TERRIBLE ASSAUT. — CRUELLE VICTOIRE
13 août.
Ouf! Quel assaut! Et quoique je sois reste maître du terrain, je suis dans un état pire que le vaincu. Je me sens tout meurtri de ma victoire, et il n'en faudrait qu'une de plus comme celle-là pour me briser le cœur et le corps.
Et cependant je n'avais affaire qu'à une enfant! Mais cette enfant est ma fille, la chair de ma chair, l'os de mes os, et je puis ajouter, bien qu'avec une cerlaine^confusion, Tàme de mon âme. Jusqu'à présent celte petite a fait de moi à peu près tout ce qu'elle a voulu, et vraiment elle n'avait pas encore trop abusé de sa puissance. Cette fois elle a passé les bornes, en me demandant une chose qui ne regarde que ma conscience, dont elle ne peut, à la vérité, comprendre encore la dignité ni la liberté. Il est vrai encore que ce qu'elle me demandait, elle va le faire elle-même et sa mère avec elle; et j'ai été le premier à les y encourager par tous les moyens, respectant toujours la foi religieuse de ma femme, et ayant recommandé mon enfant au prêtre qui la prépare à sa première communion.
Si un homme, quel qu'il soit, m'eût fait une pareille proposition, je lui aurais dit plus ou moins poliment de se mêler de ses affaires. Si ma femme elle-même, que j'aime cependant tendrement, m'en avait parlé, je lui aurais répondu que je la laissais parfaitement libre dans ses croyances et ses pratiques religieuses, et que je la priais de m'octroyer la même liberté. Mais que
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dire à cette enfant sans risquer de conlrister son affection filiale ou de scandaliser sa foi chrétienne? Impossible de raisonner avec elle dans une pareille conjoncture, d*abord parce qu'elle ne comprend pas ce qu'un philosophe se doit à lui-même et doit à l'opinion publique; et ensuite parce que, dans son désir ardent de m' entraîner à faire un acte qu elle croit utile à mon salut comme au sien, à sa peine de le voir repoussé s'ajouterait encore la douleur plus profonde de douter de son père en qui elle a toute confiance.
Situation déplorable, où ma raison est en lutte avec mon cœur, pendant que ma conscience est partagée entre les deux ! Ma conscience me disait sourdement que j'avais l'air d'un hypocrite en recommandant à mon enfant de faire dans l'intérêt de son âme ce que je ne fais pas pour la mienne, et d'autre part elle me disait aussi qu*on ne doit pas en telle matière agir sans conviction, ni surtout contre sa conviction. Or, il est certain que, sans être hostile au christianisme, je ne suis point un de ses fidèles, et que tout en désirant peut-être secrètement avoir la foi qui rend tant d'âmes heureuses et fortes contre le mal, témoin ma femme • et ma fille dont la piété contribue si efficacement à mon bonheur, cependant je ne l'ai point, cette foi, qui est, dit-on, un don de Dieu^ et que je ne puis me donner moi-même. Sous ce rapport, ma raison s'accorde avec ma conscience pour me dire que si j'accomplis un acte de religion, je dois le faire avec toute sincérité pour plaire à Dieu seul et obéir à l'Église qui le commande, et non pour condescendre à l'opinion ou aux prières des hommes, si chers qu'ils puissent êlre à mon cœur, et quel que soit mon désir de leur être agréable. J'ai donc refusé, aussi doucement que j'ai pu et en tâchant d'atténuer par de bonnes paroles et de tendres caresses ce
que ce refus avait d'amer pour ma pauvre enfant, qui ne s*y attendait guère.
Je m'étais bien aperçu la veille, parles aparté de ma fille avec sa mère et par leurs regards qui se croisaient de temps en temps, qu'il se tramait quelque chose d'important et qu'on épiait une occasion. En effet, ce matin ma fille entre seule dans mon cabinet de travail où elle vient chaque jour m.'embrasser, et, au lieu de se jeter dans mes bras comme à l'ordinaire, elle se met respectueusement à genoux devant moi. Je veux la relever et l'attirer sur mon cœur; mais elle persiste à rester agenouillée, et, tout émue, elle me prie de lui pardonner toutes les peines qu'elle a pu me causerjusqu'à ce moment, ne voulant pas s'approcher de Dieu pour la première fois sans être dans les bonnes grâces de son père dont elle vient demander la bénédiction avant d'aller au banquet sacré. . . Ma bénédiction, ma chère enfant? mais tu l'as toujours, lui répondis-je d'abord, surpris et un peu embarrassé; elle repose sur toi avec mon amour. Et quant à mon pardon, si tu crois m'avoir causé quelque chagrin, je te l'accorde de tout mon cœur; mais jusqu'à présent tu as été- ma joie et ma consolation. Lève-toi donc, et viens m'embrasser.
— Non, petit père, reprit-elle gravement, pas encore ; il me faut auparavant ta bénédiction paternelle comme signe de ton pardon.
— Comment veux-tu donc être bénie, chère enfant, pour être satisfaite?
— Comme on bénit à l'église, cher papa.
— Mais, chère petite, je ne suis pas prêtre, pour te bénir à la manière des prêtres. . .
— Fais-moi seulement un signe de croix sur le front, et je serai contente.
Il en fallut passer par où elle voulait, afin qu'elle se
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relevAt . Je lui lis donc avec une certaine émotion le signe de la croix sur !e front, et je l'embrassai tendrement. En ce moment une pensée me traversa l'esprit. Quelle différence dans la signification de ce signe pour ma fille ot pour moi ! Pour elle, la croix de Jésus-Christ c'est le signe du salut ; et par conséquent un signe d'amour, do gloire et de bonheur. Pour moi, c'est le caractère extérieur d'une religion dans Inquelle j'ai été élevé, qui jadis a eu ma foi, et qui maintenant n'a plus que mon respect et sous certains rapports mon admiration. Mais c'est un respect négatif, une admiration spéculative qui ne m'engagent à rien dans la pratique et ne se réalisent point par des ceuvres. Ma fille est une chrétienne ardente dans sa foi comme dans sa conduite, et moi je ne suis chrétien que de nom. Si cependant elle avait la vérité- pour elle, je serais donc dans le piirii opposé à la vérilé, c'est-à-dire dans l'erreur et dans le mal, et ainsi séparé d'elle un jour, quand le faux sera séparé du vrai? Je n'irai pas où elle ira, je ne la retrouverai plus dans la vie future?,.. Oh! cette pensée est désespérante, cette crainte me glace le cœur ! Et en effet, je sentis un moment mon âme comme traversée par le froid d'un glaive !
Je croyais être au bout de riies peines après avoir accordé à Sophie le signe de croix qu'elle demnndait. Mais, hélas ! ce n'était que le commencement. La petite rusée avait gardé le plus gros pour la lin; et, l'embarras nouveau et plus grand où elle m'a suis obligé d'avouer que sa ruse était bien ini puisqu elle voulait obtenir de moi une grâce, i rait comblée de joie sans douta, mais qui, dans. sce, tendait surtout à mon bonheur.
— Petit père, reprit-elle d'un air câlin, etap voir embrassé à plusieurs reprises, j'ai encore
chose à te demander, mais je n'ose pas. — Ose, mon enfant, lui dis-je avec douceur mais néanmoins avec une certaine appréhension de son audace et avec une sorte de pressentiment de ce qui allait arriver ; parle avec confiance, comme un enfant qui aime son père, et sois assurée que je suis prêt à faire tout ce qui me sera possible pour te satisfaire, comme un père qui aime sa fille. — Cher papa, reprit- elle, je sais bien que tu m'aimes, et c'est pourquoi je m'enhardis à t'exprimer un désir dont la satisfaction me rendrait bienheureuse. D'ailleurs j'en ai parlé à maman, qui m'a encouragée à te faire ma demande en me disant que tu pourrais me l'accorder si tu voulais...
Bon, dis-je en moi-même, voilà encore la mère et la fille en conspiration chrétienne contre le philosophe. Eh bien, chère enfant, que veux-tu encore ?
Alors se mettant sur mes genoux et me passant les deux bras autour du cou, elle dit :
— Depuisquenous sommes à la campagne, tu vas à la messe avec nous le dimanche, et nous en sommes bien heureuses ; M. le curé aussi. Il dit que c'est un très-bon exemple pour la paroisse, et qu'il y a déjà plusieurs messieurs qui Tout suivi. .
Hélas! pensai-je en moi-même! Triste exemple, s'ils voyaient ce qui se passe dans mon esprit, quand je suis présent de corps à l'église I
— Après-demain je dois faire ma première communion. C'est le plus beau jour de la vie, tu me Tas dit toi-même j et dernièrement tu nous racontais quel bonheur tu as éprouvé quand, pour la première fois, tu t'es approché de la sainte table comme je vais le faire, pour recevoir Jésus-Christ dans ton cœur. J'ai pensé que tu aimerais à renouveler ce bonheur dont tu n'as pas joui depuis longtemps ; et il me semble que
cette fois il serait double, triple, pour toi, pour maman et pour moi, si nous le partagions. Petit père, je t'en prie,viens communier après-demain avec moi. — Et alors la pauvre enfant, en laissant échapper d'une voix émue ce qu'elle avait sur le cœur et ce qu'elle craignait d'articuler, versa un torrent de larmes et cacha son visage sur ma poitrine comme attendant son arrêt...
Il y eut une minute de silence, qui dut lui paraître un siècle. J'étais plus troublé que je ne puis le dire, et une multitude de sentiments divers agitaient confusément mon cœur. D'abord les larmes de cette enfant chérie, expression de son ardent désiret du chagrin anticipé qu'elle ressentirait de n'être point exaucée ; puis le souvenir de ma première communion et de ma foi d'alors qui vint tout à coup traverser mon esprit comme un parfum et un riegret tout ensemble ; ensuite la conscience de ma position présente, celle d'un homme sans foi religieuse, mais philosophe aux yeux du monde, placé dans l'opinion publique au-dessus de ces choses par la science ; et enfin la prévision de ce que Ton dirait dans le camp de la philosophie si je faiblissais, les uns m'accusant de faiblesse, les autres peut-être d'hypocrisie, tous disant que je n'ai pas eu le courage de résister à une petite fille, et que je ne suis philosophe que de nom, prêt à déserter la cause de la vérité à la moindre tentation de sentiment ou d'intérêt... Que d'ennuis, de tracas, de contradictions, si je cède à cette enfant I Ma vie publique en sera toute bouleversée !
Mais, d'un autre côté, que de trouble dans mon intérieur, si je contriste ces deux femmes qui font le bonheur de ma vie! Voilà longtemps, j'en suis sûr, qu'elles comptent sur cette époque pour réaliser leur plus chère espérance ; et si elle est renversée par mon refus, quel découragement surtout pour la mère ! quelle peine
secrète va la miner dans son affection, comme un ver caché dans le plus beau fruit !
Telles sont quelques-unes des pensées qui traversèrent mon esprit, comme un torrent, dans cette minute de silence. Il fallait cependant répondre, et ne pouvant dans ma dignité paternelle donner à cette enfant tous les motifs de ma résistance, qu'elle n'aurait d'ailleurs pas compris, je m'attachai tout de suite à une raison extérieure plus à sa portée, et qui pouvait en effet mettre Isa conscience de mon, côté.
Chère Sophie, lui dis-je enfin, ce que tu me demandes est bien grave, et ne peut se faire sans préparation. Or, tu sais bien que demain est mon jour de Cours à Paris, et qu'ainsi... — Ohl cher papa, dit-elle en m'interrompant, vous êtes, si bon et vous travaillez toujours pour instruire les autres , il ne vous faudra donc pas beaucoup de temps pour vous confesser. Voyez, je me confesserai demain matin ; vous pourriez bien en faire autant avant de partir., ou à votre retour ; cela me rendrait si heureuse. — Mais, ma Sophie, un homme grave ne fait pas ces choses-là comme un enfant ; et d'ailleurs, comme je n'ai point communié depuis longtemps, il me faudrait plus de temps qu'à toi pour m'y préparer. Tu vois bien que c'est impossible pour cette fois. Sois raisonnable, ma fille, et cesse de me demander ce que je ne puis t'accorder. Tu me ferais de la peine inutilement; car je t'assure qu'il m'en coûte, plus que je ne puis te dire, de ne pas me joindre à toi et à ta mère en ce jour solennel.
Il paraît que je lui dis ces derniers mots avec un accent qui la frappa ; et, en effet, il y avait dans cet accent comme un écho de la peine et du regret" de mon âme. Elle se tut un instant, essuya ses larmes et nie regardant avec attendrissement : C'eût été si doux, dit-
elle avec un long soupir, de me sentir soutenue en un pareil jour par mon père et par ma mère! Dieu, qui serait entré en même temps dans nos cœurs , les aurait unis à jamais dans son amour, plus encore qu'ils ne le sont maintenant! Au moins tu me promets dp prier pour ta fille , et de prier , non pas seulement à ta manière, que je n'ai pas comprise quand je t'ai entendu l'expliquer un jour à maman, mais aussi à ma façon à moi, et comme l'Église nous l'enseigne. Tu me promets de dire, à mon intention et de tout ton cœur, quand je serai au pied de l'autel, un Pater et un Ave Maria..,
Oui, chère enfant, je te le promets, etplus encore. Je m'unirai à toi d'esprit et de cœur au moment de ta communion, afin que celui qui daigne entrer dans ton âme, visite aussi la mienne par sa grâce, et me porte à l'aimer et à le servir comme ta mère et toi. Alors l'aimable enfant, se jetant de nouveau à mon cou, m'embrassa avec effusion, quoique un peu triste, et elle courut aussitôt dire à sa mère ce qui s'était passé. Je respirai à son départ, délivré de ses tendres obsessions, mais cependant puni au fond et un peu honteux de n'avoir pu lui accorder ce qui eût été si doux à elle et à sa mère, et peut-être salutaire à son père.
Heureuse enfant, elle ne sait pas ce qu'est le doute en matière religieuse, et Dieu veuille qu'elle ne le sache jamais ! Elle ne connaît pas les embarras du respect humain et les exigences de Topinion des hommes quand on a une certaine réputation et l'ambition de l'accroître par la puissance et la gloire que donnent le monde. Hélas ! ce sont peut-être des fantômes ou des idoles auxquels je sacrifie en ce moment le bonheur des miens qui est une vérité, tandis que mon espérance d'honneurs et des richesses n'est peut-être qu'une
chimère I Peut-être un jour en viendrai-je à ce que ma fille désire ! Dans quelques années ma position sera faite , je me trouverai au sommet de ma vie et au but de ma carrière ; et alors, n ayant plus à m'acharner à la poursuite des choses de ce monde, j'aurai plus de temps et de calme pour m'occuper des choses de l'autre vie. Aujourd'hui je n'en ai vraiment pas le loisir, et le courant de la science, de renseignement et des affaires du moment m'entraînent avec trop de violence.
Voilà encore ce que je ne pouvais dire à cette chère enfant. Toutefois, une chose me console un peu de l'avoir contristée par mon refus, c'est qu'au fond je travaille pour elle, afin de lui procurer dans quelques annéesun établissement plus brillantetplusassuré.Ne puisje donc pas penser, jusqu'à un certain point, que dans cette circonstance je me sacrifie à son bonheur? ou ne serait-ce encore qu'un prétexte dont se colore mon incrédulité et mon ambition? Quoi qu'il en soit, ma conscience me dit que cette petite vaut mieux que son père, qui, après tout, ne songe qu'à la rendre heureuse ici-bas, tandis qu'elle s'occupe démon bonheur éternel. Sa religion a des visées plus hautes que ma philosophie.