sur ce point. Je pourrais vous apporter le témoignage de Job, d'Isaïe, de Daniel, de Notre-Seigneur lui-même et de saint Paul ; mais je ne veux pas vous accabler de citations et de textes, et vous pouvez m'en croire sur parole. La meilleure preuve qu'il en est ainsi, c'est que la résurrection de la chair est énoncée dans le Symbole des apôtres et mise par l'Église au nombre des articles de foi. Il n'y a donc point à tergi-

verser ni à épiloguer, et les accommodements protestants comme les interprétations philosophiques n ont aucune valeur devant la rigueur de la lettre. )>

(c J'en suis vraiment peiné, lui dis-je ; car j'avais la bonne volonté de me rallier à TÉglise sur ce point comme sur plusieurs autres, et maintenant je n'en vois plus la possibilité. S'il faut prendre à la lettre ce dogme qui me parait gros d'absurdité, je ne pourrai jamais l'admettre avec toutes ses conséquences. »

« Peut-être, répliqua-t-ilensouriant, surtout si je parviens à vous montrer qu'il n'y a rien d'absurde dans ce dogme, bien qu'il ait, j'en conviens, de quoi étonner la raison. Car, si vous voulez m'écouter sans prévention et avec la sincérité dont vous m'avez déjà donné des preuves, j'espère vous convaincre delà possibilité de la résurrection des corps par la considération d'un grand nombre de faits de la nature, moins extraordinaires sans doute que celui-là, puisqu'ils se produisent tous les jours a nos yeux, et qu'ainsi la raison est obligée deles admettre, bien qu'elle ne puisse en aucune manière les expliquer. Nous en appellerons donc d'un mystère surnaturel à des mystères naturels, qui ne sont pas plus clairs quoique incontestables ; ce qui nous donnera le droit de demander si un peu de foi est plus difficile d'un côté que de l'autre; ou autrement si, niant le surnaturel parce que nous ne pouvons en rendre compte, nous ne devons pas aussi nier ce qu'il y a de mystérieux dans la nature, puisque nous ne l'expliquons pas davantage. »

Moi. — « Je vous écoute avec une vive curiosité, et, je vous l'assure, sans paHi pris, dans toute la sincérité de mon âme; parce que j'aime la vérité partout où je la trouve et que j'ai confiance en vous. »

L'abbé. — « Il y aplus de dix-huitsiècles,' reprit-il, que saint Paul, annonçant l'Évangile sur la place publique

d*Athènes, où s'assemblaient les citoyens pour apprendre ce qu'il y avait de nouveau, fut moqué par la multitude à cause de Tétrangeté de sa doctrine. On l'appelait un semeur de paroles: et quand il fut conduit devant l'Aréopage, où s'assemblaient les savants et les philosophes, et qu'il leur eut parlé de Jésus-Christ, mort el ressuscité pour le salut des hommes, ils se mirent à rire, lui di* sant avec pitié : a C'en est assez, nous t'entendrons une a autre fois. »

« Le même apôtre, écrivant sa première Épître aux Corinthiens, se souvint sans doute des objections de TAréopagecontre la résurrection; carilleurditau chapitre xv, après leur avoir montré que la résurrection de Jésus- Christ est le gage de la nôtre : Quelques uns me demanderont peut-être comment les morts ressusciteront et avec quel corps ils reviendront. Ce qui prouve, cher monsieur, que les philosophes de cette époque étaient aussi embarrassés de la résurrection de la chair que ceux d'aujourd'hui. C'est pourquoi je ne crois pas mieux faire pourrépondreà votre question que de vous adresser la réponse de saint Paul , qui tend , non pas à expliquer le comment delà résurrection, mais à en faire concevoir la possibilité par une analogie tirée de Tordre naturel. Il compare notre corps actuel à une semence, de laquelle sortira en son temps une plante avec sa tige, ses feuilles, sa fleur et sa graine. Or, dit-il, le corps qui sort de la semence n'est point la semence même, telle qu'elle apparaît à nos yeux, mais il préexiste en elle. Vous ne semez pas le corps futur, mais la graine qui le contient. Il en est de même du corps avec lequel nous ressusciterons.

« Jésus-Christ avait déjà dit : Si le grain de blé mis en terre ne meurt, il restera seul et ne produira rien ; mais s'il meurt dans la terre, il reprendra vie et se multipliera. Ainsi de notre corps, dit saint Paul : il doit mourir pour

reyivre, mais Dieu (lonne à chaque semence «un corps propre et tel qu'il lui plait, car toute chair n'est pas la même chair ; autre est celle des hommes, autre celle des quadrupèdes, autre celle des oiseaux, celle des poissons. 11 y a des corps célestes et des corps terrestres ; la clarté du soleil n'est point celle de la lune, ni celle des étoiles. Ainsi de la résurrection des morts. Le corps semé ici bas dans la corruption, ressuscitera dans rincorruption ; semé dans Tignominie, il se relèvera dans la gloire; semé dans la faiblesse, il revivra dans la puissance ; semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel. Car, s'écrie rApôtre,'s'il existe un corps animal, il y a aussi un corps spirituel, selon qu'il est écrit : Le premier Adam a été fait âme vivante, le second Adam, esprit vivifiant. Mais ce qui est animal a commencé; ce qui est spirituel est venu ensuite. Le premier homme tiré de la terre est terrestre, et ses enfants le sont aussi. Les enfants du second, qui est céleste, sont du ciel. Portons donc l'image de l'homme céleste, comme nous avons porté celle de l'homme terrestre, car la chair et le sang n'auront point le royaume du ciel, et la corruption ne possédera point l'incorruption... Je vous annonce un mystère^ Nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés ; en un moment, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette, car la troni' pette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons changés. Car il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, que ce corps mortel revête l'immortalité, et alors s'accomplira cette parole de l'Écriture : La mort a été absorbée dans ia victoire. mort, où est ta victoire? 'mort, où est ton aiguillon? C'est pourquoi rendons grâce à Dieu, qui nous donne la victoire parNotre-Seigneur Jésus-Christ. » Moi. — «0 monsieur l'abbé, m'écriai-je transporté.

quelles magnifiques paroles, et quel horizon nouveau elles ouvrent à mon esprit ravi ! Voilà un langage à nul autre pareil par la sublimi té des idées et la splendeur delà forme. Je n'ai rien lu dans Platon qui approche de cet(e profondeur ni de cet éclat. Je suis surtoutfrappé de cette brillante analogie, qui éclaire de sa lumière naturelle un fait qui dépasse la nature, en sorte que les choses visibles manifestent les invisibles et aident notre faible raison à les comprendre. Cela me fait entrevoir une philosophie nouvelle, que j^ai toujours pressentie, et dont la méthode consisterait à réunir les lumières de la foi à celles de la raison. Mais la première condition d'une telle science, c'est la foi en cette parole révélée qui illuminait saint Paul, et qui' malheureusement ne luit pas dans mes ténèbres... »

L'abbé. — a Elle y descendra, mon cher monsieur, si vous l'appelez de tous vos vœux ; et le désir que vous en exprimez aujourd'hui en est déjà le commencement* La lumière divine, comme celle du soleil, se verse partout où on lui donne accès. Mais poursuivons cette analogie qui vous a frappé, afin d'élucider notre question, en vous aidant à concevoir la possibilité de la résurrection de la chair, qui, je l'espère, ne vous paraît déjà plus une absurdité.

a Vous le voyez, d'après saint Paul, notre corps futur est à notre corps actuel ce que la fleur est à la semence dont elle sort* C'est la même substance, mais transformée. C'est le même être sous une autre forme ; et comme le grain obscur, qui est jeté en terre, apparaît plus tard dans une corolle brillante, parfumée, ainsi l'homme' matériel^ semé dans la chair, se manifestera un jour en un corps spirituel que nous revêtirons à la consommation des siècles. Que pensez-vous de la hardiesse de cette expression? Jamais la philosophie n'a

osé l'employer, ou bien elle est tombée dans Terreur d^identifier Fesprit et la matière, ce que saint Paul n*a jamais fait; il les rapproche sans cesse Tun de l'autre par leur pénétration réciproque sans les confondre, et il explique leur union parfaite par la participation des deux à l'esprit divin, à la vie divine ; ce qui n'est concevable que par Tassomption de Thumanité en la divinité dans la double nature du Dieu fait homme. »

Moi. — « Oui, s^ns doute, voilà une conséquence maguifique de Tincarnation du Verbe, à laquelle je n avais jamais pensé, et je commencée apercevoir que le Christ est le centre de l'histoire humaine sur la terre, et que sans lui on ne saurait rien comprendre à l'origine de Thomme, à son état présent et à sa destinée future. »

L ABBÉ. — a Dieu veuille que vous compreniez cette vérité d^ns toute sa profondeur, sa hauteur et sa largeur I Car elleestleprincipedes dogmes chrétiens, comme Jésus-Christ est le principe de tous les êtres et la source de la vie. Mais, pour ne pas sortir de notre discussion, constatons seulement en ce moment que la résurrection de la chair, comme Fentend FÉvangile, n'en est pas la destruction : Resurreclio non est finis carnis sed commutation dit le pape saint Léon, et il ajoute : Qiuilitas transit, nm natura déficit^ la qualité passe, mais la nature reste la mémCc C'est pourquoi Job s'écriait en palpant son corps : «Je sais que je ressusciterai avec cette même chair. »

a Eh bien, cher monsieur, veuillez me suivre encore quelques instants dans cette voie luminet^se des analogies que Jésus-Christ nous a ouverte par ses belles paraboles, et que les apôClres et les docteurs de FÉglise ont continuée dans leur explication des choses invisibles par les visibles, du surnaturel par la nature : entre autres TertuUien dans son traité de la Résurrection de la cher.

OÙ il dit ; Pradmisit tibi naturam magistram^ quo facilius credas prophetiœy discipulus naturx ; Dieu a mis devant toi renseignement de la nature, afin que tu .croies plus facilement à la prophétie. Ce qui veut dire que la nature bien étudiée prépare à la foi en la parole révélée :

La raison, dans mes rers, conduit Thomme à la foi,

a dit un poète.

« Si donc nous considérons les divers règnes de la na* ture à la manière de saint Paul, nous y trouverons des images et comme des prophéties de la résurrection de la chair dans la transformation perpétuelle des êtres, dont Tessence etrindividualité subsistent sous les mutations incessantes de leurs quaUlés et de leurs phénomènes. »

«r Jene suis pas assez savant en histoire naturelle pour vou^ en citer tous les exemples. J'en prendrai seulement quelques-uns des plus ordinaires et que tout le monde connaît. i>

« L'eau peut se trouver en trois états différents, en raison de la concentration ou de la dilatation de ses molécules. Quand le froid la saisit, elle se durcit et devient solide; en cet état, elle semble être entrée dans la mort, dont elle offre les caractères, le froid, l'immobilité et l'inertie. Elle a perdu momentanément les qualités du liquide, et ne peut plus en remplir les fonctions. Mais dès que la chaleur la pénètre, elle reprend le mouvement et la vie, et par son courant elle va féconder les campagnes et donner l'impulsion aux instruments de Tindustrie. Puis, si on la chauffe jusqu'à Tébullition, de liquide elle devient fluide élastique, et comme vapeur A\e acquiert une force telle qu'elle soulève des masses énormes et entraine rapidement une longue suite de

chariots. Qui soupçonnerait une telle puissance dans une eau dormante? Quand on compare la glace, qui stupéfie la vie, à la vapeur, qui la développe si énergiquement, ne serait-on pas porté à croire que ce sont deux êtres différents et même contraires ? et cependant c^estau fond la même nature, la qualité seule a changé: Qualitas transit , non natura delkit. Ainsi de la résur> rection de la chair : Seminatur in infirmitate, surget in virtute; à l'état terrestre, elle est comme morte, en comparaison de Fétat céleste, qu'elle revêtira un jour.

<xLe diamant, le récipient le plus avide de la lumière et son réflecteur le plus énergique, le corps le plus brillant et le plus pur sous le soleil, et qu'on emploie à cause de cela comme le plus précieux ornement des autels, du trône et de la beauté, n'est qu'une métamorphose du charbon, le corps le plus opaque de la nature, et qui semble le caputmortuum des ténèbres. Cest cependant la même substance épurée et vitrifiée par le feu, qui en chasse les ténèbres avec l'impureté et le rend semblable à l'astre du jour. Le changement du charbon en diamant n'est-il pas une espèce de résurrection, ou de passage de l'existence ténébreuse à l'état lumineux ? et néanmoins la nature reste la même dans les deux états et la qualité seule a changé. Qualitas trari" sUj non natura déficit* »

a Prenez du sable, des cendres et du plomb, et après les avoir triturés et mêlés dans une certaine propor* tion, jetez-les dans un creuset au milieu d'un feu ar-* dent et prolongé. Puis versez la matière en fusion sur une table d'airain, et vous aurez le cristal de nos glaces, lequel, poli et étamé^ réfléchit admirablement la lumière; ou bien, façonné et taillé^ éclate à nos yeux en brillantes étincelles. Le sable n'est cependant qu une matière opaque, les cendres sont le résidu de la com-

busUon des végétaux, et le plomb est un corps lourd et rebelle à la lumière. Evidemment il n y a là qu*une mutation de qualité, une métamorphose. La nature des substances est restée la même. Qualitas transit^ non natura déficit. Il en est ainsi de la résurrection des corps. »

« Dans le règne animal, il y a toute une classe d'insectes qui passent dans le cours de leur existence par trois états différents. Vers d'abord, ils rampent dans et sur la terre ; puis ils s'enferment eux-mêmes dans un tombeau, où ils restent quelque temps immobiles à l'état de chrysalides, et enfin , tout d*un coup, perçant leur tombe, dont ils sortent triomphalement, ils s'élancent dans les airs sur des ailés brillantes et diaprées. Y eut-il jamais un symbole plus frappant de la résurrection finale de la chair, et de la vertu qu'elle acquerra par sa transformation ? Car ce papillon éclatant a commencé par être ver. Enseveli lui-même, il a passé par une mort apparente, pour s'en dégager eilsuite par la puissance de sa nature et ressusciter à la lumière du ciel. C'est toujours le même être, mais en des états divers, où ses qualités changent quand sa nature reste la même. Ainsi de la résurrection des corps : Qualitas transit y non natura déficit. »

c( Enfin, mon cher monsieur, vous savez mieux que moi que l'organisme de l'homme ne reste jamais identiquement le même dans toutes ses parties. Il subit sans cesse un flux et un reflux de molécules, en raison de la déperdition et de la réparation de ses forces par le mouvement et par la nourriture. Tous les sept ans^ disent quelques physiologistes, le corps de l'homme est entièrement renouvelé, et néanmoins c'est toujours le même corps, le même homme^ en sorte qu'il y a dans la même existence humaine Une alternative incessante

3<(i JOUR!)AL

de destruction et de restauration, un passage continuel de la vie à la mort et de la mort à la vie. Toutefois l'identité personnelle de l'individu n'en est point altérée, parce que la nature subsiste au milieu de la mutation des qualités.' Qualitas transit y nonnatura defidt.

<c Eh bien, appliquez maintenant toutes cesimagesde la nature à la dernière transformation du corps humain au grand jour du jugement dernier. N*y a-t-il pas dans ces phénomènes admirables qui frappent nos yeux chaque jour, comme une voix prophétique qui vous dit que votre corps aussi, par l'action du feu céleste qui détruira le monde, de charbon deviendra diamant; de sable, de cendre ot de plomb deviendra cristal ; qu'après avoir rampé longtemps, sur cette terre comme un ver, et avoir été mis au tombeau comme la chrysalide, il briser^ à son tour les chaînes de la mort et prendra des ailes pour s*en voler au ciel? Comment s'opérera cette métamorphose, je n'en sais rien. La parole sacrée nous apprend ce qui arrivera, mais ne nous dit pas comment. Est-ce une raison de nier le fait, parce que nous ne pouvons l'expliquer? Alors niez aussi le diamant, niez le cristal, niez le papillon, qui éclatent à vos yeux ; car je vous déGe de m' expliquer le comment de leurs métamorphoses !

LA nésuniiECTiON DE LA CHAIR. (Sûite.)

23 juillet.

Je reprends le résumé de ma conversation ayec Tabbé, interrompue par une visite, au point où j'en suis resté hier.

L'abbé. — a Je crois irous avoirmontré, mon cher monsieur, la possibilité de la résurrection de la chair, telle que le dogme catholique l'enseigne. Il me reste à vous en prouver la nécessité, non pas comme ressortant de sa nature, à laquelle la résurrection n'appartient pas essentiellement, pas plus que la participation à la vie divine n'est une propriété de Tâme ; mais parce que, d'un côté, elle est une condition indispensable à l'application parfaite de la justice éternelle, et, de Tautre, une conséquence incontestable de l'union de Thumanité à la divinité en Jésus-Christ. »

Moi. — « De plus fort en plus fort! m'écriai-je involontairement. Je vous remercie, monsieur Tabbé, de m'estimer assez pour ne pas ménager ma faiblesse par des tempéraments. Votre franchise va droit au but, et je vous avoue que ma curiosité est excitée au plus haut point par l'annonce d'une pareille démonstration. J'ai confiance au milieu de mon incertitude, car vos analogies multipliées m'ont tellement frappé, que je ne vois plus rien d'absurde dans ce dogme qui me révoltait. Cependant delà possibilité à la nécessité il y a bien loin, et je suis très-désireux de voir comment vous franchirez cette distance. »

L'abbé. — « De la manière la plus simple, mon cher monsieur ; d*abord à Taide de la raison toute seule, qui réclame ici-basou ailleurs l'accomplissementde la justice, ou la réalisation parfaite de l'idéal qu'elle en a. Puis, si vous admettez que la mission de Jésus-Christ sur la terre a été de régénérer l'homme intégralement, en vous montrant que la glorification de sa chair en est un corollaire nécessaire ; car la chair étant une partie essentielle de l'humanité assumée par le Verbe, elle doit participer à sa divinité aussi bien que l'âme, ce qui ne peut avoir lieu que par sa résurrection. Ici je n'ai plus à vous pré-

senter de brillantes images, mais des idées profondes enseignées par la parole sacrée,et que votre intelligence pourra concevoir si elle cherche la vérité avant tout et sans parti pris. »

Mm. — « Je vous écoute de toutes mes oreilles et mon esprit est avide de vos paroles. »

L'abbé. — « Le premier point est le plus facile a expliquer. Tout le monde sait en effet que la première chose à faire par un tribunal qui doit juger un prévenu en matière criminelle est de constater l'identité de la personne accusée avec celle de Tauteur présumé du crime, et cela en vertu du principe de la responsabilité morale, selon laquelle chacun répond de ses actes libres et doit en subir les conséquences. Or ce qui se fait au tribunal des hommes doit se faire aussi au tribunal de Dieu ; car la justice est universelle et s'applique au ciel comme sur la terre. Donc la première condition du jugement dernier sera aussi la constatation de l'identité de ceux qui y comparaîtront. Ce doit être en chacun la même personne qu'ici-bas, âme et corps, puisque l'homme est composé de l'une et de l'autre,, et qu'il a opéré le bien ou le mal avec tous les deux. Le corps, il est vrai, n'a été qu'un instrument; mais il a effectivement participé au bien ou au mal en servant à les réaliser. Et, comme ici-bas la personne humaine agit dans le corps comme par l'âme, puisque on dit : Je mange, je marche, je dors , comme on dit : Je sens , je pense , je veux , il faut, pour que cette personne reparaisse entière et avec toute la portée de ses actes devant le juge suprême, qu'elle reprenne sa chair, partie intégrante de son humanité, afin que celle-ci reçoive complètement la récompense ou la peine méritée par ses œuvres. Ce que saint Paul nous enseigne par ces paroles : Omnes enim nos manifestari oportet ante trûm-

nd Christi^ ni refei^at unusquisque proptia corporisy prout gessit^ sive bonum^ sive malum (II Cor. v, 10). Il est clair qu'en ce point la raison s'accorde avec la révélation. »

« Si maintenant nous nous élevons par la pensée à un ordre supérieur , étant admis que le Verbe divin est descendu en terre pour sauver et régénérer Thomme déchu, et qu'il n'a assumé l'humanité en lui qu'^ cette fin, nous reconnaîtrons que par la vertu de son sacrifice il a dû la renouveler tout entière, dans son corps et dans son âme ; et qu'ainsi, suivant les paroles du grand apôtre, sa résurrection par laquelle il est sorti du tombeau, son ascension qui Ta poilé glorieux au ciel et jus» qu'au trône de TÉternel, sont les gages de la résurrection, de l'élévation future de notre chair, et de sa participation à la vie divine en la personne du Dieu fait homme. Car, par le fait même de son incarnation, le corps du Christ est notre corps ; sa chair, prise dans les entrailles de Marie, est notre chair ; son sang, puisé à la même source, est notre sang ; et quand l'Église nous régénère par le baptême, dans cette renaissance elle fait de nous un homme nouveau qu'elle incorpore au corps de Jésus- Christ, dont nous devenons les membres. Or là où est allé la tête, dit le même apôtre, les membres doivent la suivre ; et ainsi l'œuvre du Sauveur ne sera achevée, et la réintégration de l'humanité ne sera complète que quand la chair sera tout ce qu'elle doit être par la grâce de Dieu, c'est-à-dire par son passage de la corruption à rincorruptibilité, de l'infirmité à la puissance et de .l'ignominie à la gloire. C'est ce que saint Paul appelle hardiment le corps spirituel qui succédera au corps animal et qui acquerra par cette transfiguration toutes les propriétés du corps divin du Sauveur, tel qu'il apparut au Thabor pendant sa vie, au Cénacle et ailleurs après

sa mort ; tel qu'il resplendit dans la lumière étemelle. L'hon^me ne peut entrer tout entier au ciel qu'à ce prix, et c'est le sang de Jésus-Christ qui lui a valu cette glorification. Je vous le demande, mon cher* monsieur, quelle religion, quelle doctrine a promis au genre humain une aussi haute destinée? Et ne pouvons-nous pas dire avec les livres saints : Non , jamais les nations n'ont eu des dieux qui se soient approchés d'elles comme notre Dieu s'est uni à nous. Car, après avoir pris notre nature pour que nous devenions ses enfants et ses frères, il nous fait partager sa gloire et sa béatitude, s'étant humanisé pour nous diviniser, et nous incorporant à sa toute-puissance comme il s'est incorporé à notre faiblesse. X)

a Enfin, veuillez remarquer que la réhabilitation delà chair a déjà commencé ici-bas dans le chrétien. Elle ne sera achevée que par la résurrection future, dont les sacrements ont déposé en elle le gage et les moyens. Ce corps, en effet, qui enveloppe notre âme et qui doit en être le serviteur docile, participe à toute sa vie en bien et en mal , en sorte que la plupart des grâces reçues par l'âme traversent la chair, les sens, y laissant leurs traces et quelque chose de leur vertu. La chaii' est arrosée par l'eau baptismale, et l'esprit qui se répand par la parole et par l'eau la vivifie ; car il faut renaître de l'eau et de l'esprit pour entrer au ciel. Le même esprit la pénètre par la bénédiction du pontife et par Tonction sainte dans le sacrement de la confirmation. Elle est nourrie de la chair et du sang de Jésus-Cbrist dans la sainte communion. Ces semences d'immortalité, déposées successivement dans le corps périssable, sont comme les arrhes de la vie éternelle qui lui est promise. Elles fleuriront et fructifieront sous l'influence directe du soleil des esprits au grand jour de larésur-

rectîon, dans lequel tous reparaîtront avec leur chair, quoique tous ne doivent pas être changés. Mais nous, dit Tapôtre, nous serons changés ; car nous ressusciterons pour la vie, in vitam œtemam^ et les autres pour subir la peine du jugement, in diem judicii. Les enfants de Dieu, les frères de Jésus-Christ, comparaîtront dans un corps aussi pur que leur âme, parce que, leur purification étant consomnïée, il aura revêtu l'incorruption et l'immortalité. Mais ceux dont l'âme est restée impure, éloignée de la lumière divine, reprendront leur chair souillée par les crimes de la terre ; et la pente naturelle qui les a entraînés au mal ici-bas les précipitera dans les ténèbres extérieures, c'est-à-dire en dehors de la vie divine, avec les stigmates honteux de leurs désordres, et portant sur leurs fronts en caractères vivants le signe ineffaçable de leur réprobation. »

a Avais-je tort, mon cher monsieur, d'affirmer la nécessité de la résurrection de la chair, puisque, vous le voyez, sans elle on ne peut comprendre la réparation complète de la justice, ni l'achèvement de la mission du Sauveur parmi les hommes, ni la véritable réhabilitation de l'humanité? Caria chair en est partie intégrante, et ainsi ne peut en être séparée pour toujours ni dans ce monde ni dans l'autre, ni dans le temps ni dans l'éternité. »

Moi. — « Vraiment, monsieur l'abbé, je suis confondu par tout ce que je viens d'entendre. Je n'ai rien à objecter à ce que vous avez dit, et je suis porté à croire que la vérité est avec vous. Mais, vous le savez, les philosophes se défient de leurs impressions, du sentiment, de l'imagination ; et quoique ce que j'ai entendu me semble très-raisonnable, je suis encore si peu habitué à cet ordre d'idées, à cette manière de philosopher, que je ne sais plus trop que penser ni où j'en suis. J'espère

que tout cela tournera à bien dans mon esprit ; et je ne suis pas éloigné d'adhérer au dernier article du Credo, la résurrection de la chair et la vie éternelle. Ce que je puis seulement vous affirmer en ce moment, c'est que jamais la philosophie ne m'a conduit à cette profondeur, et que vous m'avez initié à un monde nouveau où j'avance à tâtons, et dont Tatmosphère me donne une sorte de défaillance ou de vertige. Il me reste cependant encore une explication à vous demander ; mais je n'ose le faire à cause de la longueur de cet entretien et de la fatigue qu'il a du vous causer. »

L'abbé. — «Parlez, cher monsieur,et ne craignez point dem'étre àcharge.C'est un plaisir pour moi que de m'entretenir avec vous sur des questions au3si graves, et je serais heureux si, comme vous voulez bien le dire, mes faibles paroles pouvaient contribuer à les éclaircir à vos yeux. »

Moi. — « Puisque vous le permettez, repris-je, je vais vous présenter une objection que je me suis faite à moi-même avant d'avoir eu l'intention de vous consulter, et, je vous l'avouerai, c'est surtout l'impuissance d'y répondre qui m'a conduit à vous. Cette 'objection est banale, jele sais, mais elle n'en est pas moins embarrassante pour la multitude, dans laquelle je me place très-humblement. Je l'ai entendue souvent dans les salons du monde comme dans les entretiens des philosophes, qui paraissaient en triompher ironiquement, et je n'ai jamais trouvé de solution satisfaisante. Il est vrai que dans ce temps-là je n'en cherchais pas sérieusement, parce que la chose en litige me paraissait absurde. Aujourd'hui ma disposition est autre, et après tout ce que vous venez de me dire de plausible, j'espère en vous pour me débarrasser de cette dernière difficulté. »

L'abbé. — « Vous m'effrayez presque, mon cher monsieur, par Pexorde de votre objection, et peut-être serai-je obligé de vous avouer mon impuissance à y répondre. S'il en est ainsi, je vous le dirai sincèrement; car je ne me flatte point de renverser tous les arguments, ni de discuter victorieusement deomnirescibili. »

Moi. — « Vous m'avez montré que la résurrection de la chair est possible et même nécessaire. Maintenant je suis très-curieux de savoir comment, à votre avis, se réalisera cette possibilité, s'accompHra cette nécessité; et par quel moyen les âmes innombrables qui ont vécu sur la «terre et y ont laissé leur dépouille, reprendront justement chacune celle qui lui a appartenu, afin que chaque homme, comme la justice distributive le demande, comparaisse intégralement dans son identité personnelle, âme et corps, devant le tribunal suprême. »

L'abbé. — «Cette objection populaire et qu'on entend souvent dans les salons du monde, je l'ai entendue cent fois dans les écoles. Je ne suis point effrayé de la confusion colossale et du mélange inextricable qu'elle suppose. Si vous me demandez une définition dogmatique, ou une explication scientifique de la chose, je vous répondrai simplement que je n'en ai point à vous donner, rÉglise n'enseignant rien de positif à cet égard, et la science humaine, que vous connaissez mieux que moi, ne s'étant jamais occupée de cette question que pour la déclarer absurde ou la tourner en dérision. Le dogme affirme positivement que chaque homme ressuscitera avec son corps, il ne dit pas comment cela arrivera ; et l'Église s'en remet pour les moyens à la toute-puissance deDieu et à la fidélité de ses promesses. Les savants sont bien obligés d*en faire autant pour beaucoup de choses de la nature, particulièrement en ce qui concerne les sub-

stances, les forces et la qualité occulte des êtres ; et vous savez par votre expérience que, dans leurs études de la nature physique et métaphysique, ils décrivent les faits sensibles bu spirituels plus qu'ils ne les expliquent. Otez en psychologie, en physiologie, et, dans les sciences naturelles et médicales, la partie descriptive, et véritablement il ne restera pas grand'chose. Les théologiens, qui s'occupent des objets surnaturels de la foi, ne sont donc pas, même scientifiquement, dans une pire situation sous ce rapport. Là aussi il y a plus de choses à constater et à croire qu'à démontrer.

« Après cette fin de non-recevoir, qui vaut pour la plupart des problèmes métaphysiques, je vous répéterai tout simplement que, sur le comment de la résurreclion du corps, je n'en sais pas plus que vous. Si après cela vous persistez à me demander ce que j'en pense, je vous exposerai mon idée ou ma manière de voir comme une simple^ conjecture, une hypothèse, si vous voulez, que je vous donne pour ce qu'elle vaut, dont vous ferez ce qu'il vous plaira, et à laquelle je ne tiens pas moi-même. »

« Je vous abandonne, cher monsieur, toute la fantasmagorie des poètes et des artistes à ce sujet. Je ne m'arrêterai point à ces tableaux des tombeaux qui s'entr*ouvrcnt, des ossements qui se redressent et se rassemblent pour recomposer le squelette humain, des artères, des veines et des nerfs qui s'y appliquent, et des muscles et de la peau qui doivent recouvrir ces revenants. Tout cela doit arriver bien assurément, puisque la sainte Ecriture nous en dit quelque chose, mais je ne sais pas comment, et n*ai au fond d'autre raison à en donner que la toute-puissance de Celui «qui a tout fait de rien, ce qui assurément doit vous paraître encore plus difficile et plus inexplicable que de refaire quelque chose avec tant de choses.

a Philosophiquement, car ici ce n'est plus le théologien qui vous parle, je m'en tiens à une considération qui aura peut être quelque poids à vos yeux : à savoir que les corps pourraient bien se reformer comme ils ont été formés. Or, que voyons-nous dans cette formation par la génération? Un germe dans la plastique maternelle, un esprit vivifiant dans la semence du père, lequel n'est que Tinsirument de l'esprit de vie répandu dans la nature. Par l'union de ces deux termes, un troisième est constitué, animé comme eux et de la même vie, en sorte qu'il les représente Tun et l'autre dans son individualité. Une fois posé, le nouvel individu se nourrit du milieu où il se trouve : du sang de la mère d* abord; de son lait ensuite, et enfin de toutes les substances de ce monde qu'il peut s'assimiler. Je me dis donc : dans cette individualité, produit mixte de deux antres, il y a aussi une plastique, une base de vie, qui est et restera, quoi qu'il arrive, le germe ou le centre de son être; et quand ce foyer ou cette molécule mère a été séparée par la mort, d'abord de l'âme que Dieu y avait attachée, puis de toutes les particules matérielles qui composaient son organisme, elle doit subsister quelque part au milieu de la confusion des éléments terrestres et dans la poussière de ce monde. Si donc, par une volonté expresse du maître de la vie et de la mort, l'âme qui a été temporairement séparée du corps dont elle était le principe vivifiant ou la forme essentielle, forma natûrse^ comme disaient les scolastiques, ressaisit cette plastique, à peu près comme dans Torigine la semence du père pénètre le germe maternel, est-ce qu'une formation nouvelle n'en doit pas rcsuller aussitôt?

« Il y aurait seulement celte différence, et ici je suis obligé d'en appeler à l'action d'une puissance surnatu-

relie, ou ce qu'on appefle un miracle, c'est que le développement de Torganisme^qui s'opère lentement dans l'ordre naturel, se ferait instantanément au jour de la résurrection. La difficulté principale de mon hypothèse est là, et je n'entends pas l'expliquer autrement que par la toute-puissance divine, dont l'acte souverain pour consommer les siècles n'est d'ailleurs pas plus explicable à la raison que pour les commencer ; car elle ne comprendra jamais par ses seules lumières qu'on fasse quelque chose avec rien ; ex nihilo nihil est un de ses axiomes fondamentaux. Du reste, le corps ainsi recomposé serait bien le même corps, puisqu'il aurait la même base, le même foyer ; car, comme pendant son existence terrestre il a persisté immuable dans son identité, tout en s'assimilant ces molécules matérielles dont il s'est nourri, ce qui a produit en lui une rénovation incessante, ainsi il demeurera encore le même malgré les éléments nouveaux qu'il s'incorporera d un seul coup pour se reconstituer et répondre à Tappel du souverain juge. »

« Voilà, monsieur, une idée, une pensée, une conjecture, une hypothèse, sur le comment de la résurrection de la chair. Je vous l'abandonne, et votre sagacité philosophique en tirera ce qu'elle pourra. Mais, je vous le répète, l'Église ne nous enseignant rien à ce sujet, nous ue nous croyons point obligés d'expliquer ce qu'elle ne nous apprend pas, tout en nous tenant fermes à ce qu'elle nous apprend, à savoir que nous ressusciterons au dernier jour avec la même chair, comme dit Job ; et cela pour que la récompense ou la peine soit appUquée aux mêmes hommes qui ont fait le bien ou le mal, ou, comme dit saint Paul, ut referai unusquisque jrropria corporiSy prout gessitj sive frontim, sive malum. »

Là-dessus je remerciai cordialement le bon abbé de ses explications si intelligentes et si franches, dont j'étais profondément touché. Nous nous séparâmes trèsbons amis, avec la promesse de nous revoir, lui toujours calme et plein d'aménité, comme un homme (|ui a la paix de l'esprit et du cœur, et moi pensif et agité, mais emportant cependant en mon âme comme un reflet de sa sérénité et une lueur d'espérance.

TRAVAIL INTÉniEUn.

24 juiUet.

La dernière conversation avec mon abbé me préoccupe sans cesse. Voilà plusieurs jours que, sans le vouloir, je rumine dans mon cerveau ce qu'il m'a dit, à peu près comme sans y penser on fredonne en soi-même un air de musique dont on a été frappé. Je ne vois plus que des résurrections dans toute la nature, où la vie sort de la mort pour y rentrer et en renaître, et oii toutes les métamorphoses s'accomplissent si mystérieusement, que forcé de les admettre parce que j'en aperçois les résultats, je ne sais comment les expliquer. Quand je consulte les livres des savants, j'y trouve de longues descriptions de phénomènes qui constatent les faits sans me direle pourquoi ni le comment. En vérité, je pourrais bien sans compromettre ma philosophie en dire autant de la résurrection des morts ; car enfin il faut bien que ces transformations incessantes des règnes de la nature aient un terme, et que la grande œuvre de la création, qui se développera peut-être encore pendant des siècles, arrive à son complément par la pleine manifestation de l'idée du créateur qu'elle doit exprimer. La possibilité de la résurrection de la chair

se laisse donc apercevoir dans les métamorphoses perpétuelles de la vie ici-bas, et en vérité je n ai plus de raison solide pour la nier.

Mais il y a plus. La possibilité physique est fortifiée par une nécessité morale, sur laquelle j'étais d'avance d'accord avec mon interlocuteur, en sorle que sa démonstration n'a fait que confirmer mes pressentiments. Je né pouvais point ne pas admettre, comme philosophe et comme moraliste, que la peine, pour être juste, doit tomber sur le coupable, et qu'ainsi la première chose à faire pour le juge est de constater Tidentité de l'agent du crime. C'est pourquoi le jugement dernier entraine la comparution des hommes dans l'intégrité de leur nature ; et puisque le corps et les membres ont participé aux bonnes et aux mauvaises actions, ils doivent aussi, en tant qu'appartenant à la personne humaine, avoir leur part dans la récompense ou le châtiment. C'est ce qu'il y a de plus clair dans cette affaire aux yeux de la raison. Mais si je veux être conséquent, ce point entraine l'autre ; car la nécessité morale admise entraîne la possibilité physique, puisque l'une ne peut être réalisée sans l'autre.

Voilà donc deux points acquis. Mais quand et comment? J'avoue que mon imagination et ma raison s'y perdent encore. Cependant, comme le disait Tabbé, nous trouvons tant de comment inconnus dans la science de ce monde, que nous pouvons bien en accepter quelques-uns dans la science de l'autre, et je m'y résigne sans trop de peine. En effet, que répondre à un homme qui vous dit : Vous ne pouvez pas m'expliquer ce qu'est la vie de la terre, et vous voulez que je vous explique celle du ciel I

Toutefois, cette conjecture ou cette hypothèse des plastiques de tous les corps organiques survivant dans

la masse terrestre après la mort, sans se confondre malgré toutes les vicissitudes qu^elles traversent, chacune restant marquée du caractère indélébile de la personne qui l'a animée, en sorte que l'âme doive la reprendre et s'en revêtir par une incorporation soudaine au jour du jugement universel, me plait assez; ma raison y trouve quelque satisfaction, au moins une sorte d'explication. L'abbé ne m'a donné cette vue que comme une opinion propre et à laquelle il ne tient pas, prêt à y renoncer si on y trouve quelque inconvénient , et ne donnant pas de solution définitive, puisque l'Église ne lui en fournit pas. Je ne suis pas assez bon catholique pour me désintéresser autant dans cette affaire, et je me réserve d'approfondir son hypothèse par un examen ultérieur.

Cela ne ma pas empêché d'admirer la science et la sagacité philosophique de ce prêtre, car cette espèce de spéculation à laquelle il attache si peu d'importance, suppose des connaissances étendues et variées, et un talent particulier d'observer et d'interpréter la nature pour en tirer des analogies métaphysiques et des applications morales. Plusd'un philosophe se ferait gloirede cette idée, qu'il présente avec tant de simplicité et de modestie. Il y a dans cet homme plus que de la science, il y a de la vertu, qu'il doit certainement à sa foi chrétienne et à son caractère sacerdotal.

En le quittant je lui ai serré la main cordialement, et je me disais dans la rue : Yoilà cependant les hommes contre lesquels nous avons tant de prévention et même de malveillance ! Nous sommes portés à les regarder comme des ignorants, parce qu'ils ne travaillent pas à notre manière, et qu'ils n*aiment pas à faire du bruit dans le monde. Nous sommes persuadés que leur foi éteint leur intelligence et qu'ils sont, les esclaves du

despotisme le plus abrutissant, celui qui opprime lo? esprits et la conscience. En outre, notre mau\aiso disposition à leur égard est renforcée par la pensée qu'ils sontpournous des rivaux, des adversaires, même des ennemis, à cause de l'empire qu'ils exercent sur nos femmes et nos enfants, et sur le peuple en général. Nous voyons en eux les instruments, les séides de la puissance cléricale, qui tend à maintenir les hommes dans Tignorànce et l'abaissement pour les dominer plus aisément et les exploiter à son prolit. Nous répétons ce thème sur tous les tons dans nos journaux, dans nos livres et ailleurs, partout où nous avons la parole, et là où nous n'osons point le dire ouvertement, nous le faisons entendre par des allusions et des sarcasmes.

Eh bien, ce prêtre qui ne me connaissait pas, ou qui peut-être avait entendu parler de moi comme d'un ennemi de la religion, m'a accueilli avec affabilité, avec bonté. Il a bien voulu répondre à mes questions, qu'il pouvait parfaitement éluder dans sa défiance d'un ennemi; et en outre, j'ai trouvé en lui autant de science que de vertu, et peut-être plus d'esprit philosophique qu'en aucun philosophe de nos jours. Ce que c'est que les préjugés de caste ou de corporation ! et comme les hommes seraient plus heureux et surtout plus justes, et meilleurs les uns pour les autres, s'ils savaient s'en affranchir ! Les ecclésiastiques nous regardent en général comme des impies. Ils ont tort, assurément, car nous croyons en Dieu, à l'immortalité de Tâme, et à la vie future. Il est vrai que c'est à peu près comme M. de Robespierre et les théophilanthropes de 93, et que nous sommes à tout le moins d'assez mauvais chrétiens. Les universitaires, de leur côté, j'entends la grande majorité, voient dans les idées et les pratiques de la religion, des mythes, des imaginations ou des

momeries, et dans les prêtres des imbéciles ou des tartuffes. L'expérience que je viens de faire me prouve qu'ils se trompent souvent à leur tour et que leurs préventions les rendent souvent injustes ; car certainement l'abbé que je viens d'apprendre à connaître, loin d'être un sot ou un hypocrite, est un homme plein de science, d'intelligence et de droiture.

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