UN MIRACLE
25 juiUet.
Ce matîn, je travaillais tranquillement dans mon cabinet, quand tout à coup la porte s'ouvre avec fracas, et le général N., un de mes vieux amis, entre comme une bourrasque, et, tout effaré et sans préambule, me dit d'une voix stridente : « Mon cher, croyez-vous aux miracles? » Je restai abasourdi de cette question, faite à brûle-pourpoint, et d'autant plus qu'il n'est point dans les habitudes du général de s'occuper de ces sortes de choses. Lui, qui vit ma surprise, réitéra sa question : « Croyez-vous aux miracles? » — «Ma foi, général, lui répondis-je un peu hésitant, je ne sais trop que vous dire là-dessus ; c'est une affaire de foi et de conscience, et je laisse chacun en penser ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra. *>
— « Très-cher, reprit-il, vous ne répondez pas à ma question ; vous l'éludez, et cependant, en vous la faisant, je ne viens pas satisfaire une vaine curiosité, ni me mêler de ce qui ne me-regarde pas ; car vous savez que je suis assez indifférent en matière religieuse. Je viens consulter le philosophe qui doit en savoir là-dessus plus que moi qui ne 3uis qu'un soldat pensant peut-être trop peu aux choses de l'autre monde, et qui voudrais
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savoir de vous, non pas s'il y a un autre monde, car je crois en Dieu et à la vie future, mais si les influences de cet autre monde peuvent se faire sentir en celui-ci.»
— <c C'est une grosse question, général, et qui demanderait bien des explications. Mais enfin, me direz-vous .quelle mouche vous a piqué, pour que vous ressentiez si vivement aujourd'hui la démangeaison de savoir ce à quoi vous ne pensez guère habituellement? »
— c( Eh! mon cher ami, vous plaisantez à votre aise, vous qui n'avez point vu ce que je viens de voir. Une gucrison soudaine, opérée sur un enfant de douze ans, ma propre nièce I Depuis six mois une maladie terrible ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit... Une maladie incompréhensible aux plus célèbres médecins, et qui a mis en déroute toute la pharmacie ! • . Guérie en un instant, vous dis-je ! et cela au pied de la châsse de saint Vincent de Paul, après une neuvaine en Thonneiir du saint. Un vrai miracle, quoi I si jamais il y en eut, ou du moins s^il peut y en avoir ; ce que je viens vous demander..»
— « Mais, mon général, d'abord êtes -vous bien sûr de ce que vous avez vu? et ne se pourrait-il pas...? »
« Il m'interrompit par un juron à lui familier, me disant : a Ah çà ! est-ce que vous me prenez pour un aveugle ou un imbécile? j'ai vu, vous dis-je, vu, de mes yeux vu, et touché de mes mains. Est-ce que j'ai desyeuj pour ne pas voir? »
Sentant que je Tavais légèrement blessé, et voulant d'ailleurs gagner du temps pour réfléchir, poussé en outre par la curiosité que ses affirmations si positives excitaient dans mon esprit, je lui dis : a Voyons, général, asseyez-vous là; calmez- vous, et racontez-moi tout simplement le fait dont vous avez été témoin. J'ai toute confiance en vos paroles ; car vous avez trop de bon sens pour
VOUS laisser tromper par des apparences, et trop de droiture pour altérer, si peu que ce soit, et même sans le vouloir, la vérité. Veuillez donc me faire votre déposition, comme un témoin le fail devant le juge d'instruc tion. »
— «C'est toute une histoire, reprit-il, etjeTabrégerai le plus qu41 me sera possible pour ne vous en donner que les circonstances principales. »
« Vous savez que mon frère, qui occupe en province un poste élevé dans l'administration, a deux filles, Tune de quinze ans et l'autre de douze, et qu'ayant eu le malheur de perdre leur mère, il les a mises toutes deux en pension dans un couvent de la Visitation, à Paris. Il les a confiées à la surveillance de notre sœur, qui est une femmed'esprit et une sainte femme. La plus jeune de mes nièces est tombée malade au couvent, d'une maladie singulière qui offre les symptômes de plusieurs maladies, au point que les médecins, et c'étaient les plus habiles de la capitale, n'y comprenaient rien, La pauvre enfant était consumée par une fièvre ardente accompagnée de somnolehce et d'atroces douleurs de tète. Sa vue était double par le dérangement du parallélisme des yeux, et les muscles du cou, se roidissant conmie dans le tétanos, déterminaient une telle inflexion de la tête sur Pépaule gauche, qu'il fallait un grand effort des deux mains pour l'en écarter. Le bras gauche restait invariablement fixé au corps. Il y avait abolition complète de la mobilité du tronc, paralysie des niembres inférieurs, perte d'appétit, impuissance des voies digestives, violents spasmes du diaphragme après l'ingestion des aliments. Vous voyez, cher ami, que rien n'y manquait et qu'il y avait bien de quoi mourir cent fois. »
a Dans les intervalles des douleurs, on essaya de faire
sortir la malade en voiture, pour lui faire respirer un air plus vivifiant, mais il fallut la ramener tout de suite, et son état en fut empiré.
« Après quelque temps, les médecins y perdant leur latin, la tante et la sœur de la malade, pleines de foi Tune et Pautre, résolurent d'avoir recours à Dieu, qui doit être en effet le plus grand des médecins puisqu'il est l'auteur de la vie ; et elles firent une neuvaine à saint Vincent de Paul, dont on célébrait en ce moment je ne sais quelle fête, l'anniversaire de la translation de ses reliques, je crois. Mon frère, qui est un bon chrétien, arriva pour y prendre part, et il fut décidé qu'au dernier jour de la neuvaine, on porterait la malade à la châsse du saint, exposée à la vénération des fidèles dans la chapelle des lazaristes. L'enfant, qui n'avait plus la force de vouloir quelque chose, y consentit sans paraître prendre beaucoup de part à ce qu'on faisait pour elle. On l'habille comme on peut, on la porte, et on la dépose sur une espèce de lit dans une chapelle latérale, où elle entend la messe et communie avec son entourage. Alors son père la prend avec peine dans, ses bras comme un fardeau qui ne peut s'aider en aucune manière, et accompagné de mi sœur et de mon autre nièce, il s'agenouille devant la châsse du saint, et la fait toucher à sa fille, qui lui dit aussitôt : Assieds-moi. Il refuse, d'abord, en lui disant que c'est impossible; mais elle répond doucement : Tu peux m' asseoir. Il rasseoit3 et elle se tient droite sur la dalle qui forme une marche au prie*-Dieu, ferme sur ses reins, que rien ne soutenait. Sa tète et ses épaules ont repris leur position normale. Le bras gauche s'est détaché du corps, et les jaçibes ont recouvré leur action. Il l'enlève dans ses bras, tout bouleversé, la reporte sur le lit, n'en pouvant croire ses sens ; et la petite, se soulevant elle-même^
demande un livre pour prier encore quelc[ues instants. Le bruit de la guérison circule aussitôt dans l'église remplie de fidèles, et toute l'assemblée s'agenouille pour rendre grâce et gloire à Dieu.
« Une affaire m'avait empêché de les accompagner à réglise, où d'ailleurs je ne pensais pas que la présence d'un mécréant comme moi pût être bonne à quelque chose. Je les attendais à la maison, très-inquiet de ce que j'appelais une imprudence, qui, à mon sens, ne pouvait qu'empirer Pélat de la malade. Mon frère, en arrivant, dépose sa fille dans mes bras, et au trouble dont il parait saisi, au bouleversement de son visage, je crois tout perdu et je m'empresse de porter l'enfant sur son lit, réclamant des oreillers pour l'appuyer de tous les côtés, comme on le faisait tous les jours. Mais en la voyant se tenir droite sur le lit, je recule épouvanté, et je m'écrie d'une voix tremblante à la fois de crainte et d'espérance : Mathilde, si tu es guérie, viens m'embrasser. Mathilde se lève toute seule, descend du lit, fait quelques pas vers moi et se jette à mon cou, qu'elle étreint de ses deux bras, pendant que je la presse sur mon cœur, qui sautait dans ma poitrine. Elle raconte alors qu'au moment où elle a touché la châsse^ elle a senti quelque chose se détendre dans son cou. Le médecin de la famille, mandé sur-le-champ, l'examine, déclare qu'elle est guérie, et après avoir écouté le récit de ce qui vient de se passer, il nous dit en sou-« riant : a Saint Vincent de Paul est un meilleur médecin que moi. »
« Le lendemain avant huit heures, la jeune fille s'ha» bille presque seule et elle est conduite à la chapelle de la Visitation, où est célébrée une messe en action de grâces. Au moment de la communion j elle se dirige sans soutien jusqu'à la grille du sanctuaire, où elle s'age-
nouille, puis se relève et revient de même. Le même jour, elle va rendre visite à son médecin, qui, après l'avoir vue monter un étage appuyée sur mon bras, déclare de nouveau qu'elle est guérie. Aujourd'hui, le troisième jour, elle ne ressent aucune douleur, et va et vient dans la maison. J'en sors, mon cher, et je vous en apporte des nouvelles toutes fraîches, encore stupéfait de ce que j'ai vu, et venant vous demander, à vous philosophe expert, ce qu'il faut penser de tout cela. Car enfin, vous le savez, jusqu'à présent, sans être un ennemi delà religion, que je respecte, j'ai cependant plus frayé avec les philosophes qu'avec les prêtres. Mais dans cette conjoncture grave, où j'ai été et suis encore très-remué par ce que j'ai vu et entendu, il me semble convenable d'examiner sérieusemeut ce qui vient de se passer, avec un homme de science et de raison, et je n'ai pas cru pouvoir m'adresser mieux qu'à vous. »
— «Je vous remercie, mon cher général, de la bonne opinion que vous avez de moi et de votre confiance, quoique je ne pense pas vous être bien utile en cette affaire ; un mot vous fera comprendre pourquoi. La philosophie ayant pour principe de ne s'occuper que des choses qui tombent sous la perception des sens et de la raison, ne s*arrête point à la considération des choses dites surnaturelles ou extra-naturelles, parce qu'elle déclare n'avoir aucun moyen de les connaître. C'est pourquoi quelques philosophes se croient endroit de nier leur existence. Pour moi, je ne vais point jusque-là, n'ayant point la prétention de faire de la portée de mon esprit la mesure de la réalité et de la vérité. Je me contente de iaisser les affirmations de ce genre pour ce qu'elles sont, ne trouvant point mal que d'autres les acceptent, parce que je respecte la liberté de la pensée
et de la conscience, mais m' abstenant de les apprécier pour ma part. En un mot, pour cette raison et plusieurs autres inutiles à vous exposer en ce moment, je me tiens en dehors de tout ce qu'on appelle surnaturel.
(c En outre, d'après notre méthode de philosophie toute expérimentale, nous commençons toujours par constater les faits avec exactitude avant d'eiî tirer des inductions ou des conséquences. Or, ici, que voyonsnous? D*abord les symptômes d'une grave maladie, qui ne peuvent être mis en doute puisque de savants médecins les ont observés. Puis survient une guérison, qui a en effet quelque chose d'extraordinaire par sa soudaineté, c'est-à-dire qu'à des phénotnànes morbides a succédé l'apparence de la santé. Il y a là une succession de faits dont je n'aperçois pas la connexion intime ; mais rien ne me prouve qu'ils sortent les uns des autres, en d'autres termes, que le retour de la santé a été produit par les pratiques pieuses dont vous m'avez parlé. Conclure des unes à l'autre peut sembler téméraire , et Ton risque dans ce cas de tomber dans le sophisme : post hoCj ergopropter /loc.Car enfin, nous ne saisissons pas la cause de la guérison, et dès lors elle peut être attribuée avec autant de raison à des remèdes antécédents, ou même à un effort victorieux de la nature . surexcitée par les circonstances, ou enfin »
— « Mais, mon cher philosophe, s'écria-t-il en m'interrompant, je crois vous avoir dit que pendant plus de six mois tous les U^itements avaient été inutiles, et que la pauvre enfant allait de mal en pis. Quant à l'excitation des circonstances qui auraient pu lui monter la tête et exalter son imagination, je vous certifie que la malade s'est laissé porter à la chapelle des lazaristes avec une sorte d'indifférence, acquiesçant simplement à ce qui lui était proposé et n'y mettant
aucune volonté propre, ce qui était bien naturel dans son état de faiblesse. »
— « Cela est possible, mon général, mais, je vous le répète, la nature a de grandes ressources, et quelquefois un malade dont les médecins désespèrent, et sur lequel les remèdes les plus actifs ont été impuissants, se remonte tout à coup par un effort énergique de la nature, et malgré la médecine et les remèdes. On a vu, en des personnes laissées pour mortes et qu'on se disposait à ensevelir, la vie se réveiller subitement et les tirer pour ainsi dire du tombeau. On ne peut cependant pas dire qu'il y ait eu miracle dans ces faits, que la force de la nature suffit à expliquer. »
— « Enfin, reprit le général avec; un mouvement dimpatience mal contenu, je ne vous ferai plus qu'une question, mais je vous prie d'y répondre franchement, catégoriquement ; car moi , qui ne suis iiu'un soldat et qui cependant crois avoir autant de bon sens que les philosophes , je ne puis vous suivre dans tous les raisonnements et les subtilités de votre.^ métaphysique. Croyez-vous en l'existence d'un Dieu, créateur du ciel et de la terre, et qui les gouverne par sa providence? d
— « Assurément, général. »
— «Alors vous pensez aussi qu'il est le maître de la vie et de la mort, et qu'à ce titre il peut accorder la santé à qui il lui plaît, quand on la lui demande avec foi et* ardeur. Or, mon frère^ masœur^ Tainéede mes nièces et une multitude de bonnes âmes ont fait cette demande pendant neuf jours de (out leur cœur, par l'intercession de saint Vincent de Paul) le héros de la x charité chrétienne. Un grand saint, celui-là, et qui eet assurément dans le ciel, si quelqu'un y est allé t Pourquoi ne voulez-vous pas qu'avec Taide de ce saint ils aient obtenu cette guérison si instamment, si humblement deman-
dée, et que toute la science de la Faculté n*avait pu amener? Je vous avoue, moi, que cela me parait tout simple, s'il existe un Dieu tout-puissant et miséricordieux qui entend les prières de ses pauvres créatures. Que diantre ! quand je désire vivement quelque chose qui ne fait tort à personne, si le ministre ne répond pas à ma pétition, ou me donne de vaines paroles, je m'adresse directement au souverain; et si je parviens à toucher son cœur en ma faveur , qui Tempéchera de m' accorder l'objet de ma demande, surtout si j'ai pour l'appuyer quelqu'un de son intimité et qui possède sa confiance? Eh bien, les bonnes âmes en ont fait autant auprès du roi du ciel et de la terre; et, avec l'assistance d'un de ses confidents, de ses meilleurs amis, ils ont obtenu la grâce qu'ils imploraient. Pourquoi pas? »
— « Encore une fois, général, je respecte votre sentiment et n'ai aucune envie de le combattre.Vous êtes parfaitement libre de croire au miracle de cette guérison, comme d'autres le sont aussi de n'y pas croire. Mais tout cela n'est pas si simple que vous le pensez; et bien que la comparaison dont vous venez de vous servir ait un côté juste, elle a cependant des inconvénients dont on pourrait tirer toutes sortes de conséquences contestables en philosophie. D'ailleurs, vous le savez, comparaison n'est pas raison; elle cloche toujours par quelque endroit. Ainsi vous ne vous doutez pas que vous soulevez en ce moment les questions les plus ardues de la métaphysique, non-seulement sur le naturel et le surnaturel, mais encore sur les rapports du créateur avec les créatures, sur les lois universelles et nécessaires par lesquelles l'univers est régi , et d'où résulte partout un ordre admirable, qui serait incessamment troublé si les prières des mortels pouvaient en déranger le cours. Nous ne saurions, général, aborder en ce mo-
ment tous ces problèmes, que les philosophes agitent depuis qu'on raisonne ici-bas, et auxquels ils n'ont pas encore trouvé de solutions certaines malgré leurs controverses multipliées et les livres dont ils ont couvert le monde. Il nous faudrait bien des mois rien que pour entamer les difficultés, et je ne pense pas que vous ayez l'envie ni le loisir de vous engager dans ce labvrinthe. »
— « Ma foi, non, répondit-il brusquement, je n'en ai ni le temps, ni le désir, ni les moyens. J'aime mieux m'en tenir à la conviction de ce que j'ai vu, et aux sentiments d'admiration et de gratitude pour un bienfait extraordinaire accordé à ma famille par une voie si merveilleuse. Dû reste, je vous remercie à mon tour de votre franchise, mon cher philosophe. Vous m'avez dit en commençant que vous ne sauriez guère m'aider dans la perplexité où m'a jeté la vue de cette guérison subite, et vous m'avez tenu parole, car je n'en sais pas plus en vous quittant qu'à mon entrée. Cependant, quoique vos objections et vos raisonnements m'aient un peu embrouillé l'esprit, j'entendsau fond démon âme unevoix plus claire, protestant qu'il y a eu là quelque chose de surhumain que vous ne comprenez pas plus que moi, mais dont, moi, je sens vivement l'impression par le bonheur que j'éprouve à retrouver cette chère enfant que je croyais perdue I »
— «Je vous en félicite, général, et m'en réjouis avec vous. Veuillez exprimer à votre famille la part (pie je prends à son bonheur, quelle qu'en soit la cause. »
Là-dessus nous nous séparâmes assez froidement, lui, mécontent de ma philosophie qui ne lui avait rien appris, et moi enchanté d'être débarrassé de sa naïveté terrible et de la question de l'autre monde, qui me donne bien assez de soucis.