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LA POSSIBILITÉ DES MIRACLES

!•' août.

La plupart des philosophes du dernier siècle se sont élevés contre le miracle, et parmi les savants du nôtre, les uns le nient catégoriquement, ce sont les naturalistes, les sensualistes, les panthéistes et les critiques; les autres, sans le rejeter positivement, le tiennent en suspicion, et, ne sachant trop qu'en penser, ils prennent le parti de ne pas le voir ou de n'en parler jamais, secontentant de sourire quand on leur en parle. Tels sont les rationalistes spiritualistes, les semi-platoniciens, et les éclectiques. Je suis parmi ces derniers.

et la position que j'ai prise dans mon entretien avec le général en est une preuve ; j'ai éludé la question pour ne pas me compromettre, comme je l'avais déjà fait dans mon enseignement public, et dans les conversations où ce sujet a été amené. Mais, en ce moment, je sens le besoin d'attaquer la question directement, en face de Dieu et de ma conscience qui l'exigent : il n'y a plus lieu aux tergiversations du respect humain ni à une demi-mesure. Il s'agit de se décider franchement pour la négative ou l'affirmative. Y a-t-il eu de vrais miracles, ou bien tous les faits donnés comme miraculeux sont-ils des imaginations de la crédulité ou des inventions de l'hypocrisie? Voilà la question.

Je ne veux pas me faire ici à moi-même une dissertation en compilant toutes mes lectures, pour mettre en face les uns des autres les arguments pour et contre. De cette manière j'arriverais probablement à ne rien conclure, les raisons contraires se détruisant réciproquement. Cela est bon dans un cours ou dans un livre, où l'on tient à faire preuve d'érudition et d'impartialité. Ici j'interroge uniquement ma raison dans le for intérieur, afin de connaître sincèrement sa pensée propre, abstraction faite de tout esprit de parti et de Topinion de ceux qui m'entourent.

J'entends dire, et on écrit tous les jours dans certains journaux et dans les revues critiques, qu'on ne saurait discuter le surnaturel parce qu'il est impossible, et que la philosophie ne doit pas mettre en question des absurdités.

Je n'ai jamais pu admettre que le surnaturel fût impossible ; car enfin, si les mots ont une signification, ce qu'on appelle "surnaturel doit être ce qui est au-dessus de la naturCy telle que nous la connaissons en ce monde et dans l'humanité. Or, sans parler des naturalistes ou

des panthéistes, je*ne discute pas avec eux, les philosophes qui croient en un Dieu créateur et conservateur deTunivers, ne peuvent pas ne pas admettre un monde supérieur, dans lequel les lois qui régissent le nôtre ont leur principe, leur règle et leur sanction. Dieu, qui ne relève de personne puisqu'il est l'Etre des êtres, a créé parce qu'il l'a voulu : autrement il ne serait pas Dieu; et il gouverne la création par son intelligence infinie et sa toute-puissance : autrement il n'y aurait point de providence. Donc, au-dessus des lois de la nature, il y a la sagesse qui les a connues et la volonté qui les a établies, laquelle les soutient par son action incessante, afin qu'elles ne s'affaiblissent ou ne dévient point dans leur.application.

11 me semble qu'on ne peut pas non plus refusera Dieu le pouvoir d'agir directement, immédiatement, dans un cas donné, en dehors du cours ordinaire de ces lois, quand il le juge utile à la manifestation plus éclatante de ses desseins, et au plus grand bien de ses créatures. L'auteur des lois doit être le maître d'en modifier l'exercice, d'en suspendre le cours ou d'y déroger en certaines circonstances, sans que ces exceptions ébranlent l'ordre général qui continue à fonctionner partout ailleurs avec la constance ordinaire. Je comprends cela dans les gouvernements humains ; pourquoi ne le comprendrais-je pas dans le gouvernement divin? Supposez le régime constitutionnel le plus strict chez un peuple, où tout par conséquent doit se faire en vertu d'une charte écrite et conformément à des lois positives, est-ce qu'il n'y a pas des circonstances où le prince devra agir exceptionnellement, et sans les intermédiaires ordinaires, au moins en de grands dangers et pour sauver la chose publique? Et même dans l'état ordinaire, est-ce que le droit de grâce, inhérent partout à la souveraineté, n'est

pas une dérogation à la justice légale? et n'y a-t-il pas là une indulgence en faveur des uns et refusée aux autres par la bonne volonté du chef de l'État, et en dehors de l'action des lois et des tribunaux? Cependant on n'accuse point le droit de grâce d'être une chose arbitraire, ni surtout de renverser les lois delà société et d'en troubler l'ordre général.

On dira peut-être que ce cas est prévu par la constitution et que sous ce rapport il y a légitimité. Eh! qui nous dit que les faits exceptionnels des miracles ne sont pas inscrits dans la prescience divine? La raison elle-même nous oblige à le croire, puisque la Science de Dieu est universelle et in6nie ; et si Ton objecte que les princes ne doivent user du droit de- grâce que dans l'intérêt de la société et de l'humanité, on peut répondre assurément que Dieu ne fait pas non plus des miracles en l'air, par caprice, mais que les actes extraordinaires de sa puissance, au-dessus ou en dehors des lois naturelles et sans l'intermédiaire des instruments habituels , ont toujours pour fin de manifester avec plus d'éclat sa vérité, sa justice et sa bonté. En principe je ne vois rien que de raisonnable en tout cela , et même après y avoir réfléchi sérieusement, mon esprit s'étonnerait que le miracle fût impossible.

On a donc raison de dire, il me semble, que le miracle est un fait extraordinaire, qui se produit en dehors et au-dessus des lois de la nature et qu'on ne saurait expliquer par une cause naturelle. Ce qui prouve l'intervention d'une puissance surnaturelle.

Gomment agit cette puissance supérieure aux forces et aux conditions de la nature? C'est le côté obscur de la question; mais y voyons-nous plus clair dans l'explication de la plupart des faits naturels, surtout dans les phénomènes si variés et si compliqués de la vie dans tous

les règnes? Comprenons-nous quelque chose à la création des êtres de rien, puisque le monde a dû avoir un commencement? Et l'application incessante de la providence qui le maintient dans Tordre au milieu de tant d'oppositions et d'obstacles, comment Fexpliquonsnous? J'ai toujours été étonné que notre raison fût aussi exigeante vis-à-vis du monde surnaturel , quand elle est si ignorante du fond des choses dans la sphère de la nature.

Voyons cependant ce qu'elle peut concevoir dans Faccomplissement des faits dits miraculeux.

Prenons une guérison subite et inattendue, puisque c'est la question du moment. Dans le cas de cette jeune fille, je ne puis le nier, toutes les circonstances sont en faveur d'une action surnaturelle. Elle était malade à en mourir depuis six mois , et si les médecins les plus célèbres y avaient perdu leur science, leurs remèdes et leurs soins, la famille, comme Thémorroïsse de TÉvangile, y avait perdu son argent. Son père, sa tante, sa sœur et toute une communauté de femmes pieuses prient avec ferveur et de concert pendant neuf jours sous les auspices du saint le plus populaire de notre temps. La malade s'y unit avec foi mais sans empressement, en sorte qu'on ne peut attribuer le changement opéré en elle à son imagination ni à l'exaltation de son âme. On la porte à la châsse du saint ; elle la touche ; et, tout d'un coup, cette enfant qui ne pouvait se soutenir d'aucune façon, se met sur son séant, puis peu après marche, et enfin reprend toutes les fonc^ tiens vitales comme dans l'état de santéé

Si Ton avait obtenu ce résultat par l'emploi des mé^ dicaments, on aurait attribué la guérison à la vertu de telle substance. Mais alors je demanderais au médecin comment cette substance a produit cet effet , et il me

répondrait, s'il est sincère, qu'il n'en sait rien au fond, mais que l'expérience a constaté qu'elle possédait cette vertu , vertu occulte s'il en fut jamais. Car on ne sau« rait nous dire pourquoi le quinquina guérit la fièvre, pas plus que pourquoi Fopium fait dormir : quia habet virtutem dormitiuam^ dit le médecin de Molière. C'est donc aussi une puissance mystérieuse qui agit dans les guérisons ordinaires, en fortifiant ou délivrant la nature oppressée par le mal, lequel n'est pas plus clair que son antagoniste. Seulement, dans Tordre naturel, cette vertu vivifiante qui vient comme toute vertu et toute puissance du principe delà vie et de la force, est transmise médiatement par les substances médicatrices des différents règnes dont la pharmacie l'extrait. Pourquoi donc n arriverait-elle pas immédiatement,si on a le moyen de s'adresser à la source? Et puisque toute vie vient de Dieu, qui est-ce qui empêche qu'en certain cas, par une volonté expresse de sa miséricorde, ou pour manifester sa gloire, il n'agisse directement, sans intermé* diaire, par un rayon de sa puissance, par une parole où de toute autre manière, sur une pauvre créature qu'on ne peut aider par les secours ordinaires, et sur laquelle une prière ardente s'efforce d'attirer son regard et sa grâce ? Les médecins et leurs remèdes sont les ministres et les instruments de la vie dans l'ordre naturel et à un certain degré. Pourquoi n'y en aurait-il point d'autres d'un degré supérieur dans une sphère invisible et par conséquent surnaturelle? Ne sommes-nous pas obligés philosophiquement d'admettre entre Dieu et l'homme toute une hiérarchie d'êtres spirituels? Qu'on les appelle des anges ou comme on voudra, peuvent-ils être autre chose que des ministres et des envoyés du Très-Haut dans le gouvernement de l'univers? Et la foi catholique, à laquelle je n'ai rien à objecter sur ce

point, n'enseigne-t-elle pas que les hommes sanctifiés ici-bas, ceux qu'on appelle des saints, participent en arrivant au ciel à la puissance et aux fonctions des anges comme à leur bonheur? Or, c'est un de ces anges humains qui aurait été en cette circonstance le ministre de la guérison opérée à son tombeau ; et en vérité , si l'on croit qu'eu récompense de ses vertus et de sa pureté il est entré en possession de la vie divine ellemême, pourquoi, par son intercession invoquée avec tant de foi, ne pourrait-il pas obtenir un rayon de cette vie ou rémission d'une grâce pour un malade? En tout ceîa je ne vois rien d'impossible ni d'absurde ; car, le principe étant posé par la foi catholique, la raison ellemême n'en peut refuser les conséquences.

Si j'avais dit cela hier à mon brave général, je l'aurais édifié et comblé de joie, mais ce ne m'était pas clair à moi-même au moment où il m'a exposé ce fait ; et, surpris par ce qu'il appelait un miracle qu'il avait l'air de me jeter à la tête, je me suis tout de suite mis en garde pour ne pas me compromettre, et j'ai posé, en m'enveloppant du manteau de philosophe. Aujourd'hui que j'ai mis bas le manteau et que je n'ai aucun intérêt à me draper à mes propres yeux, je vois les choses plus simplement, etje conçois qu'onpuisse les expliquer d'une certaine manière. En effet, ce que je viens de dire de cette guérison subite pourrait s'appliquer à tous les faits qu'on nomme miraculeux j lesquels ne seraient après tout que des actes divins intervenant dans l'ordre naturel des choses, en dehors et au-dessus des lois de la nature, pour manifester avec plus d'éclat la toutepuissance de Dieu accordant à quelques-uns un bienfait qui surpasse tous les moyens humains et les forces de ce monde.

Mais s'il existe des faits de ce genre, ce qui semble

aujourd'hui difBcilc à contester, la première chose à faire, pour ne pas s'abuser ou n'être pas trompé, est de les constater avec beaucoup de soin et une grande rigueur de critique. Après tout^ ce sont des faits historiques comme les autres, et par conséquent tous les procédés de la critique doivent leur être appliqués. J'ai toujours entendu «dire que, dans TÉglisc, les miracles exigés comme preuve de la sainteté des béatifiés sont Tobjet de l'examen le plus sévère. Elle veut avoir des témoins qui n'aient pu être ni trompeurs ni trompés. En vérité, quand je relis l'Évangile et l'histoire qui s*y rapporte, ce qui m'arrive assez souvent depuis quelque temps, quand je considère cette belle figure du Christ, que j'admirerais autant que personne quand même il ne serait qu'un homme, ce qui me semble inconcevable, je ne puis croire, comme on Ta redit de nos jours, qu'un tel homme n'ait été qu'un imposteur, abusant la multitude par des prestiges et des escamotages, tout en préchant la doctrine la plus sublime, la morale la plus pure, et donnant dans le reste de sa conduite Texemple de toutes les vertut;. Un prestidigitateur ou un charlatan ne se dévoue pas pour ceux qu'il trompe; et d'un bout à l'autre, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, la vie du Christ n'est qu'un sficrifice.

Ce que je croirai encore moins, c'est que tout un peuple se soit laissé abuser par lui pendant plusieurs années, même après sa mort qui a été celle d'un malfaiteur; ce qui aurait dû le discréditer aux yeux de la multitude. Ce que je ne puis admettre, c'est que cette illusion ait persisté après l'enlèvement du cadavre par ses disciples, qui n'étaienl cependant que des hommes pativres et sans influence; et enfin qu'elle se soit propagée à travers les siècles jusqu'à nos jours, s'enracinant de plus en plus dans la foi des chrétiens qui remplissent

aujourd'hui le monde, et, pour comble de merveille, produisant par les fascinations toujours croissantes de l'erreur l'empire le plus universel qui ait jamais gouverné la terre, à savoir le règne spirituel de TÉglise catholique. Il n'y a que Dieu ou le démon qui aient pu faire une pareille chose, dans laquelle on ne peut méconnaître l'action d'une puissance surhumaine.

Les Juifs accusaient déjà Jésus-Christ d'opérer des miracles au nom de Béelzebuth, et il leur répondait simplement que* s'il en était ainsi Béelzebuth travaillait contre lui-même et ruinait son propre royaume en le divisant ; car le Christ n'était venu que pour le combattre et le chasser. Il me semble que l'Église pourrait répondre la même chose à ses ennemis d'aujourd'hui; car, à part les misères humaines, qui se retrouvent partout où il y a des hommes, elle a continué, au milieu des persécutions de tout genre et malgré toutes les oppositions possibles des puissances terrestres, à parler et à agir comme son maître pour le perfectionnement et la glorification de l'humanité. Elle a tiré les nations de l'abjection où les avait plongées Tempire romain. En les christianisant * elle a dompté les barbares qui ont renversé cet em* pire; et, les transformant peu à peu par une discipHnc admirable, elle en a fait la civilisation moderne bien supérieure à celle du paganisme sortie de la violence, tandis que la nôtre est le produit du triomphe de l'esprit sur la matière et de la liberté sur la servitude. A mon sens, la philosophie moderne a été injuste à son égard en l'incriminant des fautes de quelques-uns de ses ministres ; plus qu'injuste, ingrate, en tournant contre elle les lumières qu'elle en a reçues, les efforts et les travaux de sa pensée qu'elle a développée.

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