‹ Les choses de l'autre monde journal d'un philosopheChapitre 58 sur 63 · EXAMEN CONSCIENCIEUX · texte numérisé non relu

EXAMEN CONSCIENCIEUX

S6 juiUet.

Ce brave général m'a fait suer sang et eau hier avec son miracle. Je ne savais comment m'en tirer ; et en somme je crois que je m'en suis tiré assez mal, si j'en juge au moins par le désappointement qu'il avaitl'air d'éprouver en partant. Il venait me consulter, comme on fait presque toujours, pour être confirmé par des raisonnements dans sa croyance à ce qu'il prétend avoir vu, et je ne lui ai donné que des échappatoires, lui opposant tout d'abord une fin de non-recevoir par une déclaration d'incompétence.

Les philosophes, lui ai-je dit, ne s'occupent pas des choses qu'on appelle surnaturelles, parce que la raison n'a rien à y voir, dès qu'elles prétendent être au-dessus de la nature. C'est, en effet, ce que nous disons ordinairement. Mais il aurait pu me répondre dans son bon sens : Et pourquoi ne vous en occupez- vous pas, si ce sont des faits bien constatés, comme celui dont j'ai été témoin? Il me semble que cela en vaut bien la peine, ne fût-ce que pour dissiper l'illusion ou démasquer l'imposture, s'il y en a, comme vous avez l'air de le faire entendre sans oser le dire.

Il n'en est pas moins vrai que ce qu'il m'a raconté est bien extraordinaire ! Et comme je le connais pour un homme droit, incapable de mentir, et d'ailleurs peu favorable jusqu'à présent aux choses religieuses, je ne puis révoquer en doute son témoignage. Je ne croyais pas moi-même aux raisons banales que je lui ai données pour expliquer le fait, ce qui arrive ordinairement à ceux qui ne veulent pas admettre le surnaturel. Sans

doute on voit parfois des malades guéris soudainement par une crise salutaire non prévue par le médecin, et qu'un effet énergique de la nature a produite. Assurément l'imagination, Texaltation du sentiment, la passion peuvent par l'influence du moral sur le physique amener cet effort triomphant. Mais dans le cas présent il n'y a eu ni crise, ni effort, ni exaltation, excepté peut*étre dans les membres de la famille. L'enfant est restée calme et passive, presque indifférente. On ne peut donc pas dire qu'elle se soit nionté la tête ou qu'on la lui ait montée...

Bref, toutes mes objections signifiaient au fond deux choses : la première que je ne comprenais rien à ce qu'on appelle un miracle, et peut-être je n'y voulais rien comprendre ; la seconde, que, si j'avais eu l'air le moins du monde d'entrer dans les sentiments du général, il n'eût pas manqué de s'en appuyer auprès de mes amis comme d'une autorité. Je risquais alors de compromettre ma philosophie devant le public, et surtout aux yeux du parti libéral avancé, qui fait profession de nier le surnaturel, parce qu'il est la base de toute religion positive. Voilà le traquenard où ce bon général m'attirait sans y penser. Aujourd'hui, si j'avais donné dedans, le bruit de ma conversion courrait le monde avec le récit du miracle ; et mes amis, mes collègues, mes élèves, tous les membres de la corporation universitaire me soupçonneraient d'apostasie philosophique et commenceraient à m'appeler jésuite. Je ne parle point des journaux de ce bord, qui brocheraient sur le tout en insinuant malignement tout ce qu'ils n'oseraient pas dire ouvertement.

J'ai donc évité le piège ou plutôt le péril ; car mon brave général en est bien innocent. Mais à quel prix ? ma conscience n'est pas tranquille, elle me dit en effet que

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j^ai préféré l'utile à Thonnéte. A vrai dire, je n'ai point osé nier carrément le miracle, et je me suis abstenu de le tourner en ridicule; mais c'était bien plutôt par égard pour le général, qui se serait fâché si j'avais paru Taccuser de crédulité ou de mensonge, que par respect de la vérité. Je n'ai dit ni ouiy ni non, mais plutôt non que oui^ et cela par l'entraînement des préjugés, et sans raison solide. Voilà ce que ma conscience me reproche sourdement depuis hier. Elle me dit : Étudie au moins la question, avant de la trancher, et puisque tu fais profession d'être philosophe, c'est-à-dire de chercher la vérité et la sagesse en toute chose, élève ton esprit au-dessus des préventions et du respect humain, et tâche de te former une .conviction par une méditation sérieuse et sincère. Oui, ma conscience a raison, et je dois faire ce qu^elle me prescrit. C'est bien le moins qu'un philosophe pense par luimême, et n'affirme que ce qu'il a pensé.

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